CHAPITRE V
La formule générale à laquelle aboutit la conception scientifique du monde est la suivante: toute existence singulière est le produit de lois communes. Or est-il vraiment légitime d'interpréter cette formule autrement que dans le sens du monisme panthéiste, et la seule analyse de ses termes, faite en dehors de toute théorie préconçue, ne conduit-elle pas nécessairement à l'énoncé de cette doctrine ? N'est-elle pas identique au panthéisme lui-même,
“exprimé sous une forme empirique ? C’est ce que nous allons essayer de faire voir.
Qu'appelons-nous une loi, et que voulons-nous dire quand nous attribuonstelleexistenceconcrèteà l'action des lois générales? Une loi est l’ensemble des conditions dans lesquelles tel ordre de phénomènesse produit
constamment, et dont la réalisation est absolument nécessaire et absolument suffisante pour faire apparaître ces phénomènes. Une loi est donc d'autant plus générale que le nombre des faits dont elle exprime les conditions d'existence est plus grand, et que leur nature intrinsèque est plus variée. Les plus générales des lois, à ce compte, ou les lois universelles, ce sont les conditions dans lesquelles tous les faits sans exception se produisent, les circonstances qui sont toujours présentes, quels que soient les phénomènes qui se manifestent. Ces conditions universelles, ce sont le temps, l’espace et la cause, ou la conservation du mouvement: car la causalité scientifique est purement et simplement la constance de la quantité phénoménale, ou du mouvement, la réciprocité de la cause et de l'effet. Et si l’on considère le temps et l’espace comme n’appartenant pas aux choses ellesmêmes, et comme étant des symboles imaginaires par le moyen desquels nous nous les représentons et calculons leurs rapports, les conditions universelles de l'Être se trouvent réduites à la troisième.
La loi de la conservation du mouvement, ou, si l’on veut, de l’énergie (car les deux mots ont même sens dans ce cas) est donc la loi universelle par excellence, et toutes les lois particulières doivent, conformément au principe même de la science, se ramener à celle-là. S'il y avait en elles quelque élément irréductible à l'énoncé de la première, c’est qu’elles exprimeraient une réalité nouvelle, une force spéciale, et dès lors l'unité mécanique des événements, la con-
tinuité des conditions, deviendraient impossibles. Par conséquent, quand on rapporte une existence concrète aux lois générales du monde, on veut dire que cette existence est explicable par la conservation du mouvement, ou que la quantité et la forme du mouvement qui était donné au moment et au lieu de sa genèse rendaient sa production nécessaire, de telle sorte qu'il soit possible, cette quantité et cette forme étant connues, d'en déduire l'existence avec ses caractères positifs.
Mais cette déduction he peut évidemment se faire que s’il y a du mouvement donné, et que si ce mouvement est, quantitativement et concrètement, distinct de la forme sous laquelle il est donné. Car cette forme toute seule n’est qu'un possible ; elle peut être pensée à n'importe quel moment et dans n'importe quelles conditions. Par suite s’il suffisait, pour déduire catégoriquement une existence et en affirmer la présence réelle, de se donner la forme du mouvement dont elle dérive, on pourrait la déduire n'importe quand et aussitôt que l’on penserait à sa loi ; on pourrait alors l’affirmer constamment, la possibilité et la réalité se confondraient, et toute intelligence s’évanouirait. La Pensée doit, pour affirmer la chose comme actuellement réelle, pouvoir distinguer la forme abstraite de son mouvement générateur de la quantité concrète de ce mouvement. Il faut donc que cette quantité de mouvement soit donnée, sensiblement et dynamiquement, en dehors de la loi elle-
même ; il faut qu’elle soit perçue phénoménalement,
c'est-à-dire en tant que force et manifestation concrète, indépendamment de son mode déterminé, lequel n’est qu’une application du principe de conservation. |
La loi n’est donc rien sans un contenu positif ; la conservation du mouvement n’a de sens que s’il y à déjà un mouvement réel ; et ce mouvement, pour être affirmé comme tel et être distingué de sa loi abstraite, doit être conçu comme force et comme puissance effective de manifestation. Aussi le vrai nom de la conservation du mouvement est-il la conservation de la force. Un mouvement pur ne se conserverait pas, car il n’aurait nulle réalité constante, et ne serait que la somme abstraite de ses formes successives. La loi enveloppe en elle-même une réalité concrète, et n’a de sens que relativement à elle. Une Pensée qui n'aurait pas d'autre élément de connaissance que la loi de conservation, ne connaîtrait rien ; elle pourrait affirmer à tous les moments tous les mondes possibles, et ne prendrait conscience d'aucun. Un univers qui s’épuiserait complétement dans cette loi n'aurait aucune existence définie ; rien ne s’imposerait jamais à lui, et toutes les formes possibles satisferaient sans cesse à son équation éternellement vide. La loi universelle ne peut donc se soutenir que s’il y a un Être universel, dont elle soit la forme même et dont elle règle le développement. La loi est l’essence de l'Étre, mais n'en est pas la substance ; un Être qui s'identifierait avec sa loi au point de s’absorber en elle, ne serait plus qu'un symbole et une ombre.
