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CRITÈRE OBJECTIF DU BIEN : LES CONDITIONS DE VIE

à l'individu contre elle, a complètement sacrifié la personnalité humaine ; mais il faut bien remonter à un moment où, à l’exclusion d’un « être social », l'individu existait seul, sinon, lorsqu’on est évolutionniste, on serait forcé d’admettre que les animaux isolés n’ont qu’une « âme collective »! Sans doute aussi les manifestations actuelles de la solidarité et de la socialisation ne sont pas les premières, mais nous n’apercevons aucune raison d’admettre que la société est anté: rieure à l’individu et croyons au contraire, avec le bon sens, qu’elle suppose préexistant l'individu, qui en a été jusqu'ici la fin. A vrai dire, on ne peut guère concevoir l’un sans l’autre. Ainsi ont successivement agi comme des ( moi » les unités, puis les collectivités. L’espèce, l'humanité, est une abstraction non organisée, mais elle répond à quelque chose d’objectif et, à ce titre, influe aussi sur l'idéal : la personne humaine entre dans la sphère du droit, Et même, comme l'a fort bien montré M. Fouillée, nous sentons que nous ne pouvons nous livrer à tous nos caprices envers un être animé quelconque. Ainsi s’accroît le nombre, comme l’ampleur, des sujets qui peuvent être titulaires de droits. Chacun doit poursuivre la vie de lui-même, de ses compagnons, le développement de l'humanité et même l’harmonie universelle.

On voit en quoi ce système diffère de chacun des précédents. Parti du subjectif, qui donne à l'idéal sa valeur, il aboutit à l’objectif !, qui en fournit le contenu. Création de la pensée, l’idéal n’en est pas moins conditionné par des rapports du monde extérieur (ce qui ne signifie pas qu’ils sont directement observables par les sens et ne demandent pas à être réalisés) : il convient maintenant de les préciser d’après l’expérience, sans laquelle la conscience et la réflexion sont insuffisantes. — Le sentiment même de cette faillibilité, qui, s’il ne fonde pas le droit, conseille au moins la tolérance, pousse à accorder une large place aux règles objectives. Plus il entre d’arbitraire dans la fixation de l’idéal, plus on s'éloigne des conditions du devenir, sinon du réel effectif, — plus aussi on « met en péril l’accord des consciences » (Duprat). Le remède consiste à « s’efforcer de réduire la part de la subjectivité (sans espérer la réduire à néant) et à augmenter sans cesse la somme des connaissances scientifiques ». Celles-ci doivent, non seulement ne pas s’écarter du positif, mais ten-

4. Un acte, selon la science des mœurs, ne froisse pas la conscience parce qu’il est criminel, il est criminel parce qu’il froisse la conscience. — Mais la blessure correspond à une incompatibilité (même non conçue) avec les conditions de la personnalité et de la société.

dre à des fins qui ne soient pas placées en dehors du monde sensible et vers lesquelles on soit effectivement porté, dans leur généralité ?.

Quel est donc le critère du désirable-possible et, en particulier, de la justice? Cette recherche, pour être fructueuse, implique que le bien et le mal, même s’ils correspondent à des propriétés intrinsèques et sont directement percevables par intuition, ne sont pas du moins des qualités simples, échappant à l’analyse, à la définition et par suite à la discussion. Nous essaierons de les exprimer en d’autres termes, de les ramener à des rapports. La plupart des systèmes déjà mentionnés ne répondaient pas, au contraire, à ces desiderata. Le « juste » et l’ « utile », par exemple, n’ajoutent rien au subjectif, puisqu'il s’agit de les décomposer. « À chacun ce qui lui est dû, suivant le plus grand intérêt commun » : mais que lui est-il dû, en quoi réside l’utilité générale?

Pour n’être ni apriorique ni étrangère au devenir passé et futur, la formule du bien doit se rapprocher des exigences de l’évolution. Aussi Spencer, avec tous ceux qui ont cherché une justice dans la nature, alors que celle-ci ne tend qu’au maintien et au développement de la vie, l’a-t-il vue dans les conditions de vie ?. « La justice, dit-il

1. Afin d'éviter les interprétations arbitraires, il convient d’ailleurs de détailler les conditions générales de l’activité, les moyens qui répondent aux fins de l’homme et de la société. L’abstraction des circonstances particulières est toutefois inévitable ici. Les morales antiques, qui s’adressaient à des êtres semblables, sinon égaux, pouvaient procéder par préceptes spéciaux et catégoriques. Pour s’appliquer aussi aux activités de sociétés différenciées (à la fois prédatrices et productrices, etc.), les formules doivent renoncer à l’universalité et à l’immutabilité ou sinon au caractère non hypothétique et concret. Il y a autant et plus de séries de maximes à donner que de sujets, individuels ou collectifs, différents. N'y eût-il qu’un mode d’adaptation réciproque dans chaque cas, la diversité resterait encore infinie comme la variété du milieu.

2. Justice, p. 175... — Cela est plus et moins large que : satisfaction des besoins, intérêts. — Jhering (Ev. du dr., p. 292) et son adversaire Dahn (Vern. im Recht) emploient les mêmes termes. — Beaussire, Mor., p. 211:

individu, société, humanité, — Vaccaro, Bases soc. du dr., p. 452: adapter les hommes au milieu social en déterminant les conditions de leur existence. [Etroit : l’adaptation ne doit pas être uniquement passive, ni relative au seul milieu social; la coexistence doit se compléter par la coopération (Tanon, Ev. du dr., p. 65, 97) ]. — Cette fonction est à la fois réelle et idéale. F. Puglia, Funz. del diritto nella dinam. soc., 1903 : les normes juridiques sont nécessaires à l’existence de la société, les morales sont favorables à son perfectionnement. (Autres bases de distinction: justice et charité, devoirs négatifs et positifs...) La fonction du droit est de prévenir ou de supprimer les conflits qui dissoudraient la société. Pour coordonner les forces individuelles, il ne suffit pas de fixer des limites à la liberté; il faut imposer à tous d’aider les membres faibles mais aptes à rendre des services (v. Année soc.). — Just., p. 18: Le degré de justice et le degré d’organisation marchent de pair. — Mor. év., p. 62, 84, 128: au point de vue

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