GUERRE AUX PLATANES
Nous recevons la lettre suivante :
Monsieur le Rédacteur
L'administration (ville de Paris) vient de taire remplacer les arbres de toute une avenue par des platanes. Pourquoi cet arbre a-t-il la préférence ? Si on ouvre un bon traité de botanique, on y lira que le platane est un arbre malsain et pernicieux, que les ouvriers qui travaillent dans les forêts de platanes ne tardent pas à cracher le sang et à contracter des maladies de poitrine, produites par le duvet dont les feuilles de cet arbre sont garnies à la partie inférieure. Ce duvet vu au microscope est composé de petits dards avec crochets en arrière de sorte qu'ils ne peuvent plus sortir une fois entrés quelque part. Ces dards qui se détachent facilement voltigent comme de la poussière et sont
introduits dans nos organes par la respiration et y causent les désordres les plus graves. L'Académie de médecine se reconnaît impuissante à trouver un remède contre la phtisie pulmonaire qui fait 70 à 80.000 victimes par an rien que pour la France ; mais alors pourquoi mettre partout une des causes de ce terrible fléau, d'autant plus que le platane n'est ni beau, ni gai, ni utile ?
Veuillez agréer, etc....
A. Chapel, Ingénieur, rue Lemercier 14. Paris.
C'est en travaillant que Télagueur ressent les effets funestes du platane; à Tintérieur d'un feuillage très épais, Touvrier le plus robuste ne pourrait impunément y résister au-delà de deux à trois heures ; jamais le platane ne procure ces douces sensations que Ton éprouve sous Tombragc de nos grands arbres indigènes. Disposé près d'un cabinet de travail ou d'une chambre à coucher, il peut déterminer les affections les plus graves par la quantité de poussière qtje ses feuilles déposent sur les meubles et les tapis et qui se soulève par le déplacement d'air produit par les personnes qui circulent dans l'appartement. Les graines enveloppées dans les boules suspendues à de longs pédoncules se détachent en hiver pendant les grands vents du Sud, il en sort des espèces d'aiguillons allongés et très aigus qui ressemblent aux poils des chenilles processionnaires; une de ces boules écrasée entre les chairs et les vêtements produit une démangeaison cuisante; les aiguillons qui causent cette douleur insupportable sont visibles à l*œil nu.
Le platane est bien, à tous les points de vue, le plus désagréable de tous les arbres ; toute Tannée le sol est jonché de ses dépouilles, les feuilles sont dures, coriaces, incorruptibles et impropres à faire de l'engrais^ les semis ne peuvent lever sur les emplacements qu'elles couvrent de plusieurs couches superposées. Sauf de très rares exceptions, les avenues de platanes sont fort laides. Depuis quelques années, la maladie de la rouille s'est déclarée sur les platanes, les feuilles se rapetissent d'abord et jaunissent jusqu'à atteindre la couleur de rouille, les champignons qui poussent au pied indiquent l'entrée en fermentation des racines; en une seule saison, les plus vigoureux disparaissent sous l'action presque foudroyante de cette terrible maladie. Tel est le fléau qui sévissait sur les platanes à Lyon et aux environs.
J'ignore si l'on devait attribuer aux grandes gelées la disparition de ces arbres dans les promenades publiques de Versoul, ainsi que ceux de la longue avenue de Grammont, à Tours, de même qu'en différentes villes où les platanes périssaient comme foudroyés; les signes précurseurs ressemblaient à ceux qui annoncent la maladie de la rouille. Beaucoup plus sensible que tout autre arbre, le platane ne prospère point à la place occupée précédemment par un de ses semblables; quoique en apparence plein de vigueur pendant les quatre ou cinq premières années qui suivent sa transplantation, il périt tout d'un coup à la suite des sécrétions morbifiques déposées par son prédécesseur qui empoisonnent le sol lorsque ses dépouilles sont
entièrement décomposées. Ces résultats, aussi visibles que défectueux, sont très nombreux dans les villes et chacun peut les constater.
Malgré toutes les défectuosités et les déboires que fait naître le platane, les fournisseurs ont un grand intérêt à le mettre en culture et le recommandent à l'acheteur comme étant l'arbre le plus beau et le plus en vogue. Sa culture n'exige aucun frais d'entretien, une baguette plantée en terre, au bout de cinq à six ans, devient un sujet d'alignement bon pour la vente, au même prix que tout autre genre d'arbre qui exige dix, douze et quinze ans. Tous les arbres cultivés par la graine demeurent, pour ainsi dire, embryonnaires pendant les trois à quatre premières années qui suivent la germinaison : le tilleul reste embryon pendant quatre ans, ce n'est qu'à la cinquième année qu'il prend tout son développement et il lui faut dix à douze ans pour atteindre la force nécessaire comme arbre d'alignement.