Ainsi la loi universelle, celle qui engendre toutes les autres lois et à laquelle toutes les existences se rattachent, c’est la conservation de la force. La conservation du mouvement n'a de sens qu’entendue dynamiquement : entendue dans son sens propre, c'est-à-dire abstraitement, elle ne signifie plus rien, et son énoncé revient à dire que la loi, c'est la loi, que la forme de l'Être, c'est sa forme; car encore une fois le mouvement, hors de la force, n’est précisément que la loi et la forme de la force. Le principe générateur de la science, ou la formule qui lui sert à la fois de fondement objectif et de résultat suprême, doit donc s'énoncer ainsi: il y a une force qui se manifeste par le mouvement; et dire que toute ‘existence est explicable par cette loi, c’est dire que toute existence est un effet de ce mouvement inséparable de sa force productrice, un mode de cette réalité dynamique dont le mécanisme est le phénomène. Par conséquent, même dans sa généralité la plus abstraite, la loi implique le réel, la condition enveloppe le conditionné, et l'énoncé général du Savoir est précisément l'affirmation d’un rapport nécessaire entre la force et le mouvement. L'idée même de loi universelle ou de condition s'appliquant à tous les êtres et rendant compte de tous les faits, contient donc la formule du panthéisme, et le principe commun de toutes les sciences est une des définitions de cette philosophie.
Nous voyons que l’on peut, dans l'analyse même de l'idée de loi, retrouver la conception panthéiste. Dire
que les existences particulières peuvent s'expliquer par la coïncidence des conditions abstraites, par la convergence sur un seul point des lois générales, applications elles-mêmes d’une loi universelle, équivaut à dire que la Nature est une force qui se développe mécaniquement, ou une substance à la fois force et mouvement, qui se manifeste historiquement par les doubles attributs du dynamisme et du mécanisme. Supprimez le premier de ces éléments : vous n'avez plus rien à expliquer dans le monde, le processus de l'intelligence manque à la fois de points de départ et de points d'arrivée. Supprimez le développement mécanique : vous n'avez plus d'explication possible ; l'esprit se concentre uniquement dans les réalités actuelles, et il ne peut les rattacher à des lois. La régression vers les causes est un mouvement de l'esprit du concret au concret à travers l’abstrait: la réduction du concret au pur abstrait est irréalisable, comme la genèse du concret autrement que par les conditions abstraites est inintelligible.
Cest là ce qui fait l'insuffisance respective du matérialisme et du spiritualisme. Le premier veut réduire les choses à la pure nécessité, au déterminisme du possible, au mouvement sans force : par là il détruit toute réalité, et fait du monde phénoménal une apparence sans fondement et sans vérité. L'ordre de l’univers, tel qu’il le conçoit, ne se réalise pas effectivement, et par suite n’est plus un ordre. Les choses, en se fondant complétement les unes dans les autres, en se pénétrant au point de constituer un
ensemble absolument plein, ne forment plus de séries ordonnées, de successions et de juxtapositions réglées. Le monde n’est plus qu'une masse compacte et homogène, où nulle diversité n'apparaît, où tous les faits, par excès de cohésion, deviennent identiques les uns aux autres, et n'offrent plus à la sensibilité ni vie ni variété. L'univers de la nécessité pure est un infini continu, que la Pensée peut indifféremment parcourir par un nombre illimité d'étapes, ou bien d’un seul trait et sans points d'arrêt. Dès lors, il ny a plus de choses, plus de phénomènes et d'êtres, et conséquemment plus d'ordre. Toute série implique des éléments qui se rangent pour la constituer, toute loi, des faits où elle trouve son application. Il faut donc, pour que la loi soit pensable et présente à la Pensée un objet réel, que son unité abstraite se réalise par une infinité de concrets distincts ; il faut que ce soit une loi féconde et génératrice d'existence. Or cela n’est possible que si elle est l’expression d'une Nature vivante et d’une force active. En voulant tout réduire à la loi, le matérialisme arrive à la supprimer; en voulant retrancher les ordonnés pour ne laisser subsister que l’ordre, il anéantit celui-ci même. La conception matérialiste est donc, au fond, incompatible avec la science : elle fait de l’univers une sorte de raison pure qui ne s'applique à rien, et détruit la vie de la Pensée en même temps que celle de la Nature.
Le spiritualisme, de son côté, en supprimant l’ordre abstrait pour ne laisser que les ordonnés concrets, ne
rend pas le Savoir moins impossible et ne dénature pas moins la conception scientifique du monde. Le propre de ce système, en effet, est de rattacher directement les concrets phénomènes à des concrets forces, de refuser toute valeur aux existences générales, de regarder la constance et l'unité comme une résultante idéale et un simple ensemble de relations. Chaque fait est le produit d’un être, chaque être est une force indépendante. Il ne s’agit donc pas de rattacher les particularités réelles à des généralités virtuelles, et l’ordre total n’est pas un enchaïnement nécessaire qui relie les contingents les uns aux autres ; il faut faire dériver les faits des forces qui se manifestent par eux, et l’ordre n’est que l’harmonie relative qui se produit entre ces activités distinctes. La véritable explication des choses ne peut se faire par les lois générales, ou par l'ensemble des conditions dans lesquelles elles se produisent, elle doit se faire par les forces individuelles, ou par les concrets dynamiques se développant dans ces conditions, sans leur devoir autre chose qu'un appui extérieur. Sans doute la science, qui ne constate pas empiriquement ces concrets, est forcée de prendre pour eux leurs conditions, et de rattacher leurs effets à celles-ci ; mais par là elle se condamne à substituer le signe à la chose, et à n'offrir de la Nature qu’une image superficielle. Il n'y a pas, à proprement parler, d'explication des choses, parce que les choses ne se font pas par implication, ou par synthèses de généralités abstraites en concrets particuliers, mais se
produisent par des manifestations actives et par des créations réelles. Il n’y a rien à développer, parce que rien ne s’est enveloppé.
