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CHAPITRE III Le monde pratique

45. — Du fait que la vérité est une réalité en soi, J-e nu. supérieure à toute autre par sa nature même d'idéal vers lequel les existences tendent nécessairement, du fait qu'elle est inconditionnée, c'est-à-dire sans raison supérieure qui puisse l'expliquer, il résulte que la connaissance désintéressée est une mission dernière de tout être rationnel, donc de tout homme. Mais l'homme n'a pas une mission unique, celle de connaître. Il est encore capable de volonté, c'est-àdire de plier des moyens en vue de certains buts. A côté de la spéculation théorique, il est encore capable d'activité pratique et c'est un monde nouveau qui peut à son tour devenir centre de perspective et objet de connaissance logique. Nous réagissons en effet sur les objets du monde extérieur en conformité avec les connaissances que nous possédons. Les actions d'un être raisonnable, en tant qu'elles ne sont

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en aucune relation, absolument, avec sa qualité d'être capable de volonté, ne peuvent être qu'objet d'étude théorique et non pratique. Telles sont, par exemple, les actions réflexes de notre vie végétative, comme les mouvements tout à fait involontaires de certains de nos organes physiologiques. En tant cependant que nos actions peuvent être conçues comme ayant une relation, si lâche qu'elle puisse apparaître à première vue, avec notre volonté, on peut les considérer d'un point de vue nouveau comme faisant partie d'un monde essentiellement originaire monde pratique. Par l'intervention du fait intérieur que nous nommons volonté, nos actions, de même que leurs effets, apparaissent comme indissolublement liées à notre personnalité. Elles n'en constituent pour ainsi dire qu'un prolongement en dehors de nous. Une philosophie ne peut se désintéresser de ce nouvel aspect que peut prendre la réalité.

46. — Il est incontestable que nous avons des buts divers dans notre vie. Mais ces buts ne sont-ils que matériels ? N'avons-nous en vue que la satisfaction de nos besoins et intérêts égoïstes ? Dans ce cas, notre vie apparaîtrait comme une course effroyablement fatigante sans aucun moment de repos réel et qui, au fond, n'aurait ni but, ni direction. Le pessimisme le plus vulgaire serait la seule conception générale possible. Chaque fin matérielle atteinte ne peut en effet être que la source de besoins nouveaux et

plus complexes encore. Nous serions en train d'accomplir un effort dont la seule récompense ne pourrait être que le malheur, car la satiété serait -de toute façon et à tout moment impossible. Il faut donc, de toute nécessité, chercher les uns en soi, où l'esprit trouve la satisfaction de l'énergie déployée. C'est là le rôle de la philosophie, c'est-à-dire de la réflexion suprême sur notre réalité. Une de ces fins a déjà été trouvée : c'est la recherche même de la vérité dans le monde théorique. N'existerait-il pas une fin en soi analogue dans le monde pratique ? L'exercice de la volonté ne supposerait-il aucun but définitif et inconditionné ?Le scepticisme, dont nous avons exposé l'insuffisance au point de vue de la connaissance théorique, serait-il la conception valable dans le domaine de notre activité ? C'est ce que nous allons rechercher dans la réalité morale et juridique, car ces deux aspects du monde pratique se confondent dans leurs caractères essentiels. Morale et droit ne sont peutêtre que les deux aspects d'un principe unique, qui est fin suprême et les explique ensemble.

47. — On a vu que les objets du monde théorique ne sont qu'une pure création de notre raison, que leur individualité n'est que le produit de l'activité logique qui se manifeste comme espace et temps, que l'espace et le temps impliquent enfin dans leur concept la loi de causalité et aussi l'idéal d'une connaissance totale. Recherchons maintenant si rien de tel

ne peut se rencontrer, en ce qui concerne le monde moral et juridique.

