CARACTÈRE VITAL, ÉGO-ALTRUISTE, PROGRESSIF, DE L'IDÉAL
pour rendre compte d’elle toute. En elle la cause coïncide avec le but et le résultat. La vie a une fin, mais elle est sa fin à elle-même ou plutôt c’est encore elle, mais amplifiée. Pourquoi vivre? La vie est un fait amoral dont la nécessité est indémontrable au point de vue absolu, mais qui s'impose de lui-même et, comme doué d’une élasticité imprimée à l’origine, tend à se développer, à se dilater. Ellemême tire sa puissance d’une coordination plus exacte des forces, par suite de l’adaptation croissante qui résulte de l’opposition universelle. De même que toute existence s’affirme, tout être animé cherche à accroître sa vitalité. L’objet de l'idéal et ce qui le postule sont deux moments d’une même chose dans son évolution.
Non seulement l’existence des hommes suppose l'attrait de la vie chez leurs ancêtres, mais forcément les mieux adaptés, qui ont survécu, ont dû transmettre à leurs descendants les tendances à la fois égoistes et altruistes dont ils tenaient leur supériorité. L'idéal ainsi fondé est donc individuel et social, même si la société n’a pas une vie ou des instincts propres. La morale est indépendante du savoir, non lorsqu’elle détaille ses préceptes relatifs aux moyens, mais dans son principe initial, qui est objet direct de motion, de désir et que la science constate seulement.
Recevant malgré nous notre impulsion première, non seulement l'intellect n’a pas à intervenir dans la motion, mais il est permis de se demander si son intrusion y serait heureuse. Mus et devant agir, de par les nécessités de notre nature, de notre existence, il n’est pas toujours bon que nous y réfléchissions : la machine marcherait-elle, trouverait-elle une raison de fonctionner, si elle se prenait à philosopher? Cela est dangereux; n’y pensons pas et passons. Peut-être le sentiment, en ce qu’il a d’égoiste, est-il moins à craindre que la connaissance abstraite, dans ce qu’elle a de plus désintéressé : c'est que, précisément, cette « pureté » est périlleuse pour le principe de vie, dès qu’elle prétend à s’en émanciper !. Aussi inclinons-nous à faire
signe de la vitalité. Notre moteur, la vie, notre but, l’amplification de vie, ne se confondent ni avec l’aspiration au bonheur, ni avec la volonté d’expansion brutale et dominatrice. — P. 351: l'impératif conditionnel est subordonné à la persuasion préalable de l'individu et a besoin, pour entraîner des êtres raisonnables, qu’on justifie la fin et donne une raison d’y contribuer. — Il suffit qu’elle s’impose. Ne pourrait-on dire, à l’inverse: la réflexion, chez des êtres vivants, doit acquiescer à la vie?
1. La connaissance est une forme d’assimilation et l’idée réagit à son tour. Mais précisément parce que ces deux influences, essentiellement coordinatrices, s’étendent beaucoup plus loin que nos moyens d’assimilation et de réaction effectives, ne tendent-elles pas à nous absorber dans le tout,
à nous diluer, à nous dépersonnaliser ?
appel à la vie, à l’instinct, pour détourner et presque corrompre la spéculation, plutôt qu’à la raison, à la métaphysique même, pour violer l’égoïsme !.
Ces données contiennent-elles un principe de progrès? Un tel caractère ne suppose point que le progrès possède une valeur morale : il suffit d’une évolution irréversible (dont l’ampleur de courbe et la vitesse ne sont point, pour autant, fatales). Suivre son cours, dans ce cas, ne procurera peut-être aucun surplus de bien-être ou de bien, mais, à coup sûr, rebrousser chemin seraik pénible. — Or la vie remplit bien ces conditions : elle tend à devenir ce qu’elle n’est pas encore, à s’intensifier, à se surpasser? ; c’est essentiellement, non pas un état statique, mais une tendance dynamique, un facteur de transformation. Aussi le conseil de se conformer à la nature vivante n’équivaut-il nullement à celui de rester ce qu’on est. La vie, dans sa forme actuelle, tend encore à la vie, mais en des incarnations différentes et supérieures. — « La règle, objecte-t-on, ne peut être l’activité naturelle telle qu’elle existe, puisque c’est elle qu’il s’agit de régler. » Mais on peut donner comme idéal à la vie moins intense la vie plus intense, l'amener à devancer sa propre évolution virtuelle et, pour cela, lui imposer des restrictions. $
Progressif, cet idéal l’est encore en la personne de ses titulaires. Il est, à cet égard, conforme à la loi d’intégration des masses, Sans doute la cité antique, en n’accordant de droits qu’à elle-même et non
1. 11 convient surtout de le diriger. L’idéal ascétique, qui consiste à supprimer le besoin, est juste à l’opposé de l’idéal de vie intense; celui-ci s’accommode toutefois de la substitution d’un besoin à un autre et d’un dérivatif à une satisfaction. Morale peu exigeante, faiblesse trop humaine ? Un but absolu, impraticable ou trop éloigné, amène le scepticisme, le découragement, le pessimisme, ou c’est une vaine apparence, hypocritement violée. Nous n’admettons d’ailleurs pas qu’on transige avec la conscience, sauf en ce que l’intransigeance a d’antisocial, d’anarchiste.
2. Un peu à la manière, d’ailleurs exclusive dont la puissance actuelle aspire, selon Nietzsche, à une puissance plus grande (Wille zur Macht). — La vie ayant un aspect physiologique et un aspect psychique, le précepte n'est-il pas ambigu? La vie matérielle est peut-être un instrument de la vie spéculative, mais son existence et son perfectionnement y sont indispensables : il faut les développer toutes deux, sans sacrifier le corps ni l’esprit ou les laisser empiéter l’un sur l’autre. Instinct et réflexion ont aussi chacun leur domaine, mais se complètent et se corrigent. — Cette vie « la plus complète qui soit possible » ne constitue-t-elle pas un critère purement quantitatif? Guyau, à l’inverse de Nietzsche, y ajoute l’idée de fécondité. Fouillée traite la question en termes de conscience. — Si l’on prend la vie pour base, est-il possible d’accorder une plus grande valeur à une catégorie de manifestations, celle en laquelle elle s’achève et dont le reste n’est que le piédestal: la vie intellectuelle ? Fouillée, sur ce point, contredit Comte, qui abaïssait la contemplation pure, et établit ainsi (p. 106) la gradation : force, vie, conscience.