CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Pensée à elle-même ; la suite des analyses et des raisonnements qu’elle développe tend bien moins à enchaïiner systématiquement un ensemble de vérités dépendant les unes des autres, qu’à mettre de mieux en mieux en lumière l'acte primitif et constant de l'esprit, par lequel la réalité de l'intelligence et l’intelligibilité du réel sont simultanément et corrélativement posées. Le cercle que la logique dénonce dans cet acte et dans la spéculation qui en dérive, loin de dénoter l'impossibilité du premier, est le gage de son caractère synthétique et a priori, loin de condamner la seconde, est la preuve de sa valeur et de sa solidité.
La philosophie, ainsi entendue, a donc une fonction scientifique. Sans doute le Savoir positif peut se constituer sans elle, et n’a besoin, pour étayer ses recherches, que de ce qu’on nomme le sens commun, c'est-à-dire de ce sentiment invincible qui nous porte à affirmer tacitement la possibilité de connaître le monde et, par suite, la réalité de celui-ci comme objet de‘ connaissance; mais il est incomplet, il ne possède pas la conscience de son unité et de son autorité, tant que ce sentiment n’a pas été analysé, éclairé, dégagé par la réflexion de la multiplicité des états successifs dont il est véritablement la substance. La philosophie, qui remplit cette tâche, ne saurait donc être séparée de la science; elle en est, on le voit, l'essence même, elie est le lien organique qui en unit toutes les parties, la vie qui l'anime et la soutient. On pourrait la définir : le besoin même de
savoir et de comprendre, et l'analyse spéculative dont elle se sert n’est que l'ensemble des efforts déployés par l'esprit pour prendre de ce besoin une conscience de plus en plus claire.
Maintenant, comment la Pensée doit-elle procéder pour se comprendre rationnellement elle-même, pour saisir simultanément en elle sa fonction essentielle et la légitimité de cette fonction, pour s'assurer un fondement non contradictoire et se prouver sa propre validité? Il n’est évidemment pour elle qu’un moyen d'atteindre ce but : c'est de chercher à concevoir l’Être, à la fois comme source d'intelligence et comme objet de connaissance, d’une façon qui ne soit pas contradictoire avec le Savoir lui-même. En d’autres termes, la Pensée, pour se légitimer à ses propres yeux et se convaincre elle-même de son efficacité, ne saurait prendre qu'une voie, c’est de déterminer par l'analyse comment l'Être, objet de son affirmation et source de son activité, doit être concu pour la rendre elle-même possible, quels caractères il doit posséder pour produire corrélativement une matière intelligible et une forme intellectuelle qui s'adaptent l’une à l’autre; c’est de chercher à quelles conditions il peut naître dans l'univers, entendu dans le sens de réalité absolue, un moi capable de le connaître objectivement, ou ce que l'univers doit être pour devenir intelligible à la raison, et pour manifester cette raison elle-même. Chercher le fondement du Savoir revient donc à déterminer comment il faut concevoir la Nature pour