‹ Le Fondement du DroitChapitre 93 sur 166 · FONCTIONS INCOMBANT A LA COLLECTIVITÉ · texte numérisé non relu

FONCTIONS INCOMBANT A LA COLLECTIVITÉ

ordre d'idées qu’il développe ailleurs. Superorganiques ou non, les sociétés ne forment pas moins des ensembles qui entrent, comme tels, en contact et en opposition les uns avec les autres. Il en résulte une sélection collective (guerrière ou non, quoique dise M. Steinmetz). Cette sélection favorise les groupes au total les mieux adaptés, c’est-à-dire non nécessairement composés d'individus tous supérieurs. Or une condition essentielle du triomphe, c’est l'accord de ces unités en vue du but collectif, et la loi de Darwin n’a donc pas à s’appliquer avec une extrême rigueur à l’intérieur. D’où la nécessité de la spécialisation des fonctions et l’avautage de corrections même onéreuses apportées aux dispositions individuelles de nature à nuire gravement au groupe. À fortiori peu importe le prix de la conservation d’un être indispensable à la collectivité. Pour la société, la condition essentielle de vie, c’est d’obtenir en vue de la lutte la plus grande puissance et pour la vie la plus grande vitalité, par une répartition interne quelconque (mais non anti-économique) des tâches et des récompenses.

Toutes ces remarques ne renversent pas le principe de la rémunération selon les œuvres, mais elles atténuent un laisser-passer, dont la désespérante intransigeance viserait à un bouleversement des institutions sociales plus profond que ne le rêvent des nihilistes. Elles fondent, dans l’état de société, la paix interne et l’aide mutuelle, comme une condition de vie du groupe. [1 est même essentiel au rôle du droit et de l’Etat de ne pas laisser se commettre les crimes, sous prétexte qu’ils expriment un rapport d’aptitudes personnelles, et de mettre la force de tous au service de chacun, incapable de se protéger lui-même. Spencer réduit la fonction de la collectivité à la délimitation générale des droits et à leur application aux cas concrets, à la préservation contre les agressions du dehors et du dedans, c’està-dire à la garantie de la justice et des conditions de vie, sans leur réalisalion. — Or, est-ce assez de la tâche négative d’assurer le libre exercice des activités individuelles et n’existe-t-il pas des buts communs plus positifs, que les initiatives privées ne suffisent pas à réaliser? La socialisation (non l’« étatisation ») de leur entreprise ne paraît pas entraîner par elle-même une infraction à la loi d’égale liberté ou au rapport normal entre les actes et leurs résultats, Il reste même, à l’heure actuelle, une place pour le status à côté du contrat. Que la coopération volontaire doive l'emporter sur l’exploitation forcée et que l’autonomie soit un idéal moins compliqué et plus économique que l’hétéronomie, nous n’en doutons pas; mais nous sommes encore bien loin de cette anarchie idéale, et le moyen

le plus sûr d’avancer vers elle, n’est pas de l’instaurer, même en partie, prématurément.

— L'idéal étant, non pas de s’entre-nuire ni de se dépouiller, mais de réaliser la plus grande somme de vie par la convergence des efforts, il convient qu’à la solidarité réelle corresponde une solidarité pensée. A côté des fins rationnelles, il faut examiner quelles ont été les /ins réelles poursuiviesqusqu’ici, en quoi a consisté le bien subjectif, en quoi il différait du bien objectif idéal, comment l’appréciation répondait à la valeur, l’idée de désirabilité au désirable et lévolution interne aux exigences de l’évolution externe, et par quels procédés il est possible de les rapprocher encore.

Une explication objective est en effet forcément incomplète : sans doute les conditions de vie s’imposeraient, même si elles n’étaient pas conscientes ni seulement objet de tendances instinctives, mais les causes extérieures agissent ici surtout par l'intermédiaire de l'esprit. Le subjectif jouit même d’une certaine indépendance et nous constaterons mainte violation de l’idéal par les mœurs : la conscience connaît des perversions, comme l’imagination possède ses incohérences.

Toutefois, et malgré l’imprécision qui nous a forcé à chercher un critère plus stable, ces données fourniront d’utiles indications en vue de l’application. Car les exigences véritables et impérieuses de la conservation sont telles, par hypothèse, que la conscience ne peut pas ne pas en tenir compte. Lorsqu’elles ne sont pas évidentes, la sélection conserve les êtres qui s’y sont mieux adaptés par instinct et intuition (notamment par l’idée de désirabilité) et élimine ceux chez qui ces dispositions en diffèrent par trop ‘. Bien qu’ils ne portent pas sur tout le désirable et portent parfois sur autre chose, ou souvent sur le bien d’un autre sujet, les sentiments juridiques et moraux, formés sous l’empire des conditions de l’existence individuelle et sociale, en résument les lois les plus essentielles, dans les circonstances données. Faillibles dans les détails, ils ne sont pas erronés dans leur ensemble.-Et peut-être si, vaniteux, l’homme prétendait se libérer de leur autorité, fût-ce au nom de ses connaissances, encore imparfaites, cette science insoumise se retournerait-elle contre la vie.

1. On demande: Si la morale est tellement et seulement utile, pourquoi tous les êtres n’en ont-ils pas? Ils s'adaptent par d’autres procédés (notamment des instincts directs, tel celui de l’allaitement, sans l’idée de la sainteté de la famille) et précisément l’absence de satisfaction aux desiderata auxquels répond la morale est une des causes de ce qu’ils ne s’élèvent pas plus haut. — Le caractère accessoire de ces sentiments explique que les actes ni trop ni trop peu désirés n’ont nul besoin de cet appoint. Nous ne songeons pas dans l’action à l’excellence de certains faits que, spéculativement, nous reconnaissons indispensables,

Page 1