Comme on peut juger, le fournisseur retire un avantage matériel que fait doubler la vente du platane. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris de la persistance avec laquelle on nous recommande cet arbre. Il est urgent que nous soyons fixés sur son mérite ; ainsi dans les terres dures, compactes et sèches, bien que riches en humus, il ne peut y prospérer, mais dans celles qui sont légères, sablonneuses et humides, il atteint en peu d'années une hauteur prodigieuse dépassant quelquefois la cime des arbres les plus élevés. Groupés dans les grands parcs, le feuillage des
platanes forme un contraste assez heureux avec celui
\ des autres arbres, pourvu qu'on les dispose bien à la
i vue et sans profusion.
l Dans les grandes villes, où l'air est chargé de ma-
tières corrosives et ammoniacales, la poussière vaporeuse qui s'appesantit et se colle aux feuilles de platane par les temps humides émousse et réduit les
i dards en bouillie noirâtre et malpropre; si le vent et
le hâle surviennent, cette bouillie malsaine tombe
I en poussière tellement épaisse qu'elle étouffe les im-
j prudents promeneurs qui restent sous son ombrage.
f La flamme du bois de platane, bleuâtre et vive, donne
une bonne chaleur absolument inodore; sous ce rap-
j port il a beaucoup de ressemblance avec le bois de
hêtre. Ce que l'on fait pour ce dernier en Suisse et en
I Allemagne, auquel on ôte deux ou trois bandes
d'écorce dans le sens longitudinal pour le conserver, doit être de même pratiqué au platane qui, étant vert, est le plus pesant de tous les bois; l'immense quan-
L tité de liquide concentré dans ses pores doit être
; évacué par l'enlèvement de l'écorce ou la mise en
débit après l'abatage; devenu sec il est absolument impossible de le fendre. Sans cette urgente opération,
! le bois entre en fermentation très intense, s'effrite,
devient gris, léger, comme la paille et n'a plus aucune valeur pour l'usage domestique.
L'aylante ou vernis du Japon est nuisible à la santé publique, mais remarquable par son beau feuillage allongé, impair à folioles; ses fleurs blanchâtres répandent une odeur insupportable quand le temps
est chargé d'électricité; les racines sont articulées, charnues, ramassées en paquet comme les topinambours, elles tracent entre deux terres des milliers de rejets d'une fécondité si extraordinaire qu'une particule de racine comme le petit doigt suffit pour donner naissance à une touffe de cinq à six brins; on délivre difficilement de cette engeance les terres qui en sont i-nvahies, surtout celles qui sont sèches, chaudes, exposées en plein midi ; le bois brûle bien mais ne donne pas de chaleur et projette au loin des charbons qui éclatent sous la pression de matières gommeuses contenues dans les cellules, dont le volume augmente par la chaleur qui détermine l'explosion; raide et cassant sous la hache du bûcheron, il s'en détaché des fragments qui ressemblent à ceux d'une pierre cassée; très susceptible à la contraction et à la vermoulure, ce bois n'a aucune valeur pour l'industrie.
Le pterokaria du Caucase ressemble beaucoup au noyer d'Amérique, mais au lieu de s'élancer, il reste bas et touffu comme une cépée, les rejets qui poussent aux racines à fleur de terre produisent un fourré haut de trois ou quatre mètres qui va chaque année en s'élargissant ; l'écorce est épaisse, le bois très tendre, la serpe le tranche fort aisément, il noircit au feu et ne donne point de chaleur, tandis qu'il pourrait être utile à la tabletterie.
Le mûrier à papier, dit « broussonnetier », se multiplie aussi par les racines ; les feuilles sont fort belles, larges, profondément échancrées en lobes; entre récorce et le bois, qui est tendre, il sort une matière
visqueuse et gluante, blanche comme du lait ; son bois est sujet à des chancres qui amènent des points de ruptures faciles à reconnaître, lorsqu'ils naissent, à des petites taches rouges, espèce de champignons presque microscopiques qui surgissent du bois en fermentation; les maîtresses branches fourchues sont presque toutes atteintes de Técartellement, et il est nécessaire qu'elles soient visitées si le sujet le mérite par la position qu'il occupe.
L'érable jaspé, greffé, espèce maladive, pousse en forme de chou, les branches tourmentées, retournées sur elles-mêmes et chargées de gui, prennent toutes les contorsions possibles; c'est le plus triste sujet qu'il soit possible de concevoir.
L'érable du Négundo atteint la hauteur d'un pommier, dont il conserve la forme et l'aspect; le bois est léger, de mauvaise qualité et n'est bon à rien s'il n'est pas brûlé les deux premières années qui suivent l'exploitation; quand on le débite, la fente suit les fibres du tronc et des branches qui sont en spirales au lieu d'être longitudinales, comme aux autres bois.
