ÉLABORATION RATIONNELLE DE L’IDÉAL
On objecte que l’acte du criminel est adapté aussi à son but, donc logique, légitime, d’après ce critère. Non pas! La téléologie, pour n'être pas illusoire, doit rattacher le but à son but, jusqu’à la fin ultime, inconditionnelle et vraiment finale, ou du moins la plus haute à laquelle nous puissions remonter. Sans doute celle-ci se transforme dans le temps et même est ignorée de la plupart des êtres. Mais ici intervient l'observation scientifique : elle constate les fins du passé, influencées par le milieu et triées d’après leur adaptation à l’évolution générale, elle prévoit celles de demain et nous propose d’y tendre. Là prennent contact l’idéal et la réalité future, et non point dans les buts dérivés et partiels ou encore moins dans les moyens, comme le prétend la science des mœurs. En somme le sujet doit se conformer au rythme du devenir universel et le devancer dans l'avènement de ses procédés : il peut même, dans ces limites, perfectionner le devenir effectif par rapport à lui-même. Cet idéalisme se résume dans la belle parole de Clifford : « Sois un agent conscient dans l’évolution de l'univers. »
Un but n’est pas un idéal? L’idéal n’est pas autre chose qu’un but proposé ; il n’a pas plus de valeur absolue, encore qu’il possède une grande valeur relative parce qu’il condense des fins et des désirs particuliers très nombreux.
L’éthique, ayant pour mission de constater le but ultime de l’activité des sujets donnés et de rechercher théoriquement les moyens de l’atteindre, constitue donc à la fois une science et un art. Il se présente, par suite, pour la connaissance positive, deux manières de rationaliser la conduite : en définissant le principe d’action et en fournissant les matériaux aptes à fonder une opinion quant aux voies et moyens (propriétés spécifiques ou génériques des actes, etc.). Elle remplit, vis-à-vis du moteur de l’activité, le même rôle que la croyance par rapport au désir dans le syllogisme téléologique : elle sert à déterminer les procédés appropriés à un but dont elle éclaire les contours, mais qu’il ne lui appartient pas de modifier !.
Ce n’est pas à dire qu’on doive se borner à changer les croyances par l'instruction, sans faire l'éducation des désirs, qui, au fond, sont seulement des moyens au service du vouloir-vivre fondamental, mais le but ultime du sujet s’impose et ne se discute ni ne se démontre : c’est sa vie même, source et terme de l’activité. Nous avons vu en quoi les idéaux anciens (imiter Dieu, se perfectionner) y contredisaient et verrons dans quelle mesure ils recouvraient cet inévitable
1. La connaissance conçoit et fixe le but; les inclinations, la volonté, lui donnent sa valeur en y adhérant, l’intelligence détermine les moyens,
idéal. La controverse capitale porte sur la question de savoir de quelles vies et de quels sujets il s’agit. Pour chacun, c’est sa propre vie. Or, les hommes la possèdent certes, et si la société est un être à part, elle a aussi ses buts particuliers : peut-être même la poursuite des intérêts personnels aboutit-elle à la création d’intérêts collectifs, de même que l’égoïsme se résout en altruisme.
Pour apprécier un acte quelconque, il sera nécessaire et suffisant d’examiner son but, son degré d’appropriation et ses rapports avec les autres buts poursuivis, en ayant soin que chacun se rattache à la fin suprême. Celle-ci consistant dans la vie individuelle et sociale, dans l’évolution cosmique (appelées autrefois : nature humaine, ordre social, ordre du monde), sera bon ce qui est réellement conforme aux conditions de vie de l’espèce, de la société et de l’individu, c’està-dire susceptible de promouvoir Le processus vital et évolutif.
On ne manquera pas de dire : « Quelles sont les garanties, l’autorité d’un tel système, qui suppose une fin préalablement acceptée ? Evidemment, qui veut la fin veut les moyens, mais il s’agit de faire vouloir la fin. » Qu’on veuille bien observer que, recherchant ici un procédé d'élaboration de l’idéal, nous n’excluons nullementles idéaux intuitifs, qui en sont l’expression plus ou moins exacte, L’objection, d’ailleurs, ne part pas seulement d’une idée préconçue : on conteste une démonstration à cause de résultats pratiques dont la crainte est illusoire. Il ne s’agit point de déchaïîner l’individualisme, ni tel désir particulier, puisque le sujet en question peut être la société, et que le but est, par hypothèse, ultime. Enfin, si la fin est constatée, comme nous le supposons, c’est qu’elle existe et s’impose, et dès lors on ne saurait nous reprocher que deux choses : ou bien qu’elle est en fait mauvaise et nous n’y pouvons guère, ou bien que nous n’en suggérons pas une autre, meilleure, mais le terme dernier vers lequel nous tendons est tel parce qu’il ne peut en exister relativement de meilleur. Sa présentation comme idéal nécessaire ne pourra d’ailleurs que renforcer la tendance qui pousse vers lui, et à son tour il suscitera des idées-forces dérivées.
Dira-t-on que cette nécessité de fait, intransgressible, à la façon des lois physiques, n’a pas le caractère moral qu’engendrerait la liberté d'infraction? C'est, retournant l’objection, reprocher la sécurité à ce qu’on accusait d'incertitude, mais au fond le reproche émane du même parti pris d'exiger un fondement absolu. La fin en soi, ou plutôt dernière, que constitue la vie évoluant, pour ne pas être rattachée à un principe théologique ou métaphysique, ni rayonner comme un impératif catégorique, n’en est pas moins efficace. L’être dont