CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
l'unité du Savoir et on désorganiserait la connaissance ; et le résultat d’une telle méthode serait infailliblement de jeter le discrédit sur la spéculation ellemême, et de faire repousser comme illusoire toute tentative d’asseoir lascience sur une base réfléchie. Si donc nous voulons maintenir les droits de la philosophie, et éviter un scepticisme absolu, fruit nécessaire de son élimination compiète, c’est sur la troisième formule du Savoir qu’il faut nous rejeter. Cette formule admet, à côté des modes déterminés de la conscience et en continuité avec eux, un acte de réflexion, par lequel nous saisissons le lien qui enchaîne nos états définis et les conditions générales au sein desquelles ils prennent naissance. Cet acte, n'étant ni un simple mode de la conscience assimilable à tous les autres, ni l'intuition d’une substance distincte des phénomènes, mais étant en quelque sorte la perception intime de nos propres sensations et la forme intellectuelle de leur unité, peut servir de principe général au savoir et d’organe à la philosophie. Si donc celle-ci, acceptant de prime abord la réalité et la validité d’un tel acte, le prend pour objet propre et se donne pour tâche d'en développer le contenu, d’en analyser l'essence, d'en manifester la nature, il semble qu’elle puisse se constituer d’une facon positive. Echappant à la fois au reproche fait à l’empirisme, qui était de ne pouvoir sortir de limmanence du phénomène, et au reproche fait à l’intuitionnisme, qui était de ne pouvoir se dégager de la transcendance de l’idée, elle s'établit dès l'entrée
dans la forme active et le substrat donhé des phénomènes ; et tandis que le premier système faisait reposer la Nature et la Pensée sur des sensations toujours défectibles, toujours prêtes à s'évanouir, tandis que le second créait de toutes pièces un monde intelligible en opposition avec le monde réel, elle assure d’un seul Coup, en choisissant cette troisième voie, un fondement rationnel à l'univers sensible ét une application phénoménale au noumène.
Ainsi la philosophie, en se concevant elle-même de là sorte, se donne, au point de vue logique, une méthode et un rôle. Cette méthode n’est pas celle de la science expérimentale, qui ne connaît que les faits, ni celle d’une métaphysique éblouié, qui prend des concepts pour des objets réels; ce n’est ni la méthode objective et a posteriori de la première, ni la méthode objective et «a priori de la seconde ; elle est proprement subjective et a priori, comme elle doit l’être pour convenir à une science de la science, et consiste à aller retrouver au-dessous de nous-mêmes les conditions nécessaires de notre Pensée. Sans doute on peut lui objecter qu’elle n’est pas un procédé de découverte, une marche du connu à l'inconnu, et qu'elle tourne dans un cercle perpétuel, puisqu'elle cherche le fondement de l’intelligence dans cette intelligence même. Aussi se présente-t-elle moins comme une méthode proprement dite, que comme la condition et la base de toute méthode : son but n’est pas de démontrer la Pensée, ce qui en effet serait absurde, mais de montrer la