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IMPULSION ET TÉLÉOLOGIE

qu’elle soit exclusive de tout autre, et La civilisation nous donne sans cesse davantage de modes de satisfaction; en cette hypothèse courante, on peut vouloir avec force « un » des moyens (mais non préférer de beaucoup tel d’entre eux envisagé dans son individualité) et en même temps être disposé à reporter ce vouloir sur un autre.

L’inégalité d'intensité entre la volonté et la préférence est encore plus grande dans le syllogisme à but générique, dans Pacte voulu comme unité de la catégorie à laquelle il appartient par ses effets généraux : dès lors que de nombreux moyens s’offrent avec des aptitudes et avantages égaux, le choix est presque indifférent. Le moindre obstacle révélé, tel le caractère antisocial de la première décision ou la réaction à subir, changera la détermination. Plus générale est la fin poursuivie et au maximum chez l’homme qui aurait effacé tout désir particulier au profit du désir de vivre conformément à une conduite rationnelle, plus docile sera l’obéissance du mécanisme de direction. Aucun ordre de satisfactions n’étant, comme but ou comme moyen, recherché dès l’abord à l’exclusion de tel autre, la plupart des actes dépendraient des croyances. L’idéal constitué scientifiquement, d’après des vues générales et non au gré des circonstances, obtiendrait le maximum de chances de succès. Si de nombreuses alternatives sont ouvertes, on peut aisément se diriger dans le sens le moins dommageable ou le plus agréable à autrui et même aller au devant de sa volonté, de ses aspirations, c’est-à-dire agir selon la loi et la morale du groupe. Conjointement à l'utilité personnelle, il se peut qu’on poursuive une fin sociale, qu’on remplisse une fonction de la collectivité : lorsqu'on arrive à se concevoir comme partie d’un ensemble ou du Tout et à agir comme tel, on devient, sans cesser d'exister individuellement, plus social et plus sociable.

L'idée affecte encore autrement le désir : non plus en lui attachant un moyen, mais en le rattachant lui-même à un but. En général, le désir se suffit à lui-même et nous n’avons pas conscience de la fin vers laquelle il se dirige. Lorsqu'on me démontre que le moyen est mal approprié à mon dessein, je l’abandonne, mais persiste dans ce dessein. Toutefois si l’on parvient à me montrer que mon but même n’est qu’un moyen pour une fin jusque là absente de mon esprit et qu’il existe d’autres alternatives, son objet pourra aussi être abandonné, si je cesse de Le désirer en lui-même. Même si je lui conserve mon attachement, l'acquisition de la notion de sa fonction n’est pas indifférente : elle permet de constater comment il y satisfait, — et ainsi de suite, jusqu’au but final, à la vie du sujet individuel ou social, — et tend ainsi à proportionner son intensité au désirable, à la

rendre au plus égale à ce qu’elle était ou à la diminuer, de même qu’elle tend à conformer la croyance au croyable. L’idée de la désirabilité ou de l’indignité de tels ou tels états aboutit au même résultat (infra : Fonction). — L’idéal objectif occupe donc ici le premier rang.

Ces développements n’auront point été inutiles s’ils ont réussi à convaincre de l’efficacité croissante de l’idéal, à mesure qu’on s’est élevé jusqu’à l’état présent et de la garantie ainsi offerte pour son avenir. De ces diverses manières, les conseils et commandements de l'éthique peuvent viser, sinon à modifier la base première de notre activité, qui est la vie, du moins à appliquer et proportionner le désir à la « vitalité », à introduire la réflexion là où régnait l’impulsion et, dans ce cas, à encourager les procédés les mieux adaptés. L’éducation acquiert ainsi un rôle sans cesse grandissant pour diriger, réformer, supprimer les impulsions recueillies à notre naissance, ou nous en inoculer d’autres, et l'instruction rend plus exact le rapport du moyen à la fin.

