OBJET DE L’IDÉAL. — LIMITES À L'ACTIVITÉ
instinctivement ou par calcul, ses tendances antisociales. La survie est propice à ces dispositions, plus sûres dans l'intérêt de la masse que la sanction aveugle, impuissante ou déjouée. Le développement vital souhaité par l’individu exige le respect égal de la vie d’autrui : c’est son intérêt bien entendu et s’il ne le comprend pas, l’évolution se charge ou de le faire agir comme s’il l’admettait ou de l’éliminer,
Dès avant de connaître les desiderata de sa nature vivante, l’homme s’est créé des idéaux qui, sous une apparence étrangère, en étaient dérivés. Non également satisfait de tout ce qui lui arrive et de ce qu’il peut faire, le moi, comme législateur, en vertu de son indépendance et pour son plus grand bien, formule, à son usage, une règle de conduite. Rien ne l’empêcherait de le décider, et cela suffit à rétablir, contre les réalistes, la légitimité de l’idéal : il peut ne pas vouloir se limiter, mais c’est une faculté pour lui de le faire, sans que ses droits y mettent obstacle, et en même temps c’est une sage politique : si rien n’était sacré, il en résulterait l’anarchie, dont il souffrirait comme tous. Fût-on maître de soi, il faut savoir l’être: cette disposition est si indispensable que, à défaut de la conscience du danger de réaction, un respect instinctif y supplée.
Fût-il son but à lui-même, le moi consent à fenir compte de la personne et des aspirations d’autrui, et tout l'y pousse. Il n’est pas l’Égoiste de Stirner : l’Unique n’existe pas, et si le sujet est dieu ou se conduit à la façon d’un Etat, c’est à la façon des dieux du polythéisme, enchaînés par le fatum et limités par leur pluralité, ou des gouvernements policés qui reconnaissent une loi au-dessus d’eux etentre eux des droits et des devoirs. Il existe, à côté de lui, d’autres êtres qui sont souverains à sa manière, se jugeant réalité suprême et possédant leur bien et leur mal; il les conçoit semblables à lui, et la sympathie, l'équité, la logique de son intérêt, l’obligent à leur reconnaître, non la supériorité, mais le même pouvoir légitime de se développer et, par là, à restreindre le sien, à leur attribuer des droits et à se reconnaître des obligations, sans attendre d’y être forcé. L’expérience ou l'intuition conseillent de ne pas heurter autrui, d’être bienveillant à son égard, sous peine de n’en recueillir aucun service, mais plutôt quelque choc en retour. La science montre que l’activité en tous sens serait contraire à ce qu’exigent les conditions de vie, et, si on l’oublie, le lésé, l'autorité sociale, la nature même, se chargent de le rappeler.
Ainsi, par soi, par autrui, chaque sujet reçoit des restrictions. Au point de vue du fondement, l’autonomie, — qui n’est pas l’anarchie, puisqu’elle met en relief l’idée de loi, — s’achève dans l’hétérono-
mie (tandis que la genèse débute par l’hétéronomie). À chacun son idéal, sans doute, mais il importe d’en socialiser le contenu. Toute personne incapable de bâtir elle-même sa règle de conduite a d’ailleurs un intérêt capital à s’en référer à la morale courante. Après avoir placé le moi au point de départ, nous arrivons ainsi à trouver en lui des fins, les plus générales possibles, les fins ultimes du vouloir.
L'existence d’un sujet de pensée et d’action fonde la légitime possibilité de qualifier moralement les actes humains, puis, l’idéal d’autrui étant conçu, comme analogue au sien, d’acquérir l’idée qu’il existe un bien collectif. Ce fait donne à l’idéal sa valeur, mais n’en indique pas la méthode de fixation ni le contenu, lequel correspond à quelque chose d’objectif et relève de l’observation extérieure. Ces deux éléments, moi et conditions de vie, sont indispensables et intimement liés : sans sujet, qui prétendrait qu’il existe un bien et un mal ? Et l’impossibilité ne serait-elle pas aussi grande, à défaut de différence des qualités extérieures ? La connaissance n’a de vérité que par rapport au sujet, et pourtant il y a une science avec ses méthodes et ses résultats, qui s'imposent à la pensée jusqu’à preuve contraire ; de même les idéaux individuels se fondent en un idéal impersonnel dont il convient de dégager les procédés d’élaboration et les conclusions, obligatoires pour l’action de tout sujet.
L'idéal peut-être intuitif, porter instinctivement sur des états qui paraissent désirables en eux-mêmes (infra), ou bien dériver de la téléologie rationnelle, de l’adaptation réfléchie d’un moyen à une fin (conçue comme absolue, ou comme valant pour un sujet, mais, en tout cas, objet de motion ou de désir). Rien ne saurait empêcher de poser des nécessités conditionnées. Constatant ou supposant un but, il est permis de chercher et d’indiquer les procédés propres à l’atteindre ; toutes les techniques, un grand nombre de nos actions, le supposent : je vais à tel endroit en vue de telle chose, etc. Si je vise tel résultat, si vous le visez, tel moyen, le mieux adapté, doit être employé : cette conclusion s'impose avec un caractère de nécessité logique et économique dont l’obligation morale est un succédané instinctif ou un substitut habituel. L’adaptation systématique, nullement incompatible avec le positivisme, n'implique pas seulement la liberté des moyens; l’être réfléchi, non content de les choisir, five aussi leurs buts, fût-ce d’après des nécessités inéluctables : le contester équivaudrait, en absurdité, à affirmer que l’homme détermine seulement les matériaux et l'agencement de ses voies et non leur itinéraire, encore que des principes indispensables président à ce tracé.