G. Tarde, Les transformations du droit
second cas, cette étude de l'évolution et duperfectionnementproduit se rapporte aux conceptions juridiques mêmes. La conscience juridique elle-même peut en effet subir un raffinement progressif, de même que toutesles sciences ontleurévolutionetleurprogrès (1). Voilà ce qu'on peut dire du progrès juridique au point de vue matériel.
87. — Ce progrès serait cependant impossible sans l'idéal juridique que tout être raisonnable porte a priori en lui (2), de même que toute incitation à la connaissance théorique des objets extérieurs est due à l'existence d'un idéal a priori de connaissance totale du monde infini. Cet idéal purement formel de justice est ce qui provoque la reconnaissance de tout rapport juridique particulier. Il a une réalité purement logique ; jamais homme ne pourra se le présenter effectivement et à plus forte raison ne pourra rêver de le transformer en réalité sociale, mais il existe comme une simple tendance de la raison, comme une pure compréhension sans une représentation (une image) effective qui lui corresponde en un esprit réel. C'est en ce sens qu'on peut dire que l'histoire révèle un idéal de justice qui est continuellement en voie de formation tout le long de l'évolution des sociétés et qui constitue, si l'on peut s'exprimer
1. Gomp. Tanon, L'évolution du droit et la science sociale (Paris, 1905».
2. Gomp. Beudant, Le Droit individuel et VÉtal, chap. I, § 3.
ainsi, le nerf même du progrès. Il y a certainement une justice à réaliser, mais son contenu matériel change avec les moments où on l'envisage et n'est pas susceptible d'être déterminé a priori (1).
88. — Cette marche continue vers le mieux se //£-/ traduit historiquement par une lutte pour le droit et n'avance pas, ainsi qu'on pourrait s'imaginer, en ligne droite. Elle n'avance pas en ligne droite, car la réalité nous offre le spectacle de progrès différents inextricablement enchevêtrés ; elle est souvent barrée par des catastrophes historiques, elle comporte souvent des erreurs manifestes, comme par exemple la loi Furia de sponsu ou bien les dispositions du début de l'Empire romain pour l'encouragement des mariages. L'historien du droit aura pour mission de bien dégager et de mettre en pleine lumière ces erreurs afmqu'elles puissent être évitées à l'avenir, quand les circonstances pourront s'en présenter à nouveau dans leurs lignes générales. Cette marche du progrès est une lutte continue pour le droit (2). Sans pouvoir dire avec un grand jurisconsulte, que « la conception du droit n'est pas une conception logique, c'est une conception pure de la force », on doit affirmer pleinement que dans la réa-
1. Comp. Charmont, La renaissance du droit naturel, ch. IX ; René Demogue, Motions fondamentales du droit privé (p. 36).
2. Ihering, Le combat pour le droit (Paris, 1875) ; Gruet, La vie du droit.
lisation progressive de l'idéal de justice, les hommes, conscients de la force suprême de la mission dernière qu'il représente, ont mis en branle tout ce qui était en leur pouvoir. C'est ainsi que le moyen du droit pour vaincre et se manifester comme une réalité concrète est le combat, la guerre, la force. L'histoire entière est là pour nous prouver les luttes, parfois sanglantes, qu'on a menées pour le triomphe du droit. De nos jours même, dans la concurrence acharnée que les conditions sociales imposent aujourd'hui aux hommes, la guerre latente de chacun contre les autres ne se justifie que par l'idée de droit. Il faut remarquer encore que l'esprit des hommes est porté vers les contrastes ; le plus souvent pour écarter une injustice la lutte porte à une exagération dans le sens contraire, mais ce n'est qu'ainsi que petit à petit l'idée vraie triomphe. Quelles ne sont, par exemple, les exagérations auxquelles l'idée de tolérance et de neutralité religieuse n'a pas conduit l Et nous assistons, peut-être à ce moment même, à un phénomène de ce genre. Mais le progrès se fait jour normalement dans celte lutte sociale, car il représente la vérité et, comme élément a priori, il se retrouve partout dans le concret sous la forme d'un germe qui incite au développement ultérieur progressif. C'est ainsi que l'évolution ne va pas en ligne droite, mais elle embrasse une marche à détours indéfinis, on pourrait dire qu'elle suit une ligne
