CHAPITRE IV
Physiologie des arbres élagués
Devant la disparition croissante de nos forêts dont le produit n'est plus, depuis longtemps, en rapport avec la consommation, des gens clairvoyants, désireux du bien public, avaient déjà poussé le premier cri d'alarme. Afin de n'être pas tributaire de l'étranger et d'enrayer le mal, pour combler le manque de bois dont le déficit augmente chaque année, on a cherché en vain à retirer des forêts ce qu'elles ne peuvent produire ; le système empirique a prévalu depuis cette date et c'est lui qui est encore, plus que jamais, chargé de régénérer nos forêts épuisées. J'ai démontré les suites funestes provoquées par des éclaircies systématiques; bien que j'aurai à revenir sur ce sujet, je vais, dans ce chapitre, mettre sous les yeux du lecteur, les suites non moins funestes provoquées par l'élagage.
De grands propriétaires gentilshommes de haute distinction, MM. le vicomte de Courval et le comte Des Cars crurent, parl'élagage, retirer un revenu plus élevé sur les bois.
M. de Courval écrivit, en 1860, un traité sur ce sujet : Taille et conduite des arbres Jorestiers, ouvrage lucide, correct, où perçait l'ironie, avant-coureur d'une déception.
Ah I pauvres arbres, pensais-je, si vous pouviez parler, comme vous protesteriez contre ces abominables traitements qui vous sont appliqués, contre ces formes hideuses qui vous défigurent I En i863, M. le comte Des Cars écrivit aussi un petit traité : LElagage des arbres, modelé sur celui de M. de Courval, d'un style clair, élégant, réduit et fort simplifié, à la portée de tous les ouvriers élagueurs.
Partisan très convaincu, il embrassa entièrement le nouveau système d'élagage de M. de Courval, propriétaire de grandes forêts. Une très haute position sociale lui acquit de nombreux adeptes qui firent boule-de-neige dans toute la France et jusqu'à l'étranger.
Il s'agissait d'imiter les jardiniers qui taillent leurs arbres à fruits en forme de pyramide; les plus illustres forestiers s'inclinent devant l'arbitre de ceux-ci, sans cesse sollicités, et suivent docilement en tout et partout, dans les forêts, les principes qu'ils ont bien voulu leur enseigner. Cependant il fut établi une petite différence ; au lieu de commencer ras du sol comme pour les arbres à fruits, la pyramide fut
élevée sur le tronc du sujet élagué ras-tronc de toutes ses branches basses ; les branches restantes étant raccourcies à des distances du tronc variant de un à quatre mètres, selon la force du sujet; quelques années après le premier élagage, une ou deux couronnes des tronçons au-dessus de celles précédemment amputées ras-tronc subissaient la même opération qui était ensuite appliquée aux branches plus élevées^ de sorte qu'il était obtenu des arbres sans branches, parfaitement droits, pouvant être élevés à volonté, et il n'y avait aucune raison de s'arrêter tant qu'il existait des hommes assez agiles pour monter, sur des arbres devenus plus hauts que la tour de Babel. Ainsi au baliveau de la première réserve on lui donnait la forme d'une pyramide, à celui de la deuxième réserve la forme d'un œuf très allongé; à celui de la troisième la forme d'un œuf ordinaire; remarquez qu'audessous de la plus large circonférence de l'œuf toutes les branches devaient être supprimées ras-tronc, en principe, à des périodes déterminées; enfin, celui de la quatrième et dernière réserve, vieux porte-graine, recevait la forme d'une boule légèrement ovale dans le sens vertical ; les arbres qui étaient ainsi taillés ressemblaient assez bien aux arbres ouvragés de Nuremberg qui se donnent aux enfants pour être alignés à l'entrée d'une ferme en bois.
Rien que de penser à des arbres aussi méconnaissables, cela indignerait le naturaliste et Tarchitectepaysagiste.
Mais qu'importe 1 la grandeur, la beauté et la poésie
n'ont aucune affinité avec le lucre qui va de Tavant, écrase et ravale tout au niveau de ses chiffres impitoyables. Ainsi pour Télagage des branches basses progressivement taillées ras-tronc aux deux tiers de la hauteur du sujet, soit un tiers en plus sur les arbres laissés à eux-mêmes qui restaient branchus aux: deux tiers, la sève devait monter à grand courant en moins de temps qu'à Tordinaire, on devait obtenir des arbres parfaitement droits et unis, sans nœuds, dans toute la verticale, de même qu'aux vieux portegraines débarrassés du fardeau de leurs branches coupées en moignons; avec un peu de bonne volonté il ne leur restait plus qu'à croître, la sève détournée des branches était toute acquise aux troncs, dont les couches concentriques augmentaient sensiblement d'épaisseur, nettoyés de tous les chicots, branches mortes et mourantes, voire même de la mousse et des lichens; les plaies soigneusement pansées au goudron de gaz, en anglais Coaltar; le nom de goudron de gaz était trop vulgaire. Coaltar était mieux et changeait en quelque sorte la substance aux yeux des gens naïfs et de bonne foi ; le sublime, l'incomparable talisman plus puissant et plus mystérieux que la pierre philosophale, était bien mis à jour. Les forêts traitées sur le pied du nouveau système n'offraient plus d'arbres chétifs, tordus, rachitiques ou cariés ; toutes ces misères dont le règne végétal était afïecté devaient disparaître comme par enchantement.