48. — Il faut remarquer tout d'abord qu'on ne saurait concevoir 1 existence d un phénomène pratique,

' - comme est celui dont le droit s'occupe, en dehors

de toute société. Supposons en effet un seul être humain possible. Le problème de son activité ne pourrait se poser qu'au point de vue théorique : son objet serait simplement la manière dont cet être répond aux connaissances qu'il possède. en les transformant en actions. Il n'y aurait qu'une question de fait et non une question pratique (1). Mais l'existence

1. On pourrait objecter que cet être unique aurait quand même des obligations purement morales, sinon juridiques, envers luimême. Mais, dans ce cas, on ne serait plus dans l'hypothèse qui est proposée plus haut et à laquelle nous devons donner une énonciation un peu simplifiée, pour des raisons d'exposition et afin d'éviter quelques subtilités qui ne nous intéressent pas ici. La seule signification qu'on duive en effet donner, du point de vue pratique, au mot « être » est, ainsi qu'on le verra, celle d'être libre. Or liberté ne peut, de ce point de vue, signifier que conformité à la raison et par conséquent à la vérité pratique. Mais si la vérité existe en soi, elle constitue pour ainsi dire la réalité libre par excellence, quoique purement idéale. Si, d'un autre côté, elle se manifeste dans l'être rationnel, supposé unique, comme une tendance vers cette réalité idéale (ce qui est évident), il résulte de là qu'on arrive à considérer dans cet être deux libertés distinctes. Les obligations envers soi-même seraient, dans ce cas, des obligations envers l'idéal de raison qu'on porte en soi-même, mais qui a malgré tout sa réalité distincte. On ne serait donc plus dans notre hypothèse qui ne suppose qu'une seule réalité libre. Un être

de la société, même de celle composée de deux membres seulement, transforme le problème. Les activités volontaires des différents membres d'une société se rencontrent entre elles ; le simple contact suffit ici pour faire naître le conflit. Quand deux personnalités se touchent d'une manière ou d'une autre, dans les produits de leur activité par exemple, l'idée de leur limitation réciproque apparaît d'elle-même. Peut-il s'agir d'une simple limitation spatiale ou temporelle ? Évidemment non ; ce ne serait que le point de vue théorique qui entrerait en jeu. S'il n'y avait donc pas un principe régulateur spécial, le domaine pratique se présenterait sous l'aspect d'une inextricable confusion et dans cette connaissance aucune discrimination ne serait possible. Nous avons vu que, de la même manière, dans le domaine théorique aucune perception concrète d'un objet déterminé dans son individualité ne saurait être concevable sans un principe d'ordre que la raison introduit ; ce principe était dans ce domaine constitué par l'espace et le temps réunis. Du point de vue pratique, en suivant une idée analogue, il ne serait pas possible de distinguer dans l'activité des hommes et dans ses résul-

rationnel absolument isolé est, du reste, une supposition, dans le fait irréalisable ; ce que chacun de nous a de rationnel n'est, en effet, à y regarder de près, qu'un élément social et un produit de l'influence que la société a exercée sur nous.

tats positifs ce qui constitue, ainsi qu'on l'a dit plus haut, le prolongement de chaque personnalité. L'individualisation n'existerait pas et les personnalités arriveraient à se confondre entre elles, tout comme, si la connaissance concrète des objets de la nature était intégralement empirique, l'unité et la multiplicité n'auraient aucune signification. Dans le monde pratique la raison intervient donc nécessairement afin d'introduire un ordre spécial qui correspond à celui que la distinction spatiale et temporelle introduit dans la connaissance sensible théorique. C'est ainsi que, toutes les fois que deux ou plusieurs activités volontaires viennent en contact, apparaît d'elle-même l'idée d'obligation.