ondulatoire ou plutôt une ligne en spirale, car elle manifeste toujours en elle-même la tendance vers le
progrès. /
/ 89. — La réalité virtuelle de l'idéal juridique se
manifeste donc actuellement (actu, dans le sens scolastique) et se reflète sous la forme du fait matériel, historiquement constatable, que représentent les législations juridiques et morales des temps et des lieux différents. De la même manière les limites purement idéales qui constituent toute forme spatiale, par exemple (elles ne se résolvent en effet que par l'intervention du calcul infinitésimal, elles impliquent par conséquent l'infini qui ne peut être une réalité, mais n'est qu'un idéal), se manifestent dans la représentation effective des objets extérieurs perçus par nos sens, comme des limites qui apparaissent sous l'aspect d'images concrètes de figures spatiales; elles semblent rigoureusement définies dans une représentation réelle intuitive et semblent contenir exactement l'objet même qui est perçu. Les législations positives ne sont chacune qu'un moment de l'évolution du monde pratique qui se dirige vers l'idéal. Tout comme la figure spatiale perçue n'est dans une perception sensible qu'une délimitation entre les objets extérieurs à un moment donné et d'après les connaissances qu'on possède à ce moment, les législations déterminent l'extension pratique de la personnalité de chacun des membres de la société à un
moment donné, d'après les connaissances et les besoins de ce moment (1) ; ceci se voit clairement dans les institutions juridiques qui ne font que reconnaître les droits et obligations de chacun dans une société donnée. Il y a même une institution qui a varié d'après les moments et qui correspond peut-être à ce qu'est le temps dans la connaissance théorique : c'est Yusucapio des Romains, pour ne la prendre qu'à une époque limitée, car elle établit une délimitation dans le temps, d'après les besoins delà société, entre plusieurs droits et par conséquent entre plusieurs personnalités. La possession, fondement de Yusucapio, a été d'ailleurs protégée chez les Romains de bonne heure, très probablement afin d'arriver à éviter en matière de revendication la fameuse probatio diabolica ou même en général tout autre moyen de preuve quelque peu difficile en fait, par quoi on aurait pu risquer d'arriver à une confusion des droits successifs (il semble en effet aujourd'hui quece n'est pas le désir d'empêcher le citoyen de se faire justice soi-même qui a poussé les Romains à consacrer la possession). Une législation n'est, de toute façon, que la manière dont se réalise en fait l'idéal de la connaissance pratique à un certain moment en s'appliquant aux rapports donnés d'une certaine société ; cet idéal est cependant destiné à toujours échapper à une atteinte effective et ne représente qu'une direc-
t. Cf. Tanon, op. cit.
tion purement intelligible. Une législation correspond, dans le domaine pratique, aux connaissances que nous avons à un moment donné théoriquement par rapport au monde extérieur.
90. — Il faut cependant faire saisir ici une différence très importante pour le droit entre ces deux domaines. La connaissance théorique, étant pure spéculation, ne suppose pas une application immédiate; si des inventions utiles la suivent, ce ne peut être sa mission immédiate. Les sociétés ne peuvent au contraire vivre et prospérer sans une application immédiate des connaissances pratiques qu'elles ont (1). De là la nécessité de reconnaître des prescriptions ayant force de lois, c'est-à-dire des législations positives. Afin que chaque personnalité connaisse de façon précise les limites dans lesquelles il lui est donné d'agir, il faut que Ton proclame des normes générales admises par tous. L'impossibilité de prévoir l'action des autres serait en effet une barrière arrêtant le développement juste de chacun. Cette possibilité de prévoir résulte de l'essence proprement rationnelle de touteconnaissance juridique, ainsi qu'on l'a vu. Mais, afin d'éviter les déformations individuelles que le rationnel peut prendre en fait dans chaque conscience réelle, on est amené à cristalliser les résultats du raisonnement pratique, à fixer son mouvement continu en des institutions qui soient reconnues par tous : ce