DEVOIR D'ASSISTANCE ET DE SPÉCIALISATION DES TÂCHES
l’artificiel ne rentre-t-il pas dans le naturel? La collectivité opère un prélèvement ; mais n’a-t-elle pas collaboré à la production, et, en cela, ne se conforme-t-elle pas à la nature, qui ne laisse pas à l’agent tout le profit de ses œuvres?
Entre espèces différentes, les moins adaptés de l’une d’elles courent plus de risques; d’autre part, dans l’état grégaire, si les empiètements des uns sur les autres s’accentuent, l’association peut cesser d’être profitable : Spencer en conclut que c’est une condition de vie (et ici intérêt et justification sont tout un), de laisser s’exercer l’action de la sélection sur chacun, réduit à ses forces personnelles. À chacun selon ses aptitudes, se traduit ici : chacun pour soi. Nous sommes loin de contester qu’il soit résulté de là un progrès, une amélioration de La vie; mais cette loi, souveraine chez les animaux, leur est-elie si profitable, qu'ils restent au-dessous de l’humanité, en laquelle elle reçoit mainte restriction? Certes le devoir des parents de sacrifier à leurs enfants plus qu’ils n’en retirent matériellement, celui de la génération présente de ménager les intérêts des futures, y compris celles dont elle ne retirera rien, ne se confondent pas avec le fait du savant qui distribue la science aux ignorants, du fort qui secourt le faible, de l’homme qui protège la femme, de la société qui assiste le particulier; mais le « aide-toi toi-même » n’est-il pas, même dans l’animalité, tempéré par l’entr’aide? Il est encore, objectivement, moins vrai et moins souhaitable dans le monde humain. Il s’y opposerait à toute ( intervention », non seulement collective mais individuelle, dans une séquence de la conduite personnelle. Or le progrès social est composé de tels actes. Loin de ce complet laisser-passer, on constate une tendance vers un pour tous et tous pour un ». Et qui, individu ou collectivité, aurait à s’en plaindre? Sans doute les excès de l'intervention, même privée et charitable et a fortiori par les rouages compliqués et déperditeurs de l'Etat, deviennent nuisibles, mais autre chose est l’abus et autre chose l’usage. Or Spencer ne met en relief qu’une exception à la rétribution proportionnelle : le sacrifice de Pindividu à l’espèce ou au groupe, dans l'intérêt de ceux-ci. Cependant ce même intérêt n’exige-t-il pas parfois l’exception inverse, d’un privilège accordé à certains membres, non seulement en escomptant les services futurs que cet avantagement facilitera, mais encore si le maigre salaire mérité les amenait à une déchéance plus nuisible à la collectivité que ne lui coûtera le supplément ?
Si Spencer néglige un peu le devoir d’assistance aux faibles, c’est que, philosophe de l’évolutionnisme, il conçoit pourtant un peu les
conditions de vie comme une fois données, ainsi qu’il arriverait si le progrès, au lieu d’être indéfini, avait une terminaison ; or elles sont plutôt les desiderata des formes actuelles de vie pour parvenir à des formes plus complètes, plus parfaites, d’une perfection qui ellemême va en s’améliorant et s'éloigne à mesure qu’on en approche, car ce n’est pas une « limite » fixe.
Ainsi l’idéal d’une époque où les hommes, inaptes à la coopération volontaire, étaient contraints d’ « asservir » leurs voisins pour profiter de leurs services, ne convient plus à un temps où la solidarité effective rend superflue et nuisible l'exploitation forcée et commande l’entr’aide. Aujourd’hui encore, les exigences externes ne sont pas les mêmes que les internes, et le progrès s’effectue par l’extension des mœurs intra-nationales, c’est-à-dire de l’organisation et de la coopération, — D'autre part, inférieure ou supérieure, la situation de l’unité, dans les collectivités qui se sont formées, est certes différente de celle de l’unité isolée : alors que celle-ci peut s’efforcer d’être une individualité intégrale, le groupe établit forcément, pour se développer à son tour, une certaine division du travail et des profits, oblige ses membres à y remplir une fonction spéciale et à y accepter certaines charges. Dira-t-on que l’homme peut se soustraire à ce processus, qui ne réalise pas ce qu'il y a de mieux pour lui? Ce dernier point est douteux ; en tout cas, l'instinct social nous persuade du contraire et l’action collective nous entraîne dans son mouvement, Sans que nous y pensions. Peut-être la réflexion, qui reste individuelle, engendrerait-elle ici quelque danger; mais, si l’on ajoute, à l’idée de force sociale s’imposant à nous, celle de la vie harmonieuse s’accordant avec l’évolution universelle, il peut plaire à l'individu de participer à ce beau concert plutôt que de jouer en dissonance. Le mieux, en l’état actuel, est de ne sacrifier ni l’individu ni la société et de Poursuivre simultanément leur développement. Deux formules légèrement différentes rapprochent à ce point de vue lindividualisme et le socialisme : soit se développer en tous sens, mais exercer surtout une aptitude et une fonction spéciales, soit remplir un office spécifié et remédier par € sport » à l’atrophie des autres facultés : ceci est le minimum que doive laisser la société à l’individu pour qu’il puisse utilement perpétuer la race. Or tout cela impose coordination, échange de services et même mutualité et services gratuits. Est-ce le meilleur moyen de jouir ? C’est le seul moyen de vivre, et c’est la vie, non le plaisir, qui nous meut.
Il est encore une autre cause à l'insuffisance de Spencer. Père de la théorie organiciste de la société, il passe ici sous silence tout un