Si jamais idée bizarre a pris germe dans un cerveau humain, c'est bien celle de traiter les arbres
de cette façon barbare. Mais quel est donc l'homme I qui, dans le cours de son existence, ne s'est pas
[ voluptueusement bercé en toute confiance sur de
vaines illusions ? Si MM. de Courval et des Cars ont eu leur part d'erreurs dans les travaux qu'ils ont exécutés avec ardeur et désintéressement, dans lesquelles sont tombés tant de forestiers et de propriétaires, ce n*est que par suite du manque d'expérience. Les propriétaires pour lesquels on opère les arbres ne peuvent autrement juger que sur les apparences, les conséquences funestes pour les forêts sont longues à se nianifester, et il faudrait plus que la vie entière d'une génération pour apprécier les choses à leur juste valeur; mais pourtant il est bien peu d'opérations dont les suites défectueuses, quoique à de longues dates, ne se révèlent par quelques signes précurseurs, c'est le cas des élagages.
Cette méthode d'élagage fut débattue au conseil des ministres, afin de savoir si on devait oui ou non la mettre en pratique; un étonnement dont je ne reviens pas, c'est qu'elle fut pleinement acceptée, suivie d'exécution immédiate sur les arbres des forêts appartenant à l'Etat; aucun forestier de l'administration forestière, bien que haut placé et très autorisé, n'osa énergiquement protester et se mettre contre ses collègues dans la crainte d'être honni. Un certain nombre de propriétaires avisés et prévenus repoussèrent cependant de leurs forêts cette méthode d'élagage Des Cars, mais malheureusement ce système n'est pas complètement délaissé.
Il existe une liaison très importante entre les branches et les racines d'un arbre, les unes ne peuvent exister sans les autres; on peut voir sous une maitresse branche, au pied de Farbre, une saillie indiquant la naissance d'une maîtresse racine proportionnée à la branche qui se trouve au-dessus ; quand la branche est amputée, la racine, privée du débouché de sa sève, prend une couleur maladive et elle est boursouflée par places; il surgit des ampoules comme des boutons de rougeole, chaque ampoule est percée par un insecte et il en sort un liquide nauséabond formé par la sève en fermentation ; cette racine est frappée de paralysie, qui sera mortelle si elle appartient à un arbre sur le retour de l'âge ; en tout cas elle ne peut ni s'étendre ni grossir comme les autres racines du même arbre dont les branches en corrélation ne sont point amputées; si Ton ampute la racine au lieu de la branche, le feuillage pourra se faire, la première année qui suit l'opération, par la sève en réserve dans les vaisseaux ; la deuxième feuillaison deviendra grêle, recroquevillée, les rameaux seront petits. La branche peut végéter ainsi d'un peu de sève détournée du sujet pendant quelques années, tant que le bois est sain, mais dès qu'il est atteint de maladie, les pores sont morbifiés, la sève cesse de circuler, la branche meurt et tombe en décomposition ; en outre, avant cette fin, on peut remarquer des petits points noirs d'où s'écoule un liquide qui souvent se cristallise au contact de l'air ; au-dessus de ces écoulements, sous récorce, le bois est labouré de sinuo-
sites à la surface et de larges plaques d'écorce ne sont plus adhérentes à Taubier.
Pendant que la racine lutte contre les autres végétaux, à la recherche de la substance alimentaire destinée à la branche en corrélation, celle-ci, de son couvert, la protège et la défend contre les atteintes des brins environnants; les branches sont des armes offensives et défensives, en s'élargissant elles éloignent ou font disparaître leurs ennemis qui tenteraient de venir occuper le terrain et disputer leur nourriture; tant que Tarbre est en pleine vigueur, aucun sujet ne peut prendre pied sous son couvert épais, il serait de suite frappé de mort ou paralysé ; or, supprimer les branches basses à un arbre vigoureux, c'est lui retrancher une part de sa nourriture, lui attirer des affections très graves et abréger d'une façon considérable sa vigueur et sa longévité. Lorsqu'il est privé de ses branches protectrices et que le sol qu'elles couvraient est mis à jour, les graines et les brins latents recevant l'air et le soleil, pousseront drus et serrés, leurs racines paralyseront celles de l'arbre et lui prendront sa nourriture ; en peu d'années ces arbrisseaux envelopperont le tronc de toutes parts et étoufferont les nouvelles branches qui tenteraient de pousser à la place de celles déjà supprimées ; la flèche mourra, le mal descendra rapidement, les insectes perforeront l'arbre de part en part et lui donneront le coup de grâce.
De l'extrémité d'une feuille à l'extrémité d'un chevelu, il y a affinité; les fibies de la branche élaguée
en communication avec les fibres de la racine sont immédiatement atteintes d'un commencement de décomposition, sur toute leur largeur et leur parcours dans le sens vertical, la carie descend peu à peu jusqu'à la racine.