L'idée d'obligation apparaît nécessairement, car ce n'est pas la connaissance du monde pratique qui nous la donne empiriquement, mais elle sert de condition première et de base logique à toute connaissance de ce genre, de la manière même dont l'espace et le temps servent de condition logique à toute expérience sensible et naissent par conséquent avec nécessité dans toute expérience sensible. Par l'espace et le temps chaque objet est individualisé, et est conçu aussi comme faisant partie d'un tout ; par l'idée d'obligation les personnalités se délimitent entre elles et s'individualisent, mais, en même temps, elles s'opposent et par conséquentehacune apparaît comme faisant partie d'un tout qui est la société. On ne

pourra jamais trop insister sur ce parallélisme, cap il est la clef explicatrice de tout système du monde pratique. C'est par l'idée d'obligation, création pure de la raison, et par tout ce qu'elle contient logiquement d'éléments virtuels, que la vie commune devient possible, de même que, par une activité similaire de la raison, se crée la possibilité de la connaissance théorique, sur le terrain purement intellectuel, et par conséquent la possibilité même du monde matériel, objet des sciences de la nature en général.

49. — Il existe cependant une différence profonde. ^ ,Jxt entre la signification de l'idée d'obligation et celle de l'autorité inconditionnée avec laquelle le vrai s'impose théoriquement à notre intelligence. On pourrait appeler cette autorité, si on veut bien laisser passer un tel néologisme, la « stringence » logique. La différence résulte de la distinction même du point de vue entre le monde pratique et théorique. Et cependant on n'a pas manqué, parfois, de les confondre. On ne peut pas dire que la nécessité avec laquelle nous sommes forcés de penser d'une manière et non pas d'une autre, et qu'on pourrait à la rigueur aussi appeler un impératif, constitue une obligation. De même, une loi scientifique, définitivement fondée, ne saurait être qualifiée proprement d'obligatoire, parce qu'elle s'applique à tous les phénomènes où les conditions qu'elle requiert se réalisent, parce que, en d'autres termes, ces phénomènes ne peuvent se ma-

nifester que d'après les modalités qu'elle énonce. Les lois scientifiques sont universelles et nécessaires, mais elles ne sont pas, par là même, obligatoires. L'idée d'obligation a, au contraire, un contenu essentiellement original. Elle s'impose, il est vrai, en tant qu'idée rationnelle, à tout esprit capable de la comprendre et, en ce sens, elle est nécessaire ; elle ne se réalise cependant pas avec nécessité dans tous les cas concrets ; elle devrait seulement se réaliser, et, en ce sens, elle n'est pas universelle. A la place de l'universalité de fait, elle fait donc intervenir l'universalité de droit. L'idée d'obligation crée, en effet, une limite entre plusieurs activités volontaires et non pas entre plusieurs connaissances. Une activité mécanique ou une activité inconsciente, comme celle d'un objet inanimé par exemple ou même celle des actes réflexes par lesquels un animal répond aux excitations extérieures, ne peut constituer qu'un phénomène de la nature et ne soulève qu'une question des connaissance théorique et non celle d'une obligation. Une telle activité n'est soumise qu'aux lois des sciences de la nature seulement et, par conséquent au déterminisme inflexible qui commande, en raison du principe a priori de causalité que la raison y introduit, tous les phénomènes dont ces sciences s'occupent ; en tant qu'elle ne pouvait avoir nécessairement d'autre cours que celui qu'elle a manifesté, elle n'est pas l'objet d'un problème pratique,

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dans le sens spécial de ce mot. Un tel problème, c'està-dire l'essai de déterminer des obligations, ne peut surgir que lorsqu'il s'agit d'une activité libre ( 1). L'analyse rationnelle de l'idée d'obligation conduit ainsi à celle de liberté morale en général, qu'elle implique. Seule une volonté libre peut avoir des obligations ; cette volonté constitue ce que nous appelons, en droit ou en morale, une personnalité. Personnalité ou liberté sont donc ici la même chose.

