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CHAPITRE VII

Conservation des vieux arbres

Au milieu du siècle dernier on clouait des plaques de fer-blanc ou de tôle sur la carie des arbres ; les eaux de pluie pénétraient dedans et les filtrations de sève putride s'échappaient par les fissures ; heureusement ces plaques n'empêchaient pas l'évaporation du liquide en décomposition et les bourrelets de recouvrement sur les bords de la carie repoussaient la plaque ; ainsi il restait des ouvertures suffisantes pour donner Tair nécessaire à la carie et dans lesquelles pouvaient passer les oiseaux et les abeilles qui y trouvaient un abri assuré.

Certains arbres, le marronnier et le tilleul particulièrement, ont parfois des cloaques d'eau de i5 à 3o li-

très; sous k pénombre du feuillage passe un rayon de soleil qui pénètre dans le fond du cloaque et laisse apercevoir à la surface de cette eau brunâtre des insectes qui prennent leurs ébats ; c'est une petite mare dans le creux d'un arbre, moins les crapauds et les grenouilles. Une bande d'écorce fine à Tintérieur de la carie suit la ligne verticale jusqu'au niveau de l'eau, au bout de cette bande d'écorce plusieurs racines effilées prennent naissance, pénètrent au fond de la carie, et absorbent l'eau. Il suffit de deux ou trois semaines de sécheresse en été pour mettre à sec le cloaque et les insectes disparaissent sauf les vers blancs cachés dans les fissures de la carie; s'il survient une pluie abondante de quelques heures, le réservoir est rempli de nouveau. Lorsque l'hiver est rigoureux, la carie est complètement desséchée.

La nature ne laisse rien perdre; ainsi les eaux contenues dans la carie et l'humus qui est dans les fissures contribuent à faire vivre l'arbre.

Sur les vieux arbres de verger existent des caries sèches; abritées par un auvent, les eaux de pluie ne peuvent y entrer et elles servent d'abri aux oiseaux insectivores.

Le temps de rînoffensive plaque de fer-blanc est passé : allez donc où vous pourrez, abeilles, bourdons et oiseaux de nuit, vos abris sont murés par le ciment 1

A mes débuts d'élagueur-forestier, la mode d'appliquer du ciment dans les arbres était à son apogée; j'ai dû suivre le courant et me conformer aux idées

de l'époque pour ne pas être considéré comme un ignorant.

Avant de mettre du ciment dans le creux d'un arbre, je faisais à la base du cloaque d'eau un trou avec une tarière, puis avec une baguette passée dans le trou et que j'agitais vivement, je faisais sortir l'eau et rhumus; un arrosoir d'eau versé dans la carie achevait de l'évacuer. Ce travail était du pur charlatanisme, mais il faisait une excellente impression en ma faveur sur l'esprit des gens.

En compensation des abris que les oiseaux perdaient, on faisait pour eux des poches en ciment dans quelques-unes des caries et avec un tampon retiré doucement on formait l'entrée des nichoirs; les mésanges, les citelles et autres petits oiseaux à la recherche d'un gîte, voyant cette petite ouverture ronde, se posaient sur le bord, pénétraient à Tintérieur et en sortaient vivement, craignant d'être pris dans un piège, mais c'était l'affaire d'une journée et toute crainte passée, ils prenaient possession des nichoirs. ]

Pour les gros oiseaux, étourneaux, huppes et tor- ]

cols, les ouvertures étaient plus larges et la poche plus i

profonde.

L'application du ciment dans les caries, en bien i

des cas, abrège la vie des arbres; la carie privée d'air conserve l'humidité, les fîltrations des eaux de pluie pénètrent sous le ciment et ne peuvent plus s'évaporer; le bloc de ciment fait éclater l'écorce, la maîtresse branche ou le tronc même de l'arbre cède sous la

pression et tombe parfois sur le sol sans cause apparente.

Entre la fourche d'un arbre existe un godet rempli d'eau à la suite des pluies ; le bois est sain, sans efFri- '|

tement ni carie, et cependant le ciment qu'on mettrait dans ce godet ferait éclater le bois sous la pression de la couche concentrique d'aubier. Le ciment est très dangereux pour les arbres fissurés, il pénètre dans les fissures qu'il fait ouvrir jusqu'à l'écartellement complet du sujet.