Par conséquent, ce que nous appelons les lois générales ne sont que les récipients et les surfaces des choses, et l'explication des faits par ces lois manque de profondeur et de vérité. Il n'y a de vraiment réel, dans le contenu de la science, que l'objet de la sensibilité, ou les phénomènes eux-mêmes, produits d'activités qui échappent aux constatations empiriques. Quant à l'ordre que l'esprit suppose entre ces phénomènes, c’est un procédé dont il se sert pour se représenter leur succession, et qui n’a de réalité que dans l'intelligence elle-même. Les abstractions dont le Savoir fait usage pour donner à l'univers une formule unique, sont des artifices de notre raison théorique pour arriver à une représentation totale des faits et des êtres, ce ne sont nullement des choses réelles. L'unité de la substance objective est simplement la condition subjective universelle sous laquelle l'existence se révèle à la Pensée; c’est le miroir que le moi individuel place devant le monde réel, pour trouver dans l’image qui lui est ainsi renvoyée un objet assimilable et réduit à sa propre taille. C’est parce que nous sommes des êtres uns, et que nous voulons penser le monde, que nous faisons du monde une unité; mais celle-ci n’a rien que d'abstrait, et n’est que le symbole de l'unité concrète de notre propre personne. La véritable unité, c'est celle du moi; celle de la nature n’en est qu’une
dépendance et un effet. L’universalité mécanique prêtée au monde par la raison n’est que la projection au dehors de l’universalité idéale et formelle de cette raison, laquelle n’est à son tour que le produit de l'individualité dynamique et concrète du moi. La personne, ne pouvant se briser elle-même, unifie artificiellement son objet; ne pouvant se faire plusieurs, elle fait la nature une. L'ordre de l'univers n’est que l’image de l'unité de la force individuelle ; les lois générales du monde ne font qu'exprimer la pluralité des êtres contemplée par une Pensée unique. |
Si donc le matérialisme, en supprimant la force, Ôte à la science son contenu phénoménal, le spiritualisme, en détruisant l'unité cosmique, lui enlève sa forme rationnelle. Seul le monisme panthéiste, en admettant simultanément la force et l'unité, l’universel nécessaire et le multiple contingent, et en rapportant les lois abstraites à l’attribut mécanique de la Nature, les faits concrets à son attribut dynamique, offre au Savoir un objet en face duquel il peut se constituer à la fois comme matière et comme forme. De la conception scientifique du monde on peut déduire la formule du panthéisme ; de celle-ci on peut tirer l'énoncé général de la connaissance. Le panthéisme est l'expression métaphysique de la science, comme la science est l'expression physique du panthéisme. La science et le panthéisme représentent donc une seule vérité, et considèrent la Nature du même point de vue. |
Quand la science, partant d’une existence donnée, la résout dans ses conditions et retrouve sa cause nécessaire dans l'existence antérieure, que supposet-elle et que prouve-t-elle en même temps? Que la nature est une succession de faits particuliers, un réseau de manifestations qui toutes ont en ellesmêmes une raison suffisante d'exister et de fixer la pensée, puisqu'elles sont affirmées comme faits singuliers, et qui ont également en elles une raison de disparaître et de céder la place à d’autres existences. En posant le fait et en déterminant sa cause, la Pensée affirme à la fois la réalité de la manifestation, c’està-dire de la force, et la réalité du mouvement, ou de l’ordre des manifestations. Elle implique simultanément qu'il lui est possible de s'arrêter sur une existence définie, et qu'il lui est possible de passer à une autre existence définie déduite de la première. Une Pensée qui ne s’arréterait nulle part et une Pensée qui se fixerait partout seraient également incapables de connaissance. Une raison qui n’affirmerait que le mouvement, une sensibilité qui ne constaterait que la force, n’arriveraient ni l’une ni l’autre au Savoir, qui consiste à établir, entre des phénomènes réels, une unionintelligible. La Pensée scientifique est donc doublement composée de raison et de sensibilité : qu'est-ce à dire, sinon que son objet, ou la Nature, est à la fois constitué de mécanisme et de dynamisme ?
Comme la Pensée va du concret au concret à travers l'abstrait, la Nature va de la force à la force à tra-
vers le mouvement. Sans cesse l'intelligence se concentre en perceptions singulières et s’épand en enchainements logiques ; sans cesse l’activité du monde se manifeste en phénomènes et se poursuit en séries qui n’ont pas de terme. La marche de la Pensée et celle de Ja Nature, corrélatives l’une de l’autre et s’enveloppant mutuellement, peuvent donc se concevoir comme l'éternel procès d’une activité infinie, qui se réfléchit à chaque instant sur elle-même pour produire la forme phénoménale, identique à la représentation sensible, et qui se dilate en même temps par une expansion illimitée pour produire le mouvement universel, identique à la raison. Ce que nous appelons l’abstrait et le rationnel, c’est la direction centrifuge de cette activité; ce que nous appelons le concret et le sensible, c’est sa direction centripète; et si le concret peut s'expliquer par l’abstrait, ou si l’abstrait peut produire le concret, c’est que les deux directions sont toujours simultanément suivies dans le double exercice de l’activité unique. La théorie de la Nature, telle qu’elle découle de l'idée même de Savoir et de Pensée scientifique, doit donc considérer tout fait et tout être comme marquant à la fois le repos d’une force qui se réfléchit, et la marche d'un mouvement qui se propage.
