‹ Le fondement du phénomène juridiqueChapitre 30 sur 74 · Bergson, passim · texte numérisé non relu

Bergson, passim

que sur les rapports de causalité qui relient tous les phénomènes possibles ; en concevant cette totalité elle aboutit logiquement à une compréhension intégrale du monde, dans la plus large acception de ce mot(l).

Celte vue d'une nature unitaire qui englobe toute existence possible ne peut toutefois avoir qu'une signification essentiellement idéale. L'idéal, ainsi compris, est un concept-limite ; il n'est qu'un but vers lequel l'homme, désireux de vérité, regarde tout le temps, duquel il ne cesse en fait de s'approcher, mais qu'il ne peut espérer de jamais atteindre réellement. L'idéal est cependant le nerf même de toute activité intellectuelle. C'est à son existence que l'homme doit la soif de vérité qui le caractérise ; il est le ressort caché qui donne à notre intelligence stagnante par elle-même l'élan de son mouvement et la possibilité de connaître ; il est la condition de la pensée en général. Sans lui non seulement aucune science, mais aucune connaissance active ne serait réellement possible ; l'intelligence humaine ne serait capable d'aucun progrès, au sens absolu ; emportée au hasard par le flux des images concrètes, elle n'aurait qu'un rôle essentiellement réceptif, ce qui est la négation même de l'intelligence (2).

1. Kant, Dialectique transcendantale. Comp. Reuouvier, passim.

2. Comp. le sens donné par Cohen au mot Aufcjabe (Loffik,Ethik).

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39. — Ces quelques considérations, expliquent analytiquement le mécanisme de la connaissance MM^sia* humaine en général. Essayons de l'expliquer, aussi

dans son unité synthétique, afin d'en mieux faire ressortir les rouages cachés. La fonction de la raison est avant tout synthétique. L'espace et le temps, par le fait même de mettre un ordre dans la connaissance sensible, introduisent l'unité, car l'ordre n'est pas concevable sans une certaine unité. La création même de la multiplicité spatiale et temporelle fait jaillir par opposition logique celle de l'unité. Pour remonter ensuite plus haut, la causalité est essentiellement une fonction de liaison entre les phénomènes, donc d'unification. Qu'est enfin l'idéal luimême, c'est-à-dire l'idée complète de toutes les possibilités, sinon l'essai dernier qu'on peut faire dans la voie de l'unification?

L'intelligence humaine trouve tout son ressort caché dans cet idéal suprêmement unitaire qu'elle se crée elle-même avec nécessité. Elle conçoit 1' « idée » d'une nature, idée de laquelle découle le besoin de vérité de l'homme. Sans elle le progrès serait impossible et l'on se contenterait toujours des connaissances qu'on a. Si nous avons des certitudes, et si nous créons la réalité elle-même, c'est que la vérité existe en soi, découlant commeideallogique.de cette forme suprême de notre connaissance. L'idée de nature globale n'a pas de valeur objective, car elle dé-

passe la réalité que nous sommes capables de percevoir par les sens, comme l'infini dépasse nos facultés forcément limitées. Mais elle a une valeur logique spéciale, car c'est elle l'élément qui met en mouvement tout le mécanisme de la connaissance.

Pour arriver à connaître le tout, notre intelligence doit cependant commencer par le seul moyen qui soit à sa disposition, par l'étude de ce qu'elle connaît déjà, de chaque phénomène naturel, tel qu'il se présente à nos sens, même si ce moyen n'arrivera de toute nécessité jamais à sa fin dernière, c'est-à-dire la connaissance du tout. Conduite alors par ce fil logique infaillible que l'on peut toujours retrouver caché au fond d'elle-même et qu'on nomme la loi de la causalité, la science humaine cherche des points de repère en s'orientant d'abord au milieu de la multiplicité indéfinie d'impressions qui lui viennent du dehors. Cette opération une fois faite et les rapports de causalité bien déterminés, il ne lui reste plus qu'à constater et à déduire les relations mathématiques que comportent les termes de ces rapports pour arriver à une connaissance parfaite, sans aucun doute possible, des phénomènes naturels pris un à un. Et c'est ainsi que la connaissance humaine s'enrichit continuellement et construit un édifice immense, d'une architecture toujours plus large et plus harmonieuse, poussée par un élan irrésistible qui découle du plus protond d'elle-même, par le besoin idéal

d'arriver à embrasser d'un seul coup le sens protond de l'existence totale. Cet idéal, quintessence de toutes les possibilités, s'élève par sa nature à des hauteurs inaccessibles à jamais. Il sera toujours cependant la source intarissable de l'activité intellectuelle. Quant à la poussée éternelle qui part de lui vers luimême, elle est comme un foyer de vie, d'une fécondité toujours d'autant plus grande qu'elle a été plus féconde par le passé (1).

40. — Deux idées se détachent surtout des observations générales qui précèdent sur le mécanisme de notre connaissance. Tout d'abord il faut remarquer que formes sensibles (c'est-à-dire espace et temps), causalité, idée générale d'un monde total, ne sont que trois éléments et pour ainsi dire trois aspects d'une même réalité idéale qui est l'acte de connaissance et ils s'y trouvent si bien confondus, qu'ils forment une seule et même chose (2). Nous avons déjà montré comment la causalité est une manifestation de l'espace et du temps. L'idée suprême du monde n'est qu'une généralisation des possibilités causales. Ces trois éléments se réduisent par conséquent l'un à l'autre et ne forment qu'une seule et même réalité qu'on n'a défaite en des éléments abstraits que dans le seul but méthodologique d'en faire comprendre la nature et le mécanisme.

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