‹ Le fondement du phénomène juridiqueChapitre 61 sur 74 · J. St. Mill, La liberté, L'utilitarisme · texte numérisé non relu

J. St. Mill, La liberté, L'utilitarisme

5. Hobbes cependant, qui réduit tout aux besoins, est bien près de la formule exacte lorsqu'il dit : « Neque enim jus aliud significalur, quam libertasquam quisque habet facultatibus naturalibus, secundum rectam rationem utendi ». Comp. V. Cousin, La philosophie sensualiste, 6e leçon.

juridiques mettent en branle toute la puissance dont la société dispose, on ne comprend en effet que difficilement, que la société entière se mette en mouvement pour faire avoir à un individu par exemple, la somme d'argent, de valeur souvent insignifiante, qui a fait à son profit l'objet d'un contrat en règle. Et cependant ce mouvement général doit avoir lieu. La satisfaction d'un intérêt matériel, s'il n'y a rien qui soit visé au delà, serait tout à fait incapable de le justifier. Une obligation, dans son sens vrai et profond, une obligation inconditionnée, est, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, irréductible au concept d'intérèl. Elle est représentée par un commandement que la raison seule nous impose, dans sa pureté logique ; elle est une mission dernière de l'homme, considéré comme être rationnel, elle ne peut avoir sa source que dans la liberté entendue comme exercice de la raison en général. Et c'est en ce sens que Kant avait raison de proclamer que le droit est l'étude de l'ensemble des conditions au moyen desquelles les libertés se sauvegardent elles-mêmes, malgré la différence trop tranchée et un peu arbitraire qu'on a pu lui attribuer entre le droit et la morale.

104. — On invoque parfois, pour combattre cette conception, l'existence des castes dans certaines sociétés, ou celle de l'esclavage parexemple. Mais c'est ne pas vouloir connaître la distinction, que nous avons essayé de présenter plus haut, entre la forme et la ma-

tière du droit, entre ses principes logiques et ses manifestations historiques. Le droit évolue forcément ; dans cette évolution cependant il y a une tendance logique et ce n'est que cette dernière qu'on peut raisonnablement prendre en considération, si Ton veut donner une définition du droit. S'adresser exclusivement aux connaissances empiriques que nous pouvons en avoir, c'est se condamner à ne jamais trouver une définition rationnelle. En fait, les rapports sociaux, matière du droit, changent à chaque moment; mais, là où un rapport juridique existe, ses principes logiques ne peuvent pas ne pas s'y appliquer formellement. A certaines époques on ne voulait pas encore voir dans les esclaves des personnes ; on les excluait ainsi de la société juridique. Mais faire entrer ce fait historique dans la définition de principe du droit serait la même chose que de définir la vérité en elle-même en prenant en considération les erreurs de fait qui se commettent journellement par tout homme et en les invoquant pour prouver que la définition de la vérité ne s'applique pas à tous les cas.

On peut penser encore, pour ne pas admettre la théorie de la liberté comme principe logique du droit, à certaines règles ou lois juridiques qui semblent venir en opposition avec l'idée de liberté de chacun. Les règlements qui protègent les ouvriers, les dispositions qui limitent la journée de travail par exemple, celles

qui protègent les femmes et les enfants ne sont en effet, dit-on, que des gènes à la liberté individuelle : et cependant ils sont justes. Si l'on comprend cependant par liberté non pas une activité quelconque, mais l'activité conforme à la raison, celle qui garantit le libre développement ultérieur de la personnalité dans la direction que la logique lui assigne, on ne sera pas étonné de voir dans ces règlements de simples protections de la liberté des personnes : au lieu de faire exception à la règle, ils la confirment. Ils assurent en effet la santé et par conséquent la moralité des ouvriers, c'est-à-dire leur liberté. Il est ainsi impropre de dire, en faisant dévier l'idée en un sens utilitariste, que 1 Etat prend l'initiative de ce genre de dispositions, 'parce qu'il est « intéressé à ce que le bon marché excessif de la main-d'œuvre n'entraîne pas dans l'avenir de fâcheuses conséquences » (1). Un État qui fait son devoir prend au contraire ces dispositions pour assurer le libre développement de tous ses membres, qui serait sûrement contrarié par le bon marché excessif de la main-d'œuvre. Pour la même raison il est conforme à la liberté d'exiger une cause pour une obligation ; ce n'est pas « une restriction à l'autonomie de la volonté », comme on l'a dit, c'est au contraire la garantie de l'acte pour qu'il soit raisonné, pour que sa liberté existe. La

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