Chaque sujet doit procéder à son propre dressage et à celui d’autrui. Il peut opposer ses inclinations les unes aux autres afin d’obtenir une sorte de liberté, les combiner de façon à accumuler les influences heureuses et à éliminer les défavorables. L'homme n’accroît pas seulement sa puissance sur le monde extérieur, il parvient à se maîtriser en dominant ses passions : perfectible, il rend la société perfectible,

Est-il besoin de rappeler le rôle historique de la recherche systématique du mieux-être? Et si l’ignorance ou la méconnaissance des lois de l’évolution sociale ont engendré les pires conséquences, n’est-il pas à espérer que leur admission améliorera le sort de humanité ? Loin que l’idéal soit inefficace, il y a plutôt lieu de se plaindre, avec Comte, que Les peuples aient « d’ordinaire trop avidement accueilli les moindres principes de réorganisation, auxquels, par un empressement funeste, ils voulaient sacrifier des droits qui ne leur semblaient plus qu’onéreux ».

Quant à savoir si tel système juridique, tel projet de construction sociale, est désirable, c’est une question d’espèces, dont les principes généraux de solution seraient peu expressifs. S’accommodant d’un plus ou d’un moins, le critère de viabilité est encore moins précis. Au point de vue pratique, on peut donner le vague conseil de tenir compte à la fois de la réalité et de l'idéal final. On se gardera de l’utopie en combinant les facultés actuelles ou virtuelles et les aspirations conditionnées par le milieu et l’influençant à leur tour. Quant

aux préceptes concrets, ils varient selon le caractère : conseiller l’initiative serait excellent à l’égard de traditionalistes, leurrer de principes et de logique les novateurs, déjà oublieux de l’histoire et des traditions, présenterait au contraire des dangers. Il ne convient ni de se décourager ni de concevoir d’illusoires espérances. On ne saurait, en un jour, rendre parfaite une humanité qui a mis des dizaines de milliers d’années à parvenir à un état assez médiocre, mais de grandes améliorations ne se sont pas moins effectuées, souvent plus vite qu’on n’osait l’attendre, L’utopie de la veille est devenue la réalité des lendemains. « Il y aurait folie, disait naguère un juriste éminent, à se flatter d’atteindre l’idéal, mais il y a sagesse et dignité à entrer dans sa voie et à avancer vers lui de quelques pas. »

L’éthique n’est pas une science d’observation, portant sur des choses faites, ni seulement une façon de « coordonner aussi rationnellement que possible les idées et les sentiments qui constituent la conscience morale d’une époque déterminée! »; rien n’empêche un sujet quelconque d’apprécier l'idéal actuel, en son nom et au point de vue des conditions que lui impose sa vie propre, de prévoir l’idéal futur et d’abréger les voies qui y mènent. Il peut même s’en construire un, d’après sa conception du possible et du désirable. À quels desiderata doit satisfaire son objet, quelle est la hiérarchie de ses éléments ?

La tâche est ardue, qui consiste à trouver un critère de l’idéal en dehors du réel, un signe du droit en dehors du fait. Les aspirations d’autrui ou de nous-mêmes sont des faits et, même irréfléchies, émanent de l’expérience. Voici le schéma du fondement que nous acceptons : 4° le sujet pose son moi; 2° il cherche à réaliser son bien, sa conception du bien, légitimes pour lui ; 3° le contenu de cet idéal lui est fourni par sa conscience et sa réflexion personnelles, au besoin appuyées sur celles d'autrui, toutes deux exprimant l’expérience de la race au sujet des conditions de vie générales et particulières ; 4° à ces limites qu’il se donne, autrui en ajoute d’autres, au besoin imposées, sous forme de systèmes juridiques en vigueur, mœurs, morales et aspirations des personnes avec qui il se trouve en relation ; 5° il ne reste plus qu’à déterminer ce que devrait être l’objet de ces volontés et cequ’il a été au cours des siècles ?. Ainsi semblent récon-

