CHAPITRE PRÉLIMINAIRE re
peuvent satisfaire l'esprit. Le pur empirisme, d'abord, en destituant la connaissance de son fondement réfléchi, lui Ôte tout caractère de certitude même relative ; il isole la science positive dans un océan d'ignorance absolue, et fait planer sur la Pensée un doute qui l’obscurcit et l’accable. Non seulement il ne parvient pas à donner à nos sensations une portée objective quelconque, puisqu'il les réduit à leur détermination intrinsèque, mais il ne saurait leur prêter aucune valeur dans l'esprit lui-même, ni constituer la science en tant que mécanisme subjectif. Tout ce qu'il peut nous laisser croire, c’est que notre nature se trouve actuellement constituée de façon à nous faire éprouver telles et telles sensations, et que nos états de conscience s’enchainent comme ils le font en vertu d’une certaine loi. Mais quelle est la nature, quelle est la valeur de cette loi ? Comment les phénomènes peuvent-ils se coordonner, former des associations, réapparaitre dans un ordre régulier? : La sensibilité ne peut-elle pas être subitement bouleversée dans son exercice et son mode de manifestation ? Autant de questions que l’empirisme laisse sans réponse. Il réduit donc la science à n'être qu'une aveugle fatalité mentale, une sorte d’illusion spécifique, et aboutit ainsi à un scepticisme insoutenable. Dirons-nous alors, avec les partisans de la seconde conception, que la vérité absolue nous apparaît d’une façon simple et immédiate, et que nous y voyons : aussitôt le fondement de la vérité relative? Nous voilà, en apparence, tirés du scepticisme et autorisés
à constituer la science ; mais nous retombons, dès le premier pas fait dans cette voie, en de nouvelles difficultés. D'abord, cette intuition de l’absolu semble n'être qu’une pure hypothèse, et l'esprit non prévenu ne peut trouver en lui rien qui ressemble à l’aperception d’un noumène, quel qu'il soit d’ailleurs, d’une substance soustraite aux variations phénoménales. Il semble même qu'une telle aperception soit contradictoire, car ce noumène, en entrant dans la conscience, ne serait plus que l'apparence et le phénomène de lui-même, et nous reviendrions par conséquent à l’empirisme. En second lieu, quand même on voudrait admettre à tout prix la réalité de cet acte transcendant de l'intelligence, et la possibilité, par suite, d’édifier une théorie de l'Être en dehors de toute expérience, on n’arriverait ainsi qu'à juxtaposer dans le moi deux méthodes et deux sciences absolument étrangères l’une à l’autre, et l'unité de la connaissance, qui est le but qu'on se propose, ne serait nullement réalisée. L'esprit, d’après Phypothèse, pourrait construire, d’une part, une théorie expérimentale, d'autre part, une théorie rationnelle de l'existence ; mais ces deux théories, produits de facultés distinctes et obtenues par des méthodes diverses, ne pourraient se servir réciproquement d'appui et de justification : loin de se pénétrer mutuellement et de se fondre en un seul Système, elles s'opposeraient et s’excluraient inévitablement. On introduirait donc, de la sorte, une contradiction radicale dans l'esprit, on briserait