Trente à quarante ans sont nécessaires au chêne pour l'envahissement des fibres correspondantes à des branches non élaguées ; quand on fait le sciage, les plaies forment de larges plaques allongées, terminées en pointes noires, gercées ou simplement efltritées, de couleur jaune ou brune, toutes sont superposées de nœud en nœud, recouvertes à l'extérieur à la place des branches amputées; le grand bouton terminal contient presque toujours l'embryon de plusieurs branches, outre la terminale, qui pousseront réunies, horizontales ou inclinées. Cette agglomération de branches en couronne, superposées, produit un amas de bois très compact, presque incariable, les fibres et les pores étant difïormes, ils arrêtent la .carie du haut pendant quelque temps, mais surviennent les grands froids, le bois éclate sous la pression du liquide dont le volume est augmenté par la congélation, alors la carie élargissante et envahissante pénètre jusqu'aux racines dans les fissures nouvellement ouvertes.
Le goudron de gaz appliqué sur les amputations ne préserve pas le bois de la carie, c'est tout le contraire, il aggrave sensiblement le mal; tant que la plaie n'est pas recouverte, les fibres sont en contact avec Fair et le liquide dont elles sont imprégnées
s'évapore, la fermentation est moins intense, la carie s'opère lentement ; le bois, ainsi que toutes les matières molles et spongieuses, subit toutes les fluctuations de la température, tour à tour chaude, froide, humide, sèche ou vaporeuse, qui se renouvelle plusieurs fois par jour à la surface du sol; en peu de temps les poteaux de télégraphe ou tout autre pieux jusqu'à vingt centimètres au-dessus du sol sont corrodés; les bois de vieilles charpentes, quoique ayant Tair intacts, la partie qui repose sur le mur est complètement détériorée et forme souvent un point de rupture ; tous les assemblages de bois introduits dans les mortaises entrent en fermentation, un objet quelconque posé à plat sur une pièce de bois détermine un point de rupture, ainsi le goudron, la peinture, en un mot tout corps enveloppant une pièce de bois hâte la décomposition, les gaines qui entourent le bois n'évitent point la contraction ; invulnérables à l'air extérieur, elles font séjourner l'humidité qui manque d'issues et qui ne peut s'évaporer quand le changement de température l'exige.
Prenons deux pièces de bois identiques, l'une peinte et l'autre non peinte, toutes deux en bois blanc afin d'avoir un résultat plus prompt que sur les bois durs; la première, en peu de temps, sera tout effritée par places, les champignons presque microscopiques qui germent dans les fissures longitudinales démontrent l'intensité de la fermentation reportée sur ses parties plus faciles aux dégagements des vapeurs que sous l'enveloppe artificielle ; la deuxième pièce se resserre
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quelque peu, durcit et prend une enveloppe brune, soumise et régularisée aux fluctuations de la température, elle n'en souffre nullement.
Que ceux qui croient à l'efficacité de la peinture comme conservatrice du bois se détrompent, tout son mérite est dans l'ornementation.
Le liquide contenu dajis le bois vert, qui est une sève limpide, aqueuse ou visqueuse, selon le genre de bois, s'évapore après l'abatage du sujet; comprimé sous le goudron et demeuré sans issue, ce liquide atteint une fermentation très intense et brûlante; le bois s'effrite entièrement, devient léger comme l'amadou, et se consume, comme lui, en fumée, sans flamme ni chaleur; l'aubier des bois durs mis en rondins s'effrite aussi sous la compression de leur écorce, malgré le peu d'éloignement des deux issues faites sur chaque extrémité par le trait de la scie. Après le recouvrement partiel d'une plaie un peu large, sous le bourrelet de recouvrement, existe un foyer d'humidité très prononcé, le bois baigne dans un liquide noir, nauséabond et putréfiant, beaucoup plus avancé en décomposition que la partie non recouverte; le bois n'est pas exempt de la carie après le recouvrement complet de l'entaille d'une branche élaguée conme on le croit généralement, quand la plaie est hermétiquement fermée, que les pores de la branche élaguée ne sont plus en communication avec l'air, l'évaporation des matières putrides est arrêtée, comprimée, la carie devient alors contagieuse, le tronc entier du sujet est atteint, le mal prend des proportions effrayantes; la taille
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ras-tronc contribue pour une large part à étendre et aciiver la carie: ainsi sur une branche mesurant dix centimètres au collet Telagage ras-tronc l'étend jusqu'à trente centimètres et au*delà, soit en moyenne vingt centimètres de couronne amputée en plus du diamètre de la branche qui pone la carie sur les fibres du tronc en proportion de Tétendue de la plaie.
Un chêne de quarante à cinquante ans qui aurait été amputé d'une branche de huit ou dix centimètres de diamètre sera carié, car souvent l'étendue influe peu; petites ou grandes les plaies deviennent toutes contagieuses.