50. — L'idée de liberté, qui n'est ainsi qu'un aspect de celle d'obligation, est une des plus malaisées à déterminer et a donné lieu, dans les discussions dont elle a fait l'objet, à plus d'une confusion. Il est tout d'abord évident que l'idée de liberté à laquelle aboutit l'analyse des conditions logiques du monde pratique, n'a aucune espèce de liaison directe avec le problème de la contingence dans la nature. Par ce dernier on se demande, en effet, si les phénomènes de la nature sont tous soumis à la loi précise de la causalité ou s'ils ne le sont pas. L'objet du problème, c'est le monde théorique avec les choses qu'il contient. Il envisage ainsi les phénomènes de la nature dans leur intégralité, tels qu'ils se présentent dans la connaissance sensible et ne fait aucune distinction entre la forme logique et la matière de

t. Les Romains disaient déjà : Non enim potest animal injuriam fecisse, quod sensu caret.

cette connaissance, ainsi que nous l'avons introduite ici. Sa solution peut être que tous les phénomènes naturels sont soumis à un déterminisme rigoureux ; parfois on en excepte les phénomènes biologiques, l'évolution des organismes ; on peut en tout cas distinguer entre,les phénomènes corporels dans le temps et l'espace, et ceux purement psychologiques qui paraissent n'être que dans le temps et qui par conséquent ne seraient pas tout aussi rigoureusement déterminables. Mais, quelle que soit la solution de ce problème, il n'évolue que dans le domaine de la connaissance théorique et ne préjuge par conséquent en rien de l'existence de la liberté envisagée du point de vue pratique qui est tout à fait autre. 11 y a aussi le problème méthodologique du déterminisme posé comme postulat de toute science. Il est en effet évident qu'une science ne peut admettre dans son domaine l'existence de l'indétermination sans se barrer la route à elle-même, en se contredisant dans le principe même de sa recherche : la science ne peut être que l'étude des causes qui déterminent chacun des phénomènes dont elle s'occupe et en niant l'existence de celte causalité. la science s'annihilerait elle-même. On pourrait d'ailleurs remarquer dans cet ordre d'idées, que la liberté ne peut être, pour les phénomènes corporels de la nature, qu'une pure négation du déterminisme ; elle n'aurait donc pas de sens logique propre, à moins de lui donner une

signification purement psychologique en la faisant passer dans le domaine subjectif (1).

Si, au contraire, ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le chapitre précédent, on se place au point de vue des conditions formelles a priori de toute connaissance logique, on retrouve le vrai sens de la liberté en constatant l'activité essentiellement créatrice de la raison en elle-même. Activité libre ne peut ainsi être, au point de vue logique, qu'activité de la raison. Liberté est donc conformité à la raison. Or la raison qui se manifeste dans le domaine théorique par l'activité spatiale et temporelle, l'activité causale, et celle par laquelle se conçoit l'idée générale du monde, se manifeste aussi dans le domaine pratique par l'intervention d'un principe original et nous avons déjà parlé de l'idée d'obligation. La liberté comme raison créatrice est donc le centre de perspective de toute théorie de la connaissance en général et sert ainsi de principe logique suprême tant au monde théorique qu'au monde pratique. Mais nous avons vu que la «vérité doit être conçue comme ayant une réalité en soi ; elle se manifeste cependant comme existence actuelle dans chaque esprit particulier par l'activité rationnelle dont il fait preuve et qui n'est ainsi qu'une tendance vers la réalité tout à fait idéale