Cherchons encore à exprimer, sous une forme plus concise, l’incompatibilité des deux systèmes opposés avec le déterminisme de la science, et l'identité de celui-ci, dans sa formule analytique, avec la conception panthéiste. — Quelle est l'expression générale de
la méthode scientifique et sa signification essentielle ? C'est qu'un phénomène ou un être quelconque ne peuvent se manifester que si leurs conditions d'existence sont intégralement réalisées, et inversement, qu'une fois ces conditions produites, le phénomène ou l'être ne peut pas ne pas apparaitre. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les conditions sont absolument nécessaires et absolument suffisantes pour manifester le conditionné, et par suite qu'il y a entre elles et lui une identité fondamentale? Le déterminisme implique donc l’unité du substrat qui supporte les conditions et qui produit le conditionné, ainsi que l'union en lui des éléments qui nous apparaissent d’une façon antithétique, soit comme conditions et lois, soit comme conditionnés et faits.
Ne voit-on pas par là que le déterminisme et le panthéisme ont précisément même énoncé, tandis que les deux autres théories dénaturent et mutilent ce déterminisme? Le matérialisme, en effet, en n’admettant que les conditions, et en faisant de la nature un enchaînement de lois qui se nécessitent à l'infini, transforme les choses soumises à ces conditions et régies par ces lois en entités suspendues au-dessus de la réalité véritable, et lui étant en quelque sorte transcendantes. Ce sont des éléments surajoutés, des effets surérogatoires, que la Pensée n’exige pas et ne peut faire sortir des prémisses posées. Le matérialiste ne saurait donc être véritablement déterministe : il est bien plutôt fataliste, puisqu'il fait reposer la liaison des conditions et de leurs produits sur une Coïnci-
dence inexplicable, sur une contrainte inintelligible.
Le spiritualisme, à l'inverse, déclare que les conditions ne nécessitent pas la chose, mais se bornent à lui permettre d'exister, et que celle-ci ne peut se produire que grâce à un principe transcendant, profitant, pour se manifester, de l’occasion que lui offrent les circonstances. De cette facon, la chose produite devient substantiellement distincte de son milieu ; elle le dépasse et plane au-dessus de lui; elle est un imprévu, une surprise de l'univers. Mais alors le déterminisme disparaît. Car la nature, en tant que telle, se réduit à une simple possibilité, à une série de cadres vides qui sont remplis par des forces étrangères et pourraient à la rigueur ne pas être occupés: or, comprendon qu'un monde de formes, se développant au-dessus du monde de la matière, soit réellement déterminé par lui ? Le spiritualisme Ôôte donc, lui aussi, tout sens positif à la formule générale du Savoir. Par suite, la seule doctrine qui puisse assurer au déterminisme toute sa portée et rendre la science possible, c’est celle qui se confond avec son énoncé même et qui en est l'expression théorique : c’est le monisme panthéiste.
C’est encore la même philosophie que nous retrouverons, si, partant de l'idée de l’objet telle que la science tend à la constituer, nous nous demandons à quelles conditions cet objet peut devenir réel et vrai. — Le but poursuivi par la science est, comme nous l'avons dit, la réduction à l'unité de tous les phénomènes, réduction qui permette de concevoir le monde en dehors de toute relation avec le sujet et dans son
objectivité nouménale. Quelle est donc, lorsqu'on considère les choses scientifiquement, et séparées de toute impression sensible ou de toute représentation imaginaire, la seule réalité qu'il soit légitime de leur accorder ? Cette réalité est purement et simplement leur déterminisme même, c’est-à-dire la place qu’elles occupent dans l’enchainement infini de l'Être, dans la continuité du devenir.
En effet, la science réduit tous les phénomènes au mouvement, ou à la translation de points mobiles dans l’espace. Or que devient cette translation, en dehors de l'esprit qui la calcule, ou du mebile qui en est le sujet ? Une simple trajectoire. Mais une trajectoire n’a évidemment pas de réalité par elle-même ; elle n'est qu'une suite de rapports idéaux, dont l’actualité n’est pas distincte de la possibilité. Que restet-il donc d'objectif dans le mouvement? Les mobiles ou points matériels. Mais ces points matériels euxmêmes sont des phénomènes, des possibilités, en quelque sorte, d’apparitions dans la conscience, et si nous voulons les dépouiller de tout caractère phénoménal et de toute sensibilité virtuelle, nous arrivons à leur ôter toute réalité. Quant au temps et à l’espace, conditions de la translation, ils n'existent certainement pas par eux-mêmes, et ne peuvent être que des rapports abstraits entre les choses, ou de simples formes intellectuelles. Ainsi le fait physique, dégagé de tout élément phénoménal, s’évanouit peu à peu pour faire place à une simple virtualité, c'est-à-dire au pur néant.
Par conséquent, si l'on considère les faits individuellement et dans leur réalité particulière, et qu'on leur enlève en même temps toute espèce de subjectivité, on ne peut plus leur accorder aucune objectivité positive. À quel titre est-il donc légitime de les déclarer réels hors de l'esprit? On ne peut le faire qu'à la condition de les considérer, non pas dans leur actualité singulière, mais dans leur enchainement réciproque ; et ce qui devient objectif alors, ce n'est pas tel ou tel phénomène, c’est l'ensemble des places qu'ils occupent tous les uns par rapport aux autres, c'est leur détermination mutuelle dans la trame continue de l'existence. La réalité de la Nature, en dehors de toute condition sensible ou imaginaire, consiste donc uniquement dans l’éternelle et universelle nécessité en vertu de laquelle les phénomènes s'engendrent les uns les autres et se déduisent sans relâche et sans fin. Le monde, si l’on fait abstraction de toute apparition dans la conscience, de toute sensibilité et de tout esprit, n'est plus qu'une loi morte et immobile, rendant toutes les réalités possibles en des temps et en des lieux déterminés, une sorte de cadre infini où toutes les places sont marquées d'avance, mais où toutes restent inoccupées. Aucun changement appréciable, aucune vie manifeste ne se produira dans un tel monde: ce n’est qu'une nécessité abstraite enchaïinant virtuellement tous les phénomènes, sans les faire réellement apparaitre.