Arrivé à Tâge d'exploitation, rien, tout d'abord, ne fait supposer que le sujet en question à subi une amputation, c'est à peine si Ton voit encore le bois de recouvrement connu sous la dénomination de ^ Miroir d elagage >^, si c'est une double flèche ou une maîtresse branche qui a été supprimée, je constate que toute la vitalité s est portée sur la branche la mieux d aplomb. Disposé dans une terre profonde et riche en substances alimentaires, le sujet est droit comme un jonc, bien proportionné en hauteur et en grosseur, toutes les apparences font supposer un arbre de premier choix ; cependant, en le passant attentivement en revue, on finit par découvrir le miroir d'élagage devenu presque microscopique, rétréci ou dissimulé à dix ou vingt centimètres au-dessous; le bois est fendillé sous la pression du liquide intérieur dont le volume a été augmenté par la congélation; ces fentes sont presque imperceptibles, c'est à peine si
une aiguille pourrait y être introduite; il en découle quelques gouttes de liquide noir qui se durcissent au contact de l'air et conservent le brillant du cristal ; cela prouve tout le mal interne dont Tarbre est rongé ; comme on peut penser toute cette partie atteinte est
^ impropre à l'industrie sur plusieurs mètres d'étendue.
f . Le bois de recouvrement d'une plaie reste toujours
blanc, les fibres et les pores presque invisibles ne sont pas dans le sens longitudinal, c'est une masse informe, cassante, sujette à être contractée à tous les changements de température.
Après l'abatage du sujet, des vrilles innombrables perforent et broyent l'ancienne plaie recouverte du miroir d'élagage, la carie ou le bois efîrité de l'intérieur tombe en poussière, d'où il résulte un point de rupture extrêmement dangereux dans un bâtiment dont les charpentes seraient faites de bois élagué; on remarque, en outre, sous la carie recouverte, un ou plusieurs creux de forme ovale et profonds de deux à trois centimètres creusés par le pic-vert ; dans le fond de la galerie régulière, un reste de bois broyé fraîchement indique la présence d'une larve que le pic-vert a prestement avalée avant qu'elle ne puisse pénétrer dans l'intérieur et augmenter le ravage; gardien vigilant de nos bois, ami du forestier, guidé par son instinct, le pic-vert sait découvrir l'entrée des larves et dès qu'il les juge assez grosses pour être récompensé de ses peines, il les happe au commencement des galeries sinueuses qu'elles établissent ainsi dans l'intention de tromper son instinct.
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Un vieux préjugé Taccuse. pourtant à faux, de percer pour son plaisir des arbres parfaitement sains ; sur l'insinuation de quelques gardes, des propriétaires, très rares, il est vrai, leur donnent une prime pour chaque pic-vert qu'ils tuent. Cependant le pic-vert ne s'en prend qu'aux bois détériorés, il ne pourrait trouer des arbres sains; c'est au péril de sa vie et en mettant plusieurs semaines qu'il arrive à enlever une mince couche d'aubier pour pénétrer dans la carie vide et prendre les insectes qui se croyaient en sûreté dans ce repaire ; quelques jours après on peut voir au-dessous de l'ouverture qu'il a pratiquée, une coulée noirâtre résultant du liquide qui s'échappe lentement de la nécrose.
On ne cite pas un seul cas où le pic-vert ait percé des arbres sans aucune espèce de décomposition ; c'est en automne, alors que les larves sont engourdies par le froid, que cet oiseau intéressant se livre à ce travail régénérateur des arbres malades.
Je puis avancer avec les preuves en mains, que les arbres qui ont subi l'élagage sont en partie, et le plus souvent totalement perdus comme bois d'oeuvre ; en bois de chauffage la perte est fort sensible et peut s'évaluer en moyenne à douze pour cent ; si le mal n'est pas apparent le bois est vendu son prix ordinaire et les pertes subies par l'élagage sont supportées par l'acquéreur.
Cet élagage aussi étrange que barbare qui est un fléau de notre siècle, a fait son apparition dans tous les pays de l'Europe ; je l'ai constaté sur plusieurs points
de TAngleterre, de la Hollande, de l'Italie, de la Suisse et de la Belgique ; c'est surtout dans le Nord de la France et de la Belgique qu'il cause le plus de ravages ; les pertes que ce système fait subir aux propriétaires de forêts et à l'industrie sont effrayantes, rien que pour la France olles se chifl^rent par millions de francs.
Les forestiers voudront-ils se laisser indéfiniment tromper par les apparences, ou se tromper eux-mêmes, et appartiendrait-il au modeste élagueur d'arbres l'honneur de mettre la vérité au jour ? Le chemin que je viens de tracer dans la forêt est facile à suivre ; on n'a qu'à ouvrir les yeux, et l'on verra les plaies qui l'affligent.
