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LE SUJET PENSANT ET AGISSANT

En appliquant à un sujet quelconque, indéterminé dans son identité, les attributs prêtés aux Dieux, à l’Etat, à l’Individu, cette conception diffère de ces dernières en ce qu’elle repose, par hypothèse, sur une réalité et non sur une supposition, une entité ou une abstraction, et en ce qu’elle n’y reconnaît aucune valeur propre ou fin en soi. Pourquoi l'idéal, simple fait, s’imposerait-il? Au lieu d’avoir à justifier d’une inconcevable autorité supérieure envers autrui, il s’impose à son sujet, précisément parce qu’il existe, qu’il est en lui et que le sujet le veut, et à tous par l’idée de sa respectabilité, par la réflexion intéressée, par symétrie et réciprocité. — Que le moi ait une valeur absolue ou nulle, les conséquences logiques sont d’ailleurs à peu près les mêmes. Mais, théoriquement inexacte, nous ne devons pas méconnaître ce que la première conception avait d’utile : sans doute, si le moi se considérait comme absolu, il serait tenté de n’accepter aucune restriction, mais s’il reconnaît à tous le même caractère, il est poussé à respecter le droit à l’intégrité; il en est de même si, inversement, il n’attribue de valeur à personne, à lui pas plus qu'aux autres, mais il peut être alors tenté de satisfaire tous ses besoins et aspirations sans tenir compte d'autrui. Nous verrons toutefois que des influences compressives ne laissent pas cet inconvénient sans remède.

Si l’être agissant ne suffit pas à fonder l’idéal, est-ce donc le moi psychologique qui le crée? Mais alors n’est-on pas ramené aux systèmes aprioristes et borné aux êtres raisonnables? Et si, au contraire, on n’y voit qu’un épiphénomène, ou une collection d’instincts ou encore l'instinct vainqueur, ce n’est qu’une variante de Nietzsche et consorts. — Pour posséder un idéal, il faut vivre, être conscient (dût son objet être influencé par des êtres dépourvus de conscience, tel l’organisme social?) et exercer un choix parmi ce qui est ou vouloir une chose non réelle. Vie, conscience, volonté, ne sont d’ailleurs en soi pas plus estimables que la puissance de l’atôme. — Pourtant ce système n’a rien de commun avec le culte de la force, car le sujet considère tout au plus la sienne ou celle d’autrui comme un bien relatif, Sans doute il arrivera que la force brutale triomphe, mais avec quelle théorie n’en serait-il pas de même? Quel idéalisme empêcherait tout crime? Loin d’écarter les limites à l'emploi de la force, le nôtre les exige au contraire. L’idéai a posteriori présente en outre cet avantage, non d’être à la portée d’un plus grand nombre que les Absolus, mais de satisfaire les esprits critiques et l’«égocentrisme » est une position provisoire très forte à l’égard des réalistes. — À fortiori nous écartons l’amoralisme. Au lieu de : rien

rest moral, nous affirmons des valeurs relatives, des faits qui, par rapport à un sujet, sont plus que des faits. Nous ne supprimons pas l'idéal, nous le rendons individuel ou plutôt nous le constatons tel, en principe, fût-ce dans la majorité qui s’approprie simplement les maximes courantes, les clichés moraux.

Il n’y a pas de bien en soi; l’idéal a pour origine le moi, n’a de valeur que pour lui, de sours qu’en lui : telles sont les propositions démontrées. Dans cette. « économie » fermée, où le cercle de la production coïncide avec le marché, quoi d’étonnant que le producteur prenne pour objectif les qualités qui lui sont favorables et se transforme ainsi en bénéficiaire ? Le moi devient but de l’idéal. Or le sujet qui se prend pour fin est avant tout un être vivant. Dès qu’il conçoit cette essence, il peut poser comme thèse première : pour moi, ma vie est mon bien, je dois et puis légitimement développer ce qui constitue et conditionne mes aptitudes vitales. Qui peut dire cela : « Moi, mes conditions de vie »? Toi, nous, la société, l’espèce. Avant qu’il en ait conscience, l’homme agissait comme s’il avait eu cette notion et certains de ses actes lui paraissaient désirables. Tout individu étant égoïste, par hérédité et sélection, ce qui est conforme à ce desideratum lui paraît bien, mais il est tellement porté à le rechercher que l’encouragement de la morale n’a pas besoin d’être sensible, sauf chez les êtres déchus. Ainsi les moyens réels ou supposés de la vie sont devenus objet de l’idéal.

Quel critère peut-on tirer de là? Le degré de vitalité. Ce qui est vital est moral. Le droit à la vie totale, à son évolution entière, active, sensible, intellectuelle, constitue le droit primordial, L'homme a le droit de se conserver, de se développer, de se reproduire. Qu’est donc la vie? Elle se compose d’actions et réactions de l’être et du milieu. Or, si, dans le monde inanimé, la réaction, parfois très vive, n’a pas à nous « en imposer » moralement et si, en dehors de l’intérêt, nous y suivons jusqu’au bout notre fantaisie, — il n’en est pas de même parmi les êtres animés et en particulier dans Le monde social. Consenties ou forcées, les restrictions à l’activité y sont beaucoup plus importantes. D’abord le moi et les autres moi ne s’opposent pas: or la solidarité engendre la bienveillance et les concessions mutuelles, et chacun gagne ainsi ce qu’il perd et au delà. De plus une lésion, chez l’homme, met en jeu les instincts de vivre, la vanité, etc., qui multiplient parfois la force de réaction (vengeance et peine ajoutées aux suites naturelles). Le choc en retour des associés et la crainte qu’il inspire limitent chacun bon gré mal gré et, à la longue, on finit par devancer la conséquence en réprimant soi-même,

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