Le nombre d'arbres tombés et de grosses branches brisées à la suite du cimentage est incalculable et je ne parlerai ici que de quelques sujets des environs de Genève. Sur les Crêts de la commune du Petit- Saconnex, un tilleul au tronc creux rempli de pierres cimentées, dévié de la verticale, est tombé sous l'orage.

Un des trois chênes séculaires (chemin des Chênes) auxquels j'ai donné des soins d'élagage, a été renversé également par l'orage ; le cimentage pratiqué au pied de cet arbre démontrait suffisamment sa chute certaine.

Dans la campagne N . . . , à Malagny, existe un énorme peuplier noir du pays qui avait été cimenté au pied ; depuis bien des années le tronc avait perdu son aplomb, il était attiré au Sud par le poids de ses maîtresses branches latérales; rien ne manquait à son entretien, sa végétation semblait des plus vigoureuses et il eût été difficile de prévoir sa perte qui aurait été certaine si on ne l'avait pas soigné à temps. Le pio-

priétaire comprit la situation critique du sujet qui n'avait plus à sa base que Técorce et le liber comme soutien. J'enlevai la maçonnerie et les déjections amoncelées à rintérieur, l'ouverture fut mise à jour, puis on planta du lierre des bois destiné à absorber les déjections sans cesse descendantes ; j'allégeais la frondaison de deux énormes branches sur le côté de la déclivité et, avec Taide d'un charpentier, on étaya l'arbre avec un gros acacia, la base posée sur une grande pierre cimentée; grâce à cela il fut sauvé.

A la cure de Satigny, un colossal marronnier avait plusieurs de ses branches latérales gélivées et fissurées, ce qui pouvait échapper à la vue non exercée des gens étrangers au métier de forestier. J'écrivis un rapport sur ce sujet à M. Necker, maire de la commune; les autorités municipales ne voulurent rien faire faire à cet arbre. Je prévins aussi M. Rochat, pasteur, du danger qu'il courait, ainsi que sa famille, en passant sous ces branches, mais on ne tint pas compte de mes avertissements. Deux années s'écoulèrent à peine et Tune des grosses branches supérieures se brisa; dans sa chute effroyable qui eut lieu pendant la nuit, elle ravagea les branches inférieures et eflondra la toiture d'une dépendance de la cure. Après cela, j'ai dû équilibrer les branches non brisées et régulariser le sujet qui est aujourd'hui superbe.

Vers la fin du XVII1°*« siècle et au commencement du XIX*"», presque tous les arbres forestiers du pays étaient tenus à l'état de têtards et en coupe réglée tous les huit à dix ans. Les sujets qui étaient soumis

dès leur bas âge à l*élagage, le chêne, l'orme, le charme, le saule et le peuplier noir, supportaient tort bien la servitude et leor existence n'en était nullement compromise ; mais le tronc devenait noueux et il se Jormait parfois des fissures d*où sortaient des écoulements noirs, cristallisés au contact de l'air; le bois débité ne valait rien en industrie» étant avarié, gélif et fissuré en tous sens. Ce taillis sur les arbres, abandonné depuis quatre-vingts à cent ans, nous a donné ces chênes gigantesques disséminés dans les champs longeant les chemins ruraux.

Il y a quelques années, deux saules blancs du pays, vides à Tintérieur, n'ayant plus que l'écorce et le liber et n'étant plus soumis à la taille depuis un siècle, avaient acquis une frondaison énorme; le mouvement oscillatoire produisait des fentes qui ne cessaient de s'ouvrir et menaçaient la vie de ces deux arbres.