Ce qui ne devrait pas exister dans un corps administratif bien organisé, c'est le cahier des charges prescrivant aux marchands de bois d'élaguer les arbres de réserve dans les forêts de l'Etat. L'acquéreur d'un cantonnement de bois à exploiter ne se met point en frais d'imagination pour remplir les conditions d'élagage spécifiées sur le cahier des charges, c*est à ses ouvriers qu'est dévolue cette délicate opération, non aux plus intelligents, mais bien aux plus habiles coupeurs de bois. Je sais comment ils s'en acquittent, à quel excès ils se livrent ! C'est à celui qui abattra le plus de branches, et ils sont obligés d'agir ainsi, attendu que le marchand de bois, leur patron, est tout intéressé à ce qu'ils augmentent autant que possible le volume de bois exploitable. Ces gens se soucient fort peu des instructions scientifiques qui leur sont quelquefois données par un agent forestier, du reste
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ils n'en sauraient comprendre ni le sens, ni la portée ; il est vrai qu'il y a pour surveiller ces travaux des agents subalternes, gardes ou brigadiers, presque tous d'anciens soldats très honnêtes, soucieux du devoir et qui ne ménagent pas les délinquants, mais malgré ces excellentes qualités personnelles et inhérentes chez le garde forestier, elles ne peuvent être une compensation au manque de connaissances physiologiques sur lés bois qu'ils ont la mission de surveiller lorsqu'il s'agit de faire des travaux d'élagage.
Les agents supérieurs reçoivent à l'école forestière une instruction distinguée et scientifique, mais absolument étrangère au métier de forestier, réglée sur des théories et non sur la pratique ; je ne suppose pas qu'à leur sortie de l'école ces Messieurs s'exercent à des travaux manuels ; c'est regrettable, car ils reconnaîtraient la différence qu'il y a entre la théorie et la pratique. Il est un point de comparaison qui me paraît intéressant : prenons un homme dans une autre position sociale, un maréchal de France, par exemple, ou un général ; pour être initié à son métier, avant d'atteindre un grade si élevé, il a passé par tous les exercices de moindres détails concernant la noble carrière militaire, il se sert du fusil aussi bien qu'un vieux soldat rompu à la manœuvre, et comme un bon père à ses enfants, il donne le bon exemple à ses troupes. Un agent forestier supérieur tel qu'un inspecteur-général ou un conservateur des forêts, qui aurait appris à manœuvrer la cognée, à diriger Tabatage d'un arbre, à transplanter des arbres, à faire
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des élagages comme modèles, apprendrait par la pratique ce que la théorie ne pourrait lui apprendre entièrement. L'agent supérieur étant le plus souvent fixé en ville, reste presque étranger à la forêt; il ne lui a été donné à l'école forestière que des prin-r cipes formés uniquement sur l'esprit du jardinage dont il garde toute sa vie durant le pli et les moyens d'actions absolument contraires à l'aménagement des forêts qui lui sont confiées. Un conservateur forestier qui n'a pas acquis par le travail manuel des connaissances suffisantes en physiologie sur les bois, devrait s'abstenir de tout élagage dans les bois qu'il doitxonserver à moins qu'il n'y soit contraint, puisque lui-même ne peut diriger l'opération. L'élagage pour être mené à bonne fin exige une expérience consommée ; les élagueurs qui ne voient de bien en leur travail que la forme donnée à l'arbre et le bois qu'ils ont fait tomber, ne font qu'empirer le mal.
En exigeant des arbres ce qu'ils ne peuvent produire, les élagueurs systématiques sont tombés dans la plus grande confusion, ils ont empiré le mal d'une façon efïrayante ; rien que sur les arbres élagués l'Etat perd chaque année des sommes énormes, plusieurs centaines de mille francs, si ce n'est des millions. Dans le cas où l'on serait forcé de faire quelques élagages, la nature toujours prévoyante nous montre le moyen de les mettre à exécution ; aussi dans les terres dont le sous-sol est composé d'argile, de fer ou de pierre à feu, il existe de petits réservoirs peu profonds, pleins de terre végétale ; l'entrée est souvent très étroite, et la
ramification de racines qui a pénétré par un aussi étroit orifice, étant complètement enfermée et ne pouvant se pratiquer aucune issue, en grossissant est prise comme dans un étau, elle est blessée ou étranglée dans Touverture qui lui a servi d'entrée ; après sa mort, la maîtresse branche en corrélation, ne reçoit plus la même quantité de nourriture répartie à toutes ses ramifications, l'équilibre néanmoins est maintenu ; une ou plusieurs ramifications meurent au-dessus d'un nœud, près des bifurcations, mais la mortalité s'arrête régulièrement entre la partie de bois mort et la partie vive ; cette ramification morte est absolument conforme à l'importance de la racine sèche emprisonnée, sa grosseur est proportionnée à la longueur de la branche morte. Un insecte fait l'office d'élagueur en pénétrant dans la branche par une galerie qui va jusqu'au centre, en forme de spirale très rapprochée, sa présence entretient un foyer d'humidité qui décompose vivement le peu de bois que ses crocs ont épargné, puis un léger coup de vent achève de détacher la branche qui tombe sur le sol ou reste accrochée à l'arbre.
Le bois sur lequel s'est fait la section devient extrêmement dur, absolument incariable, brun ou gris comme du granit dont il en a presque la consistance ; des brindilles poussent près de la section, une de ses brindilles prend quelquefois le dessus et reforme la flèche tout en activant la cicatrisation de la plaie qui se rétrécit et se ferme sans aucune espèce de décomposition ; d'autre part un nombre considé-
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rable de branches enchevêtrées meurent étouffées, la couronne du tronc tend à les rejeter de son sein comme un corps étranger; ici encore une larve élagueur d'espèce différente se pelotonne au centre de la branche morte : à ras de la couronne Tinsecte creuse une galerie de forme concave qui contribue à détacher la branche ; la cicatrice se referme si bien d'ellemême qu'il n'y reste aucune espèce de décomposition ni solution de continuité.
