L'ÉGALITÉ DE LIBERTÉ. LES CONSÉQUENCES DE LA CONDUITE
L'égalité, telle qu’il l'entend, ne comporte pas essentiellement la faculté de se nuire également, que le talion eût réalisée. La fin étant « la plus grande somme de bonheur », (nul ne peut pénétrer dans la sphère de son voisin en alléguant que celui-ci a la même faculté de pénétrer dans la sienne. Au lieu de justifier agression et la contre-agression, la formule a pour objet de fixer une borne que nul ne devra dépasser ni d’un côté ni de l’autre » (p. 53). La première tendance est celle des primitifs, lorsque le réflexe, la colère ou le désir de vengeance, qui vont plus loin, sont déjà maîtrisés : œil pour œil, dent pour dent. De la pénétration dans la sphère d’autrui, et de sa réaction violente, résultent un double mal, une double déperdition de forces ; aussi les oscillations diminuent-elles jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de contacts ou plutôt qu’il reste seulement des relations utiles à tous deux (services, échanges dans l’équilibre et la paix).
Si l’on se limite ainsi spontanément ou obligatoirement, où est l'avantage? La faculté juridique est souvent plus étendue que le pouvoir que l’on aurait sans l'instauration d’un système de droit. Rationalistes et évolutionnistes s’accordent à proclamer que le butdu droit est de parfaire la personne, de fournir à sa vie un complément par l'élargissement du cercle de l’activité. Les hommes ne créent pas les limites, mais les précisent et ils ne se bornent que pour s’accroftre ensemble du terrain limitrophe, demeuré improductif, et même par le reste de leur domaine, mieux exploité. A l'imposition de termes extrêmes, au devoir négatif de respect, trop exclusivement vus par Kant et même par Spencer, s’ajoutent en effet, comme une condition positive du droit, le complètement mutuel, le concours de chacun au développement de tous, pour le profit commun, car l'union rend possibles des actions impossibles à des isolés et plus grand le rendement de toutes. À la maxime de coexistence se superpose celle de coopération.
Les « conséquences de la conduite », c’est [à un aspect nouveau de l’antique adage : à chacun ce qui lui est dû, cuique suum. Il suppose déjà résolu le problème de savoir quelles sont ces conséquences ; or le lien de causalité, emmélé à d’autres, est souvent difficile à saisir, au moins jusqu'au bout : l’individu même qui l’a attaché ou d’autres le rompent à toutinstant par des actions incidentes. Et qu’est sa conduite, sa part propre, non pas de responsabilité ni même d’imputabilité, mais d'influence personnelle dans son activité? On compare l'opération du juge qui rend la justice à celle du savant qui attribue à chaque facteur d’un phénomène son rôle exact, ( ce qui lui revient » : la comparaison est attrayante, bien qu’à la constatation
s’ajoute ici une répartition, une rémunération; mais tout moteur est mu... Sans rechercher si d’autres que le sujet, la société même, ont ou non commis des « fautes » !, n’exercent-ils pas une pression sur l'individu, alors même qu’un « être collectif » n’agirait pas en lui ? Des influences externes, de la part du milieu même inorganique, et des dispositions momentanées n’impressionnent-elles pas sa conduite? Au moment où l’on prétend retirer à l'individu les profits de ses « propriétés » sous prétexte que chacun n’est libre ni de sa destinée ni de ses actes, régis tous deux par les conjonctures sociales et cosmiques (Lassalle), on est mal venu à laisser chacun «se débrouiller » des inconvénients et même des avantages de sa conduite. C’est là une question de logique et de perspicacité. Il en existe une seconde, d’exactitude et d'opportunité.
Spencer indique que sa formule de la corrélation entre les services et la rémunération, de l’auto-adaptation, s’étend même à la justice sous-individuelle, sous forme de balance entre la dépense et la nutrition : dans un organisme, muscles, glandes, viscères inactifs, s’atrophient et à l'inverse chacun reçoit du sang à proportion de son activité. (Chez l’homme, la rémunération peut devancer l’acte afin de le provoquer et normalement, sa préconception le détermine.) Mais effort et « service » sont-ils donc égaux? Et si la proportion des « aliments » et du fonctionnement est exacte pour un même organe, le reste-t-elle entre organes différents? Des organes n’absorbent-ils pas suivant leur appétit, ne rendant que suivant leurs aptitudes? Lequel des deux modes assure la vie collective la plus intense? Ou plutôt tous deux ne sont-ils pas nécessaires? « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins » : telle serait la formule de la justice dans sa plus haute expression, ou du moins cette dissociation du doit et de l’avoir constituerait la condition de la plénitude de vie. Qu’a Spencer à craindre de cette maxime, puisqu'il affirme le rendement égal à labsorption? Et si, au contraire, on peut donner à l’un ce qu'on à reçu de l’autre, par exemple à la société ce qu’on a reçu de la nature, ses conclusions ne sont plus fondées. Même sous ce régime, la rémunération n’est-elle pas la conséquence de la conduite? Ce n’est plus, répond-on, une conséquence naturelle. Mais
1. Au point de vue utilitaire, la faute et la responsabilité, ou même la distinction entre aptitudes organiques et importées du dehors, importent moins que le danger objectif ou lincorrigibilité; l’intention même est prise en considération à raison du caractère antisocial qu’elle décèle. La faute de l’un ne supprime pas le caractère antisocial de l’autre: on peut détruire ou «corriger » l'être nuisible ou s’en préserver, quitte à détruire ou corriger l’institution qui l’a rendu tel.