LES IDÉES-FORCES
M. Fouillée, et spécialement sous la forme de la désirabilité d’un état cu d’un acte, soit comme croyance intervenant dans un syllogisme téléologique, ainsi que nous avons tâché et tâcherons de le montrer.
Aucune théorie morale, prétend un adepte de la science des mœurs, n’a produit une révolution mentale analogue à celle qu’opéra Galilée. — C’est, répond M. Fouillée !, faire bon marché de Bouddha, Confucius ou Jésus, de leurs « inventions » morales et de l’opposition qu’ils ont apportée à la pratique, au lieu de la suivre. («Les mœurs données ne sont pas tout : les idées relatives aux mœurs possibles et à leur valeur sont elles-mêmes des forces capables d’amener le possible au réel, le désirable au désiré, le désiré à l’accompli. » Telle est la philosophie expérimentale des idées-forces, souvent opposée par le maître à celle des idées-reflets, sans force, qui émane de la vieille conception des facultés séparées. D’autres ont dit : image kinesthésique ou raison automotrice. Nulle idée n’est un état de conscience simplement représentatif, toute idée comporte un élément d’impulsion, foule image tend à l'action, à sa propre réalisation ; elle se projette au dehors sous forme d’objet, de manière à donner la croyance à sa réalité et à engendrer un changement externe. Il n’est point de pensée qui ne produise un mouvement cérébral (après l’avoir elle-même reçu) et ne tende à s'exprimer par nos membres (ex : si l’on songe à un motif musical), dans notre activité extérieure. Bref l’idée n’est qu’une action commencée.
Sans doute, plus la représentation s’éloigne de la sensation pure, comme il arrive dans les notions morales, plus l'élément moteur est faible ; mais son pouvoir reparaît quand le contenu (devoir, honneur...), au lieu d’être envisagé abstraitement, surgit à la conscience en présence d’un cas concret, d’une action sur le point ou en train de s’accomplir : sa relation avec toute la masse de nos autres conceptions et sentiments, avec le complexus de tendances qui constitue le moi, avec le caractère, lui communique une force considérable d’impulsion ou d’inhibition. « Les idées abstraites, qu’on prétend incapables de rien mouvoir, se montrent souvent plus puissantes encore que les autres, par la force latente qu’elles ont extraite de tout le reste, emmagasinée, rendue prête pour l’action, » Plus grande encore, naturellement, est la puissance de celles qui portent sur des actions et les encouragent comme désirables. Si toute idée incline à
1. Elém. sociol. de la mor., p. vrir, 25-32, 44, 250, 320; Mor. cont., p. 20; Idée du dr., p. 236; Sc. soc., p. 114, 172; Liberté et déterm.; Psych. et Evol. des idées-forces.
l’acte et que l’acte répété suscite l’instinct, on conçoit que la variation des croyances change non seulement des actes et des préceptes isolés, mais l’idéal personnel, la conduite et même le caractère.
« A la force de la spontanéité naturelle, nous devons ajouter ou opposer la force de la réflexion volontaire. La morale rationnelle est donc la connaissance des moyens par lesquels nous pouvons assurer la force de certaines idées,» par rapport à d’autres idées et aux appétitions spontanées et sentiments naturels. » On peut non seulement, à un désir, substituer un désir ou donner une satisfaction plus affinés, mais supplanter un sentiment par une idée : par là, on obtient, non le libre arbitre ni quelque chose d’approchant, mais un résultat qui supplée à la liberté en satisfaisant à la nécessité qui la fit postuler, à savoir l’accomplissement du bien. La pensée, communicable au moins par le langage, met en rapport avec la société et l’espèce et place sous leur influence. Elle permet de tenir compte de circonstances, éventualités et conditions non perçues ou « éprouvées ») par soimême, c’est-à-dire des connaissances, expériences et aspirations des associés. Les fins individuelles et sociales, celles de l’évolution, tendent ainsi, comme tout idéal, à se réaliser par cela même qu’elles sont conçues; l’idée de leur désirabilité ajoute son action à celle-là et aux impulsions dont elles sont l’objet. Telles sont, dans le domaine social, certaines notions d’intérêt et de bonheur communs, de coopération générale, et à ces idées se rattachent « celle d'honneur familial, corporatif, national, celle de gloire commune, celles enfin de puissance et de richesse collectives » (Fouillée).
Puisqu’il y a là de véritables idées-forces qui correspondent à des virtualités et qui peuvent, sous des conditions déterminées, les transformer en réalités, la moralité est non pas une réalité donnée, mais «une réalité qui se donne elle-même, une valeur qui se crée par l’idée qu’elle a de soi ». La morale purement scientifique, de son côté, n’étant qu’un système rationnel d’idées-forces dirigeant la conduite, le problème consiste à « trouver leur véritable hiérarchie selon leur valeur et à leur assurer l’efficacité pratique », selon le déterminisme universel.
Il s’en faut pourtant que le possible coïncide avec le concevable. Pour qu’une conception revète ce caractère, elle doit remplir La double condition d’être réalisable objectivement et subjectivement. Certaines choses, dont les rapports sont fixés, demeurent absolument en dehors de notre pouvoir (par exemple transformer un être d’un genre en un être d’autre genre, être à la fois les contraires...) D’autres dépendent de l’idée ou du désir que nous en avons, et à cela rien ne