Dans les futaies de chênes un peu âgées, on remarque de très fortes maîtresses branches étouffées sous le couvert, Técorce et Taubier sont tombés en poussière, il reste le bois de l'intérieur en chicot devenu incorruptible et durable, souvent il est ramifié et long de plusieurs mètres. Ces chicotsentretiennent la vie aux fibres dans la partie vive du sujet avec lesquelles ils sont en corrélation et n'introduisent jamais la carie dans le cœur de l'arbre, comme le prétendent des écrivains forestiers. Sur les saules et les peupliers, la branche nouvellement morte se détache sous une faible pression, l'élagueur doit s'en défier et ne pas s'appuyer dessus. Après le dépouillement de l'écorce, le bois mis au contact de l'air devient gris, souple et cotonneux ; l'homme le plus fort ne pourrait briser la branche qu'il aurait auparavant fait sauter sous une chiquenaude, tellement le bois a pu acquérir de souplesse.
Dès que les branches de bois blanc meurent, les vrilles et autres insectes commencent à le pulvériser peu à peu jusqu'à ras de la couronne ; ce travail d'in-
sectes peut durer dix ans pour des branches moyennes et vingt-cinq ans pour les toutes grosses ; en très peu de temps la branche du bouleau tombe effritée jusqu'à la couronne ; la cicatrice fermée devient grenat, le bois est si dur que la meilleure serpe s'y ébrèche. Tant que Tarbre conserve un peu de vie, je n'ai jamais remarqué aucune branche morte d'elle-même quelle que soit sa grosseur, introduire la carie dans le tronc du sujet ; ce n'est que lorsque l'arbre atteint son époque critique qu'il se décompose par suite de vieillesse, les chicots alors deviennent des points faibles et contribuent à activer la décomposition du sujet qui périclite.
L'industriel, pas plus que le cultivateur, n'attend pour cueillir le fruit qu'il soit pourri de vieillesse. Ce que fait la nature, le plus habile élagueur ne peut 1
l'imiter. Si l'on ampute les branches que je viens d'énumérer et dont la cicatrisation s'opère si bien ,
quand elles sont abandonnées à elles-mêmes, il en résultera la carie à la place de chaque branche amputée, quelles que soient les drogues appliquées sur la plaie. Retenez bien ceci lecteur: si l'on vous a induit en erreur et s'il vous reste encore quelques croyances en l'efficacité des drogues soit-disant cautérisantes, vérifiez vous-même, faites l'autopsie de quelques sujets élagués et vous reconnaîtrez toute l'étendue du mal.
C'est bien d'après ces observations faites par des forestiers et des naturalistes que depuis deux siècles à peu près est venue la mise en pratique de l'élagage à chicot communément nommée « à rabat », i
abandonnée en 1860 pour la coupe ras-tronc. Le
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manque d'une école d'élagage, d'un principe fixe et vraiment rationnel, produit des erreurs lamentables quand il s'agit de mettre l'élagage à exécution ; en présence d'une semblable lacune, quelques forestiers conservateurs, malheureusement si rares qu'ils ne sont que des exceptions, éludent autant qu'ils peuvent la contrainte et repoussent tout élagage des forêts de leur conservation. Pendant le temps de l'élagage à chicot, non moins systématique, chaque forestier admettait la règle qu'il jugeait la mieux conforme à ses désirs et à son tempérament ; un tel admettait sur le chicot un mètre, tel autre dix centimètres de longueur seulement, sans considération pour la grosseur de la branche ; il est certain qu'à une branche de trente centimètres de circonférence à laquelle il ne resterait que dix centimètres de chicot, la décomposition ne tarderait pas à s'accomplir jusqu'au cœur de l'arbre. Que le lecteur me permette d'établir une règle fort simple et très facile à suivre: ainsi pour une branche de neuf centimètres de circonférence, soit trois centimètres de périmètre, il sera laissé un chicot de vingt-cinq centimètres de longueur; telle maîtresse branche de trente ou quarante centimètres de circonférence devra avoir un chicot beaucoup plus long, soit deux mètres environ, entre ces deux extrêmes il est facile d'établir la longueur du chicot qui devra être régulièrement proportionnée à la grosseur de chaque branche amputée. Ce genre d'élagage horriblement laid pendant de longues années, n'offre aucun danger en tant que décomposition du bois ou
dépréciation du sujet élagué ; les chicots se décomposent insensiblement, la cicatrisation s'opère absolument comme celle des branches mortes naturellement, si toutefois Télagage a été sobrement et judicieusement exécuté.