Je fis part de mes inquiétudes à M. S., le propriétaire, qui me comprit fort bien et m'autorisa à régulariser la frondaison de ces arbres; je me mis à l'œuvre sans retard. A la vue du premier sujet équilibré, les dames de la maison s'opposèrent à l'exécution du second. Plus tard une forte bise déchira une branche du saule qui tomba lentement ; une deuxième branche perdit l'équilibre, plus lentement encore que la première elle s'inclina et tomba ; il se passa à peine une demi -heure et une troisième branche suivit les deux premières; enfin la dernière se détacha aussi! Cela se passait après le déjeuner et au moment de la

fenaison; le propriétaire avec les dames assistaient, désolés, depuis leur terrasse, à la destruction de leur saule blanc. J*ai regretté autant que le propriétaire la mutilation de cet arbre magnifique.

Dans une commune des environs de Genève, pendant l'incendie d'une ferme, un platane énorme fut brûlé et paralysé d'un côté dans toute sa longitude ; en peu d'années le bois fut efïrité et le point de rupture transversal était nettement dessiné.

Je prévins M™« N., à laquelle appartient la campagne, qu'il était nécessaire de diminuer la hauteur de ce platane. La chose ne se fît pas. Trois ans après cet arbre fut renversé par la bise et tomba sur la maison qu'il aurait pu écraser ; heureusement, l'imnense frondaison flexible soulevée et roulée sur le toit n'occasionna relativement que peu de dégâts. Les cheminées emportées, les ardoises brisées, le zinc aplati et arraché, mirent les habitants de la maison en grand émoi. Telle fut la fin de ce platane que j'ai dû réduire à l'état de têtard.

A l'entrée de Coppet, sur la place, existe un orme géant de six mètres de circonférence sur trente-sept mètres de hauteur; une branche fissurée, de quarante centimètres de circonférence, se détacha et tomba sur un emplacement où avait été donné un banquet quelques jours auparavant; vu la hauteur de cette branche, elle aurait pu blesser ou tuer les personnes qui se trouvaient dessous. J'ai dû réduire de quatre mètres la frondaison de cet orme, il lui reste encore trente-trois mètres de hauteur et maintenant il ne

risque plus d'occasionner des accidents par la rupture de ses maîtresses branches. Suivant mes indications, la Municipalité a procédé à l'enlèvement du gravier sur toute la surface de la place et, après avoir étendu une bonne couche de terre végétale, on remit les pierres et le gravier par-dessus. Cet appoint de terre indispensable couvre les racines de Forme qui étaient mises à jour et blessées par le piétinement des passants; des milliers de radicelles ont surgi et prennent leur nourriture dans cette nouvelle terre, la base raffermie de Tarbre est devenue indéracinable. Bien qu'il soit plus de trois fois séculaire, son existence pourra être prolongée d'un siècle et les générations futures, en renouvelant la terre de nouveau épuisée, pourront le prolonger encore pendant de nombreuses années*

La plupart des vieux arbres meurent privés de nourriture,

A Prilly, près de Lausanne, existe sur la place un tilleul immense; les racines découvertes, usées sous le passage des voitures, ont besoin d'être recouvertes. L'enlèvement constant du gui sur cet arbre achève de Tépuiser; cela n'a d'autre résultat que de tourmenter sa végétation et d'abréger son existence.

Tous les vieux arbres géants ayant eu leurs maîtresses branches arrachées par la violence du vent, disparaissent par suite du manque de résistance du point de rupture qui n'est plus en équilibre avec la charge qu'ils doivent porter.

Le fameux cbèardé Merlinges, vermoulu à sa base, fut bniÉpscr un orage; il serait encore debout si sa frondaison avait été réduite.

Dès qu'un vieil arbre meurt, quels que soient son âge vénérable et le souvenir historique ou familial qui s'y rattache, il est arraché de crainte qu'il ne tombe et cause des accidents.

On serait en sécurité, cependant, si Ton conservait le tronc entier avec des branches coupées en chicots que Ton ornerait avec des chèvrefeuilles et des rosiers grimpants plantés au pied ; ces lianes gracieuses, avec leurs fleurs de diverses nuances, entoureraient admirablement bien le tronc. Le lierre d'Irlande à longs pédoncules, au feuillage lourd et sombre, ne conviendrait guère pour cet emploi, car il n'adhère que difficilement aux arbres et il n'a pas le charme et la poésie du lierre des bois qui se mélange si bien aux essences à fleurs.

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