1. Cf. Henri Bergson, Données immédiates de la conscience, dernier chapitre.

de la vérité. C'est ce qui constitue toute recherche de la vérité dans la conscience de chacun de nous en tant qu'êtres raisonnables. De là il résulte que tout être raisonnable est libre et que sa liberté ne consiste en somme, au point de vue pratique, que dans la conformité de sa volonté à la vérité. ffM^ttx tu **vc/ 51. — Cette idée, quoique elle puisse paraître un peu difficile, dans renonciation forcément abstraite qui vient de lui être donnée, a cependant été toujours pressentie par le sens commun en général et dans le droit lui-même. Ne pense-t-on pas habituellement, en effet qu'une personne n'est pas libre quand la passion obscurcit son raisonnement ? Tout ce qui vient du dehors changer le cours normal que doit avoir dans notre esprit la connaissance objective du vrai, est en somme considéré comme venant contrarier notre liberté et telles sont, par exemple, les passions trop fortes qui altèrent le cours normal de notre raison. Nous ne sommes libres que parce que nous sommes capables de concevoir la vérité. Notre liberté se confond donc, avec notre qualité d'êtres raisonnables, c'est-à-dire d'êtres capables de rechercher la vérité. Nous ne sommes libres du point de vue pratique qu'en tant que nous conformons notre volonté à la raison. Toutes les théories de l'incapacité, celle des enfants qui ne sont pas encore arrivés « à l'âge de raison », de même que les autres, doivent trouver leur source logique dans ce principe ;

la responsabilité de quelqu'un ne peut être fondée que sur sa qualité d'être raisonnable (1).

52. — La raison, en tant que pratique, ayant pour {* expression l'idée d'obligation, la liberté consiste donc dans la conscience interne qu'un être acquiert d'une obligation par le moyen de la raison. Peut-on encore contester de ce point de vue la réalité de notre liberté ? Personne ne peut nier l'existence, comme un fait, de certaines obligations. Il n'y a pas d'homme qui ne soit arrivé à concevoir qu'il a certaines obligations, même celui dont la conscience morale n'est pas très développée : sans quoi ce ne serait plus un être rationnel. Toutes les fois notamment que plusieurs activités volontaires viennent en contact, la raison ne peut pas ne pas faire intervenir avec nécessité l'idée d'obligation afin de les délimiter, ainsi qu'on Ta dit plus haut. Mais l'idée d'obligation implique celle de liberté : ce ne sont que deux aspects d'un même principe pratique rationnel. Il est donc impossible de ne pas admettre ainsi, d'une manière indirecte, l'existence de la liberté et à cette fin il suffit qu'un être soit capable de raison. L'idée de liberté, quel que soit son sort dans le domaine théorique de

1. Four Spinoza, Dieu n'est libre qu'en ce sens qu'il est en lui-même activité rationnelle [Ethique, déjà citée). Leibniz même, en parlant de Puffeudorf, dit : « Gonciliabitur eximii viri sententia cum nostra, si per jussum Dei intelligitur jussum supremae rationis » (Œuvres^ éd. Dutens, t. IV, part. 3. p. 370, n° XII i.

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la connaissance, revit par conséquent et s'impose avec nécessité dans son domaine pratique. Et chaque liberté, en tant qu'unité, se nomme une personnalité morale ou juridique.

53. — Mais, si l'idée d'obligation est un produit de l'activité purement rationnelle, ainsi qu'il a été dit, on peut affirmer que, de même que la raison seule détermine et crée dans le monde de la connaissance théorique l'individualité de chaque chose en la distinguant des autres, il n'y a qu'elle qui puisse, dans le monde tout subjectif de la volonté, provoquer la différence que nous faisons entre plusieurs personnalités. Sans une telle activité le « moi » de chacun de nous, ne pourrait exister. Elle est la source de la conscience que nous avons de notre propre existence distincte de celle des autres et joue ainsi le même rôle créateur, dans le monde extérieur comme dans le monde intérieur ; elle fait rentrer en effet dans le cadre de notre personnalité tout phénomène théorique, qu'il soit d'essence spirituelle, ou qu'il soit d'essence matérielle, par l'intervention du concept de la volonté. Nos phénomènes psychiques apparaissent ainsi comme nous appartenant parce que nous les créons. Mais notre moi, ne s'arrête pas au seuil du monde extérieur et matériel.