Cependant on retire une part plus ou moins considérable de nourriture au sujet élagué, les suites n'en sont guère moins tunestes et si elles diffèrent en ce sens que l'arbre ne sera pas aussi vite atteint de la carie que par la coupe ras tronc, d'autre part il court grand risque d'être atrophié ; Télagage le plus habilement exécuté détermine toutes espèces de maux aux végétaux et on ne saurait être assez prévenu sur ce sujet. Ce n'est donc pas comme système d'opération que cet élagage doit être pratiqué, c'est purement et simplement comme mal nécessaire, inévitable, exigé par le service d'exploitation. Un jeune brin de semis de l'âge du taillis, en lutte avec les rejets voisins qui l'entourent, dépense la plus grande partie de ses forces vives pour monter afin de ne pas être dominé et étouffé par le taillis; on remarque le déplacement des forces sur le tronc qui a perdu plusieurs de ses branches, restant à l'état de petits chicots qui tombent en poussière, étouffés sous le couvert des brins environnants; il est droit comme un jonCj plein de vigueur^ sans nœuds sur toute sa longueur, mais depuis le pied jusqu'aux maîtresses branches à la hauteur du taillis, le tronc est de la même grosseur en haut et en bas. Lorsque le taillis est laissé à lui-même et qu'il a atteint la période sta-
tionnaire, un grand nombre de rejets malingres meurent étouffés, alors le jeune brin gagne en hauteur et en étendue, il étale ses branches peu à peu sur le taillis, le tronc devient plus gros à sa base d'un cinquième environ, ce qui constitue la iorme normale d'un arbre de bonne croissance; abandonné à lui-même, il s'approprie toutes les dépouilles des brins qu'il peut étouffer sous ses puissantes branches et il atteindra la hauteur et la grosseur absolument conformes à l'épaisseur de la couche de terre végétale. Ce serait le plus beau type que le forestier etTindustriel puissent imaginer, mais 11 faut compter avec la révolution prochai ne qui mal heureuse ment em péchera les choses de se passer comme il le faudrait. Dès la coupe du taillis qui était son point d'appui, son abri et sa nourriture tout à la fois, le jeune baliveau découvert, exposé à toutes les fluctuations de température, brutalement séparé de ses compagnons, isolé, desséché par le hâle, aux prises avec les orages, chargé de neige ou de givre en hiver, privé de tout point . d'appui, s'incline jusqu'à terre, souvent à cinquante centimètres ou un mètre du sol, ie tronc se brise à moitié, ou bien les fibres se lâchent et se désagrègent tellement qu'il ne peut plus se relever; cependant tout n'est pas perdu, des rejets prennent naissance au pied, en forme de cépée, qui se confondent avec les brins voisins ; le plus souvent il prend la forme d'un arc-boutant. Un brin, quoique tout petit, malgré la flexibilité dont il peut être susceptible, que l'on plie en cercle et qu'on approche au même instant
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de Toreille, fait entendre un pétillement qui annonce la désagrégation des fibres ; le noisetier, par exemple, peut se diviser en deux parties qui demeurent juxtaposées, c'est aussi le cas pour le chêne arc-bouté ou légèrement plié et tourmenté par les éléments ; mis au contact de l'air et du soleil, les fibres et les pores se resserrent, les rejets du taillis qui poussent sous ses branches inclinées empêchent la sève de s'y porter et le relèvent peu à peu, les brindilles qui poussent sur le tronc, à l'extérieur de la courbe, contribuent aussi à le ramener dans la verticale, mais quoi que l'on fasse, le redressement reste toujours impariait, et pendant toute sa vie il sera atteint d'une ou de plusieurs gélivures putrides absolument incurables, venues des fibres et des pores désagrégés. Quelques années après ces accidents, il en résulte des saillies en côtes longitudinales fendues en deux parties très rapprochées, et dans la fente existe un écoulement continuel de sève en putréfaction ; ces deux divisions en côtes tentent en vain de se souder, le liquide qui reste dans les pores s'épaissit en hiver, se transforme en glaçons et la glace augmente le volume de matière liquide qui fait disjoindre le bois ; la gélivure s'étend à mesure que l'arbre croît. La pression dilatoire ininterrompue du froid et de la chaleur repousse la sève qui forme l'aubier, et celui-ci ne peut plus se reformer.
Telle est, en général, l'origine d'un grand nombre d'arbres chétifs, tordus, roulés, impropres comme bois d'œuvreet repoussés par l'industrie ; tous les taillis, sans exception, nous en fournissent de nombreux exemples.
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Après la coupe du taillis, un élagage réductible de quelques branches s'impose et devient indispensable, sur la plupart des baliveaux de la première réserve ; le tronc porteur de nombreuses branches à son sommet dont le poids serait de six kilos, et qui n'en pourrait supporter que quatre, devra être débarrassé des extrémités de quelques maîtresses branches du haut, représentant les deux kilos d'excédent et ainsi on rétablira l'équilibre; même moins de cinquante grammes d'excédent peuvent incliner un baliveau et le perdre, dans ce dernier cas la réduction d'une seule branche le maintiendra d'aplomb.