1. Durkheim, Année sociol., VIII, p. 381; Fouillée, El, soc., p. vit, 44.

2, M. Fouillée résume à peu près ainsi sa remarquable Idée du droit (p. 265-273): 1° Point de départ: le moi pensant, la conscience. 20 Relativité des connaissances et ignorance de partie de l’universalité des phénomènes. 3° Ce principe est rationnellement restrictif de l’égoïsme théorique et pra-

ciliés ou du moins conciliés le réalisme et l’idéalisme. Le moi indi-

tique. La réalité objective est inconnue et inconnaissable de la part du sujet. La modestie métaphysique est ainsi le principe de la dignité morale. Socrate avait raison de le dire: nous sommes grands par l’idée de ce que nous ignorons, plus que par ce que nous savons. Concevoir une limite, c’est aussi concevoir un au-delà. Despotes et « papes », par leur orgueil, sont l’image de Satan. « N’agis pas envers les hommes comme si tu savais le fond de l’homme et des cho%es, identifié avec le plaisir, l'intérêt, l’égoiïsme. Etre qui n’as point la science absolue, ne pratique point, érigé en Dieu, l’absolutisme envers tes semblables; ne dogmatise pas en pensées et en actes » (Mor. cont., préf. et p. 394). L’x irréductible qui subsiste en dehors des formules mécaniques et que nous ne pouvons égaliser à zéro, suffitÿa « nous arrêter avec inquiétude, comme au bord d’un abîme, devant les actions qui impliquent une solution pratique du problème. Frapper, cela signifie : le fond absolu n’est que force et matière. » — Cette conception fonde uniquement des limites et conseille seulement l’abstention, M. Fouillée appuie la charité, qui demande des actes positifs, non pas sur l’unité, la communion de toi et moi en un être social qui dirige ses membres, mais sur l’incertitude qu’autrui ne soit pas moi. — Une telle relation entre la pensée et l’action est fort attrayante: la justice répondrait moins à la connaissance des devoirs qu’à l’ignorance de ce qu’est la conscience et à la limitation inévitable du savoir. Ce parallélisme entre les restrictions de la spéculation et de l’activité n’a pas la prétention d’être historique. Que les devoirs se rétrécissent à mesure qu’on descend l’échelle des êtres, constitue une objection « à côté », de même que serait purement apparent l’argument tiré de l’abondance du mystérieux, du « fas » et du « jus », chez les sauvages, car la suspension de jugement ou d’action résulterait tout au plus, non de l’ignorance, mais de la conscience de l’ignorance. Encore le sentiment moral n’a-t-il pas attendu qu’on sache qu’on ne sait rien ou combien on ignore. Et les deux ordres de dispositions ne sont pas exactement parallèles : le fat peut être modeste en action et l’orgueilleux, contenu, prendre sa revanche sur autrui. La notion de ce qu’on ignore s’accroissant à mesure qu’on apprend, serait-ce une raison pour que nos devoirs augmentent en même temps que notre science ? Ces objections exactes n’atteignent pas le système de M. Fouillée. — Le devoir, envisagé dans son bénéficiaire, croît, en fait comme en théorie, de l’inorganique au vivant, qu'on est impuissant à créer par synthèse. On ne se sent pas tout permis envers autre chose que la matière brute. Mais cette base fournit trop exclusivement des devoirs, trop illimités, envers trop de personnes: l’animal n’est-il pas aussi incompréhensible que l’homme, le simple que le complexe, la matière et la force que les fioritures qui en ont été tirées? Le problème par excellence n’est-il pas celui des origines du monde? Le Cosmos, dans son ensemble, n’est-il pas mystérieux? Surchargé ainsi de devoirs par l'extérieur, l’homme n’est-il pas rapetissé, condamné à l’inertie? Les actes prescrits par charité éviteraient-ils l’immobilité ? Si j’ai tant de limites et dois rester humble, pourquoi développerais-je autrui, ignorant comme moi? Telle n'est pas la pensée de M. Fouillée, mais celle-ci n’aboutirait-elle pas, en certains cas, à une sorte de résignation fataliste? Si un tyran s’impose, dois-je, démocrate, m’abstenir de le combattre parce que j'ignore si son avènement ne résulte pas d’un décret de la Providence ? Si on me blesse, si on blesse ma conscience, défendrai-je ma vie, mon idéal bafoué? — M. Fouillée, il est vrai, n'indique pas plus de préceptes pratiques que d’applications historiques. Reste le principe. Sa profondeur n’est pas méconnaissable. Son habileté consiste à transformer une impuissance de fait en devoir de respect ; encore est-ce en passant d’un domaine à un autre: or

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