Et qu'on n’essaye pas de considérer comme objective, outre cette nécessité vide, une force mystérieuse
qui tendrait à la remplir. Car la force n’est elle-même qu'un phénomène ; c'est l'élément fondamental de nos sensations ; c'est le nom de ce qui constitue leur essence commune et les rend assimilables à la conscience. Quand nous parlons d'une force constante dont la quantité reste toujours la même dans l’univers, nous ne faisons que désigner par une expression symbolique la puissance que nous attribuons à la Nature de se manifester aux tres sensibles par des phénomènes concrets. Mais ôtons complétement ceux-ci, c’est-à-dire Otons-nous nous-mêmes, et ne laissons subsister que l’objet : que deviendra la force ? Ou elle ne sera plus rien, ou elle ne sera que la nécessité même des manifestations et leur ordre relatif, abstraction faite de ieur actualité positive. En un mot, la force implique une représentation, et n'est rien hors d’une conscience quelconque. — Et l’on ne peut pas non plus substituer au mot force une expression plus vague, comme les mots cause ou être. Car qu’estce qu'une cause sans effet, c’est-à-dire sans action perçue? qu'est-ce que l'Être sans la Pensée qui le pose? La chose en soi, l'objet pur, n’est donc bien qu’une nécessité morte enchainant dans ses liens d’airain de pures possibilités.
Si maintenant nous voulons nous représenter une telle nécessité, et lui donner un nom offrant quelque prise à la pensée, nous ne pouvons le faire qu’en imaginant une sorte de raison pure ou de logique abstraite, absolument dégagée de toute sensibilité et dépourvue de tout contenu réel, déduisant sans repos,
au moyen des symboles les plus vides, une série sans fin de relations. Mais ces symboles et ces relations sont encore choses très concrètes, car ils impliquent, au moins virtuellement, des réalités représentables et des faits possibles à relier. La raison pure de l’objet est absolument continue et absolument homogène, et les éléments de son éternelle déduction se fondent les uns dans les autres pour ne former qu'une seule masse sans différenciation qualitative, sans distinction quantitative quelconque.
Ainsi la science, lorsqu'elle pousse sa méthode à l'extrême, ne met pas de terme à l’analyse et s’absorbe dans l'objet, arrive à dépouiller cet objet de toute réalité concrète, et par là se réduit elle-même à n'être que l’image d’un éternel possible. Il faudra donc, pour revêtir l'univers de vérité, pour faire du monde un point d'appui solide et donner à la connaissance la vie et l’activité, introduire dans les choses un élément distinct de leur caractère objectif, et qui ne soit pas complétement exclu de la Pensée. Par suite, la nécessité d'accorder à la Nature une certaine subjectivité, une force de manifestation, s'impose à l'esprit dans l'intérêt même du Savoir. Si l’on veut faire de celui-ci autre chose qu'un vain rêve, il faut faire de l’univers autre chose qu'un pur objet; et cela ne se peut qu'en le concevant comme partiellement identique au sujet et comme pénétré, dans sa réalité matérielle, d'idéalité formelle. Nous nous trouvons donc forcés d'accorder à la Nature, même dans ses manifestations les plus simples et dans ses con-
ditions les plus élémentaires, une sorte de sensibilité et de conscience, ou plutôt un équivalent de ces choses, un mode universel d'existence dont elles soient les formes définies et complètes.
Sans doute, nous ne pouvons obtenir aucune certitude immédiate de la présence d'un tel élément dans les choses, car pour avoir une telle certitude, il faudrait s'identifier aux choses mêmes. Mais comme il nous est impossible de supposer qu'en dehors de l'intelligence le monde n’ait qu'une existence abstraite et virtuelle semblable à celle que nous venons de décrire, nous sommes autorisés à prêter la vie et l’activité à l'univers entier. Comment, d’ailleurs, comprendre l'apparition de ces éléments chez les êtres vivants, qui ne sont que des fragments de la réalité totale, s'ils ne se trouvent déjà à l’état rudimentaire dans les existences inférieures? Ou, pour mieux dire, -comment un être proprement dit pourrait-il sortir d’une simple possibilité, identique en somme au néant? Si l’on veut que le monde ait en lui-même la puissance de se rendre vrai et de créer en lui une intelligence pour saisir cette vérité, il faut supposer, parallèlement à la nécessité qui fonde les choses en raison, une force qui la pénètre et en remplisse les cadres vides. En même temps que la raison abstraite de la Nature poursuit sa déduction infinie, il faut qu'il y ait une raison concrète, rendant réelles et vraies les propositions de cette déduction, à savoir les choses elles-mêmes. Il faut, pour que le théorème
soit vivant, qu’à la matière, que nous avons appelée
une raison pure, s'ajoute une raison pratique, qui n'est autre que l'esprit.