Tout ce que nous créons par notre activité, tous les effets que cette dernière peut avoir, se rattachent d'un coup à notre personnalité. Notre travail est

nous-mème ; tout ce qui s'y rattache comme effet, même par la liaison la plus lointaine, rentre aussi dans le contenu de notre personnalité. La raison pratique crée ainsi notre personnalitépar l'intervention de l'idée même d'obligation, mais non pas en prenant pour données les phénomènes et objets, corporels ou psychiques, tels qu'ils se présentent à la connaissance théorique, car à ce dernier point de vue ils sont indifférents à notre volonté libre. Nous pouvons agir sur des objets indifféremment, dans un sens ou dans un autre, sans enfreindre par notre conduite un commandement de notre raison pratique. Mais aussitôt que notre action rencontre, en ellemême ou dans ses résultats, une autre action émanant d'une volonté également libre, l'obligation jaillit avec ses deux aspects, d'obligation proprement dite et de droit, pour créer une distinction entre les deux personnalités et par conséquent pour les créer dans leur individualité distincte de l'une à l'autre. L'idée d'obligation crée ainsi, au point de vue de la connaissance morale ou juridique, les personnalités, de la même manière dont l'espace et le temps créent les objets de la connaissance sensible au point de vue théorique, c'est-à-dire les différentes choses matérielles qui remplissent l'espace et forment la nature extérieure (1). On comprend l'importance que cette

1. Kant n'a pas su reconnaître ce rôle créateur de l'espace et du temps, ni leur intime liaison avec le concept de causalité. Il n'a pas

conception peut avoir quand on pense que la personnalité est pour ainsi dire l'axe de toute morale et de toute la science du droit. L'analogie avec les principes de la connaissance théorique se montre ainsi féconde, par l'explication supérieure de tout phénomène pratique, à laquelle elle conduit naturellement.

54. — Poursuivons cette analogie afin que l'explicatiou puisse satisfaire complètement notre esprit. Nous avons dit que l'obligation correspond à l'espace et au temps. N'y aurait-il rien qui corresponde à la causalité et à l'idée totale du monde? Nous avons vu que ces deux conditions logiques de la connaissance ne sont qu'un aspect de l'espace et du temps réunis en un seul principe. L'idée d'obligation, envisagée sous de nouveaux aspects, doit fournir par conséquent des principes pratiques correspondants. On a déjà trouvé que l'idée d'obligation implique celle de liberté. Mais la liberté est justement ce qui, dans le monde pratique, représente la causalité du monde théorique. Elle constitue en effet une « causalité de la raison qui apparaît en ce que la volonté procède selon une règle indépendante des lois de la causalité empirique » (1). L'obligation délimite et par consé-

su reconnaître formellement ce rôle créateur non plus à l'idée d'obligation. Il ne parle d'ailleurs pas de cette dernière comme faisant pendant, dans le monde pratique, à l'espace et au temps. 1. V. Delbos, La philosophie pratique de Kant,p. 223.

quent individualise ; les personnalités pratiques représentent les objets concrets de la connaissance théorique. L'idée d'obligation, par le fait même qu'elle implique celle d'un devoir, implique aussi l'idée d'un bien suprême, vers lequel notre activité s'oriente sans discontinuer en tant qu'elle est conforme à la raison mais qui ne représente que la direction de son mouvement sans en marquer le terme. Etant toujours en dehors de toute expérience effective, tout comme l'infini, le bien suprême est à proprement parler indéfinissable dans son contenu (1).

55. — Le monde pratique possède ainsi, à chaque étape de la recherche, des principes logiques qui correspondent parfaitement aux principes qui servent de fondement au monde théorique. Le parallélisme est complet, et la raison qui l'étudié trouve dans ce rapprochement, qui se vérifie ensuite exact, la satisfaction suprême à laquelle elle puisse aspirer. Car elle réduit ainsi le monde pratique aux mêmes conditions premières qui expliquent logiquement le monde théorique. L'hypothèse selon laquelle le phénomène pratique, c'est-à-dire moral et juridique est conçu comme une réalité rationnelle, devient une parfaite réalité. La raison théorique possède certains caractères et constitue en elle-même un principe dernier de toutes les existences théoriques ; la rai-

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