L'érable à feuilles claires et panachées, grefté, atteint la hauteur de trois à quatre mètres. Les extrémités des branches meurent par la gelée et par la sécheresse puis repoussent au bout de la partie vive. Le feuillage clair, d'une teinte criarde, n'est pas agréable à la vue. Cette espèce insignifiante que nous livrent les arboristes comme chef-d'œuvre de leurs produits, ne devrait pas paraître dans une propriété entretenue et ornée avec goût.
Le sumac est utilisé en Amérique pour tanner le cuir ; en Sicile (Italie), il s'en fait de vastes plantations pour le même usage.
Dans les terres chaudes exposées au midi sur un plan incliné, cette engeance importune qui ne dépasse jamais deux ou trois mètres de hauteur s'étend par rejets et couvre bien vite une propriété. '
Les neuf dixièmes des arbres verts exotiques que Ton transplante dans les campagnes d'agrément, quoique sortis beaux et forts de chez le fournisseur, deviennent languissants, malingres et meurent en peu de temps; les soins multiples et coûteux qui leur sont prodigués deviennent absolument inutiles.
Le cèdre de l'Atlas, intermédiaire du cèdre du Liban et du cèdre Déodora, serait un sujet ravissant s'il pouvait supporter le froid, car il suffît de douze degrés centigrades, et moins encore, pour le geler; il en est de même du secoya sempervirens; parmi ces végétaux à déceptions, le cryptoméris élégant, qui fut si en vogue, ne date pas d'assez longtemps pour que l'on ne s'en souvienne; plus d'un propriétaire doit avoir encore sous les yeux des exemples du cryptoméris dépérissant qui ne peut être maintenu ailleurs que sous un ombrage saturé de vapeurs tièdes et humides, car le moindre hâle en été et la moindre gelée en hiver le font disparaître. On établirait sans peine que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des essences exotiques cultivées en France sont nuisibles à la santé et aux végétaux indigènes avec lesquels elles sont en lutte jusqu'à la mort.
Signalons entre les plus nuisibles :
Le platane.
L'aylante vernis du Japon.
Le catalpa.
Le tilleul argenté.
Ce dernier, quoique étant un des plus beaux sujets greflés, pendant la floraison produit de violents maux de tête; l'air est entièrement imprégné par le parfum qu'il répand.
Je passe sur Ténumération de nombreuses essences exotiques dont on ne sait que faire.
Le pin noir d'Autriche, le pin maritime et le sapin à aiguilles argentées, bien qu'ils ne soient pas exotiques, ne devraient pas être dépaysés lorsqu'il s'agit d'une plantation de rapport; le pin noir d'Autriche est souvent couvert de toiles blanches pleines de grosses chenilles qui dévorent les aiguilles sur les extrémités des branches; dans la forêt, il ne peut lutter avec les autres végétaux, bientôt il dégénère et ne se repeuple point de lui-même par ses graines, devenues stériles. Attaqué et serré par le bas, les branches inférieures meurent étouffées sous le couvert de ses adversaires, en bien peu de temps il ne lui reste qu'un plumet d'un vert sombre et funèbre.
Son bois est léger, mou et de mauvaise composition ; ceux qui l'auraient employé en bois de charpente ou pour tout autre usage, doivent s'attendre à quelque désagrément, car en moins de quatre à cinq ans, il se réduit en poussière par l'activité dévorante des insectes.
Lepin maritime n'est pas meilleur et court les mêmes risques; le bois de ces deux espèces donne peu de chaleur et projette des charbons sur les parquets, néanmoins il est recherché pour le chauffage des tours de boulangerie et pour la résine que Ton en retire.
Enfin le sapin épicéa et le sapin à aiguilles argentées sont magnifiques dans leurs montagnes, placés sur un rocher, les racines entrées profondément dans les fissures d*un roc, ils bravent les plus violents ouragans, deviennent plusieurs fois séculaires et atteignent des proportions gigantesques.
Que ne sont-ils laissés à leurs montagnes ? Sur les plaines et sur les monts quel triste contraste ! Ce ne sont plus que des sujets chétifs et mourants qui inspirent la pitié et ne donnent qu'un bois mauvais et spongieux, impropre à tout usage industriel.
L'excursionniste en repos dans les Alpes, à l'ombre
de leurs puissantes branches étalées, entend l'écho
des belles montagnes de la Suisse ou du Tyrol qui
lui renvoient ce chant allemand chanté par des che-
vriers et des vachers que je traduis librement :
O beau sapin ! O beau sapin 1
De quelle fidélité sont tes feuilles,
Ce n'est pas seulement Tété que tu verdis.
Mais aussi l'hiver !
Laissons donc le sapin à sa montagne, le pin noir d'Autriche à ses sombres forêts, puisqu'il leur faut les neiges, l'air âpre et humide, qui sont les éléments indispensables à leur développement. Laissons aussi le pin maritime à ses sables qu'il orne si bien et où tout autre arbre ne pourrait vivre comme lui.