De cette facon, la possibilité d'une Nature réelle et la possibilité d'une Pensée connaissante sont simultanément fondées : les deux problèmes, qui n’en font qu'un, se résolvent du même coup ; le Savoir et la Nature se trouvent établis sur un principe commun, qui garantit la vérité de l’un des termes par la réalité de l’autre. En effet, pour que la science soit possible, il faut que nous puissions réduire les phénomènes les uns aux autres et remplacer leur diversité par une unité qui les contienne tous, et en même temps que cette unité puisse nous apparaître fragmentairement par des effets sensibles et sous des conditions phénoménales. Sans l’action du sens, qui révèle l’at- -tribut dynamique de la Nature, la connaissance n'aurait ni point de départ ni critère ; sans la fonction de la raison, qui nous en révèle l'attribut mécanique, nous ne pourrions déduire les faits et leur assigner une place dans le développement infini de l'Être. Notre pensée, qui est l'expression particulière de l'existence totale, n’est possible que par cette double activité, en correspondance et en harmonie avec le double attribut de Ja Nature. On peut donc dire qu'elle est une raison qui prend conscience d'ellemême dans les sensations, parallèlement au développement du monde, qui est un mouvement se réalisant dans les phénomènes : comme Je mouvement est identique à la force dans sa généralité et sa totalité, notre raison est une sensibilité diffuse et virtuelle ;
comme la force est l'effet par lequel le mouvement s'exprime, notre sensibilité est la conscience que nous prenons de;la raison universelle.
Par là se trouvent résolues les antinomies de la Nature ; par là sont conciliées la nécessité et la contingence ; par là sont unifiés le mécanisme et la finalité. Tout fait est nécessaire par sa place dans l'ensemble et son rang dans le développement universel, contingent par sa forme intrinsèque, car il constitue pour lui-même un monde à part, il est, dans son actualité, absolument nouveau et original. Tout est mécanisme quant à la détermination abstraite, tout est fin quant à la réalisation concrète. En un mot, tout est Nature par les conditions et le devenir, tout est Pensée par l'existence définie et l'arrêt marqué
dans le mouvement. La Nature et ja Pensée ne sont qu'une seule et même chose, les phases d'un développement unique, et leur point d'union est le phénomène ou la sensation, identique au devenir s'apparaissant à lui-même dans un de ses moments.
En résumé, ni le spiritualisme ni le matérialisme ne donnent une idée exacte des choses, et tous deux mutilent le Savoir. Considérez, avec le premier, la réalité comme consistant uniquement dans les formes concrètes, dans les groupes de faits constituant des ensembles indépendants : vous rompez l'unité de l'univers, et vous privez le Savoir de la loi. Considérez-la, avec le second, comme résidant uniquement dans le mouvement qui de toutes les existences en fait une seule : vous ôtez toute réalité contingente au
monde, et vous enlevez au Savoir le fait. Placez, au contraire, la source de l'être dans l'activité à la fois logique et physique par laquelle la nécessité totale se réfléchit dans chaque fait et y prend conscience d'elle-même : vous donnez à l'objet du Savoir à la fois l’intelligibilité et la réalité, vous laissez subsister le fait et la loi dans leur union harmonieuse et leur indispensable corrélation. La vraie philosophie de la Nature n'est donc ni un dynamisme spiritualiste, qui brise l'unité logique de l'univers et absorbe le déterminisme dans ses points d'appui contingents, niun mécanisme matérialiste, qui dissout l'unité synthétique des choses et disperse la vie phénoménale dans les conditions, mais un monisme panthéiste pour lequel toute chose est à la fois la manifestation concrète d'une force qui revient sans cesse sur elle-même, et l'élément abstrait d’un mouvement qui se poursuit sans repos dans l'infini.
Aïnsi nous devons, pour nous conformer aux exigeuces du Savoir et lui donner un objet non contradictoire, considérer la Nature comme simultanément définissable par la nécessité et par la réalité. Ni l’un ni l’autre de ces termes, qui s’enveloppent et se déduisent réciproquement, n'en exprime l'essence totale : la nécessité universelle et l'univers réel s'appartiennent mutuellement et sont immanents l’un à l'autre. L'unité de l'Être ne trouve ni dans l'unité analytique du Tout, ni dans l'unité synthétique des parties, une expression complète : il faut, pour lui donner son vrai nom, la définir comme l'indissoluble
union et la relativité réciproque d’une nécessité éternelle dont les existences particulières sont les signes toujours changeants, et d'une réalité indéfectible dont le déterminisme universel est l'ombre toujours fuyante.
La Nature, en d’autres termes, est une nécessité vivante inséparable de ses expressions, un plexus de lois consubstantielles aux faits où elles s'appliquent. La philosophie qui refuse toute activité aux lois, et ne laisse subsister comme éléments positifs de l’existence que les faits eux-mêmes, devenus ainsi des choses en soi et dotés, en raison de leur unité synthétique, d’une spontanéité propre, comme la philosophie qui réduit le monde à n'être qu'un ensemble de lois dont les faits sont simplement les signes, mutilent également la Nature et érigent en entités des abstractions. En réalité les faits ne font qu’un avec les lois, dont ils sont les formes, et les déterminés contribuent, par leur genèse singulière, à la constitution du déterminisme total. Autant de points de coïncidence dans les conditions et de nœuds formés par l’enchaïnement des lois, autant de faits donnés et d’existences positives. La totalité des existences n’est pas distincte de l’universalité des lois ; la-nécessité n’est rien hors de la somme des contingents. La loi n’est, en tant que telle, que la matière des faits qui l’expriment ; ces faits ne sont, dans leur ensemble, que la loi réalisée. Ni la loi ni le fait, pris séparément, ne sont des symboles complets de la Nature, et ni l’une ni l’autre des conceptions qui les
prennent pour fondement exclusif ne saurait satisfaire la Pensée.
est surtout dans la tendance, cet élément primordial de toute activité organique et de toute conscience, que se montre la consubstantialité de l'existence phénoménale et du déterminisme universel ; c’est elle qui met en pleine lumière la participation active des êtres individuels à la vie du Tout, et le concours effectif qu'ils apportent à la réalisation de l’univers. Sans doute la tendance est, comme tout ce qui se manifeste d’une façon contingente, un produit. Elle n’apparaît que dans des conditions. absolument déterminées, et ses variations en nature et en intensité sont rigoureusement subordonnées aux variations de ces conditions : elle n’est donc pas un tout dans le Tout, une monade indépendanteet créatrice; elle n’est qu’un symbole spécial du déterminisme, et en se réalisant elle ne fait que continuer ce déterminisme, le prolonger dans sa direction nécessaire et lui donner son cours naturel. Mais il n’en est pas moins vrai que l'être qui est le sujet de la tendance, ou plutôt qui s’identifie à elle, {fait corps par là même avec la nécessité universelle, en est un des éléments intégrants.
Obéir à ses tendances, agir et vivre, c’est donc réellement être, c’est faire partie du mouvement et se confondre substantiellement avec lui. Il est impossible d’assimiler les êtres dans lesquels naissent les tendances à de purs produits de la Nature ne participant en rien à son essence, à de simples signes de la réalité qui ne pénètreraient pas en elle, à des
images se jouant à la surface des choses ét dépourvues de toute existence concrète. La tendance qui cherche à se satisfaire est bien réellement une portion de la nature; son développement phénoménal et l’activité du Tout sont synergiques; elle plonge, par son fondement intime, jusque dans la nécessité substantielle, et bien qu’elle ne soit qu'un élément infiniment petit de cette nécessité, elle en est pourtant inséparable et entre dans sa constitution. La tendance, en un mot, n’est pas simplement un effet de la force; c’est la force elle-même sous une de ses formes déterminées, c'est un point dynamique dans le réseau des mouvements qui lui donnent son expression totale.
Ainsi la force se retrouve d’une façon positive dans la tendance, et c'est pourquoi celle-ci mérite réellement le nom de substance, tout en restant néanmoins phénomène. Elle n’est pas seulement ce qui apparaît, elle est ce qui est; elle ne se borne pas à signaler l'Être, elle s’identifie à lui. Par suite, quand même on admettrait que, dans tous les autres ordres de faits, la force glisse sur elle-même et ne se révèle que d'une manière abstraite, on ne peut méconnaître que, dans la tendance, elle se concentre, se réfléchit et se manifeste concrètement. Dans ce cas au moins le déterminisme trouve donc un phénomène avec lequel il s’identifie, et qui est autre chose qu’un emblème symbolique de sa propre existence. Or, s’il en est ainsi, si nous avons indubitablement sous les yeux des faits qu’il est impossible
de ne pas introduire dans la substance même de la loi et auxquels on ne peut, malgré leur contingence, refuser la véritéet la vie, ne faut-il pas, puisque la Nature estune, conclure qu'il en est de même partout, que les signes passagers de la nécessité font tous partie, à un degré quelconque, de cette nécessité même, qu'ils sont vrais en elle et avec elle?
Dès lors, ilne faut pas considérer le tableau perpétuellement mouvant des phénomènes comme l’équivalent abstrait d’un déterminisme seul réel ; il ne faut pas regarder les existences qui s’engendrent comme des manifestations purement extérieures d’une force sous-jacente se réservant tout entière derrière elles, et les faisant étinceler à sa surface sans y rien dépenser de sa propre substance. On doit admettre, au contraire, que la force se livre effectivement dans ses produits, qu’elle se donne positivement dans les faits, qu'elle y existe activement. Tout fait contient donc quelque chose de la loi, tout phénomène enferme le noumène ; tout est à la fois apparence et réalité. Rien de ce qui se produit n’est vide de la cause productrice, et la mobilité du devenir est toute pénétrée de l’immobilité de l'Être. En un mot, le fondement de toute existence contingente émerge dans cette existence; la substance remplit ses manifestations d’elle-même, et par là elle assure à chacune leur portion d'être.
Cette immanence de la force éternelle dans ses produits passagers, réduite à son minimum dans les phénomènes mécaniques, apparaît au contraire, comme nous venons de le voir, d’une facon éclatante
dans les phénomènes de la vie et de la conscience, et surtout dans le fait capital de l’histoire organique, la tendance ou la volonté. Rien donc ne serait plus contraire au véritable esprit de la science que de se laisser paralyser mentalement par l’idée que nos volitions sont simplement des signes du développement mécanique des choses, qu’elles se bornent à révéler le jeu secret des conditions, de telle sorte qu’elles peuvent être quelconques sans que les lois générales manquent d’être appliquées et que la Nature cesse d’être satisfaite. Car s’il est vrai qu'il en est ainsi, il n'est pas moins vrai qu'en se réalisant nos volitions concourent au déterminisme total, et sont par suite des éléments constitutifs de l’univers. Expressions et produits du mécanisme cosmique, elles le fondent et le remplissent à leur tour. La vie est à la fois créée et créatrice. Si toutes les formes vivantes, œuvres de la spontanéité individuelle et de la réaction des tendances contre le milieu, ne font qu’exprimer un ensemble de données naturelles auxquelles elles sont actuellement étrangères, elles n’en sont pas moins, eràce aux tendances mêmes dont le développement les a produites et qui ont fait partie de ces données, l'écho positif et la représentation véritable des choses. R
Par conséquent la volonté, cette première base sur laquelle s’édifie l’organisation à tous ses degrés, est, malgré son déterminisme, ou plutôt à cause de ce déterminisme, chose réelle et concrète, et la somme des tendances qui se produisent dans les êtres vivants
‘est inséparable de la substance même de l'univers. La réduction au pur automatisme de la vie et de la pensée, le refus systématique de toute efficacité aux efforts personnels et de toute valeur aux formes individuelles, seraient des conséquences illégitimes de la conception du monde comme plexus de lois et de conditions. Le moi n’est que le symbole de l'univers, mais symbole actif et vivant; c’est le Tout qui fait le moi, mais celui-ci crée le Tout à son tour. La théorie qui voit dans le monde phénoménal l'expression d’une fatalité aveugle, et celle qui voit dans ce monde un noumène indépendant dont le déterminisme ne serait que l’enveloppe, sont toutes deux également fausses. La vie n’est pas un simple nom de la nécessité, comme le veut le matérialisme; la nécessité n’est pas un signe abstrait de la vie, comme le veutle spiritualisme : la nécessité et la vie sont les aspects corrélatifs d’une même réalité, qui se manifeste pariiellemeni dans les phénomènes sans s’y épuiser jamais.
Ainsi l’on doit concevoir les faits comme possédant, en dépit de leur contingence, un caractère de réalité efficace, Quoiqu'absolument soumis au déterminisme des conditions, et susceptibles, à ce titre, d'être assimilés à de simples signes de la nature, ils sont: pourtant, par un autre côté, consubstantiels à cette nature, puisqu’en se développant comme faits ils travaillent à la réalisation d’autres faits, vis-à-vis desquels ils prennent le rôle de conditions. Ils sont donc déterminants en même temps que déterminés ; ils s'incorporent à la trame des choses et s’identifient
partiellement à elle. Par là les faits prennent une importance intrinsèque, acquièrent une vérité propre et n'apparaissent, plus seulement comme de pures expressions de la loi. Les phénomènes sont à la fois produits et éléments du noumène : conditionnés par la nécessité universelle, ils la conditionnent à leur tour.
Quelle est donc, en fin de compte, la vraie différence du fait et de la loi ? C’est moins celle d’un signe à une réalité, ou d’un effet à une cause, que celle d’une partie à un tout. Prenez chaque fait isolément, il n'est que le symbole de la loi, qui, en ce sens, est la seule chose réelle ; prenez tous les faits similaires, ils sont identiques à la loi elle-même. Considérez un phénomène ou un être dans sa singularité : il n’est qu'un nom passager de la nécessité cosmique ; considérez tous les phénomènes et tous les êtres: ils sont identiques à cette nécessité. Le fait s’égale donc,à l’infini, à la loi; le monde phénoménal n’est pas distinct, dans sa totalité, du monde nouménal: et l’on peut dire que le phénomène et le noumène, c'est une seule chose, vue, dans le premier cas, sous des conditions déterminées d'espace et de temps, contemplée, dans le second, hors. de toute détermination conditionnelle.
La distinction du fait et de la loi semble donc être quelque chose de subjectif, et qui tient à ce que les choses, en se représentant dans la Pensée, se dédoublent en quelque sorte, et se réfléchissent en apparences antithétiques ; mais ce qui paraît distinct dans l’entendement est un dans la substance. Nous arrivons, de la sorte, aux définitions suivantes : le
fait, c’est la force réalisée sous une forme contin-
gente et finie ; la loi, c’est la force pensée dans son
infinité et sa nécessité; la réalité véritable, c’est la: force infinie se manifestant, en vertu de lois néces-
saires, par des formes finies. Le propre de la pensée
finie, c’est la loi; le propre de l'existence finie, c'est : le fait ; le propre de la substance absolue, c’est l’iden-
tité des faits et des lois.
Le sens et la portée du monisme panthéiste nous apparaissent à présent clairement, et sa conception de la Nature, comme objet suffisant du Savoir, s'offre à nous dans son essence intime. Aux yeux de cette philosophie, la force, principe du fait et du phénomène, n’est pas autre chose, si on la considère hors de ses formes particulières, que la nécessité ellemême ; la nécessité, principe de la loi, est identique, si on la considère dans ses définitions contingentes, aux faits et aux phénomènes. Le déterminisme, immobile et sans vie dans son universalité, devient actif et vivant dans les choses; la force active, sensible et spontanée dans ses manifestations subjectives, devient aveugle et machinale dans son essence indéterminée. La véritable réalité ne sera donc ni le fond permanent sur lequel se détachent, à travers le réseau des conditions, les apparences fugitives des faits, ni la force caduque et périssable que développent les activités individuelles : ce sera l’union, dans une substance unique, d’une nécessité à la fois immuable et vivante, d'une force à la fois active et éternelle.
Par là seulement peut être comprise la genèse effective des faits par les lois, qui fonde à son tour la réductibilité idéale des phénomènes aux conditions. La vraie philosophie de la Nature, considérée comme objet du Savoir, est donc, encore une fois, une conception panthéistique pour laquelle les phénomènes sont à la fois les symboles contingents d'un développement nécessaire et les manifestations passagères d'une activité constante, et qui définit le Noumène par l'identité d’une nécessité absolue et d’une force infinie.