Il ne s'agit pas ici de donner une forme à l'arbre, l'art n'a que faire dans les forêts ; prenons les arbres tels qu'ils existent, laissons donner des formes de convention aux sujets de pépinières que le fournisseur prépare pour la vente et dont la constitution qu'il brise parfois lui importe peu, pourvu qu'il puisse sauver les apparences ; les forestiers qui ont imité les pépiniéristes sont tous tombés dans Terreur, il taut laisser une entière liberté à la végétation forestière. Si l'on veut éviter des déceptions, il faut s'en tenir simplement à un élagage réductible ; une partie de la sève qui se serait portée aux branches non réduites, s'arrête sur le tronc le long duquel une multitude de ramilles surgissent à point ; déchargé d*un fardeau trop lourd, les brindilles et Taircontribuent à fortifier le tronc, le vent ayant peu ou point de prise, la flèche monte d'une façon régulière, les branches réduites aux extrémités desquelles poussent de nouvelles brin-
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[ dilles, s'étalent progressivement dans le sens horizon-
[ tal pour fortifier le tronc et pour leur propre cicatri-
L sation : il n'y a nullement à s'en préoccuper, le taillis
j les fait disparaître sous son couvert à mesure qu'il
[ croît et à la prochaine révolution, l'arbre ayant atteint
toute sa hauteur, le tronc sera droit, uni et exempt de toute maladie.
Il existe des terres qui n'ont point de cohésion avec le sous-sol et dans lequel les racines ne peuvent pénétrer ; les vieux porte-graines élevés, qui ont la tête volumineuse et trop chargée en comparaison du peu de solidité du terrain, après la révolution, risquent d'être jetés bas par l'orage. Quand ce cas se présente, il est très urgent de réduire par le haut l'extrémité de quelques maîtresses branches ; je crois qu'en dehors de ces données, tout forestier prudent peut se féliciter de repousser de ses forêts tout élagage.
Cet élagage réductible me paraît fort simple à exécuter ; je crois mes explications assez claires et comme je l'ai appris sans indications, cela me permet de supposer que l'on fera aussi bien et même mieux que moi ; le forestier de bonne volonté, qui aime son métier, sans idées préconçues, en quelques semaines d'expériences acquèrera un coup d'œil assuré qui lui permettra de distingueras arbres ayant besoin d'être plus ou moins équilibrés; cet équilibre il le rétablira d'une façon mathématique en rapport avec la faiblesse du tronc et du peu d« cohésion de la terre végétale avec le sous-sol ; le nombre des arbres propres à l'industrie pourra de cette façon
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être augmenté, mais si cet élagage réductible est confié aveuglément à un agent inférieur et routinier, pour ce qui concerne les forêts de TEtat, ou à un vulgaire coupeur de bois, et s'il n'est point pratiqué par un. agent forestier supérieur, autorisé par la connaissance des choses habilement conduites qui lui donnent un certain prestige, et qui puisse montrer l'exemple à ses subordonnés, l'opération devient empirique et mieux vaut s'en abstenir ; il est facile de le remarquer sur les arbres de réserve dans les forêts qui sont soumises à un élagage si intempestif.
Le quart, la moitié, souvent les deux tiers des branches basses sont supprimées ras du tronc sans raisonnement et sans considérer si les sujets ont besoin d'être élagués. Après la suppression des branches basses, une partie de la sève se porte aux branches du haut, leur feuillage devient plus large et plus épais, elles augmentent en volume et surchargent l'arbre,, ce qui lui donne une apparence de vigueur et pousse le propriétaire de forêts qui n'est pas familiarisé avec l'expérience, à faire exécuter des élagages dans les bois de rapport. 11 ne faut pas se laisser tromper par cette apparence de vigueur dangereuse et toute artificielle ; la touffe de branches au sommet du baliveau dont le poids et le volume sont augmentés par une surabondance de matières nutritives qu'auraient absorbées les branches amputées du bas, forment un levier, le tronc est légèrement détourné de la verticale, et le poids des branches à l'extrémité du levier, incline et arc-boute le tronc ; on sait le reste,
je crois inutile de me répéter. Si l'arbre n'est pas incliné, les branches ainsi surchargées de matières nutritives ressemblent à un pléthore, deviennent flasques, peu consistantes, les pores sont gorgés de sève, les fibres s'amollissent, le poids du feuillage n'étant plus en équilibre avec la force du bois, les branches se cassent ou se tordent ; de là ces arbres difîormes, rachitiques, qui sont quelquefois très pittoresques et ornent assez bien un parc, mais qui font le désespoir du forestier et de l'industriel.
Chez les arbres d'un âge moyen, un peu forts et pleins de vigueur, que l'on a amputés ras-tronc de leurs branches basses et empoisonnés avec du goudron de gaz, une réaction ne tarde pas à se faire sentir, de nombreuses brindilles que Ton ne cesse d'ébourgeonner poussent en paquet sur le tronc près des plaies des maîtresses branches amputées, et peu à peu l'arbre n'a plus qu'une végétation tourmentée et rabougrie, la sève cesse de monter dans les branches du haut, le feuillage jaunit, devient grêle et recroquevillé, les extrémités meurent, la mort gagne sensiblement toutes les principales branches et descend lentement jusqu'à la racine.
Tout homme perspicace qui emploierait quelques moments à ces observations, ne tarderait pas à reconnaître toute l'étendue des maux causés par l'élagage.
On ne fait pas circuler un sang vivifiant et géné- \ reux dans le corps d'une personne morbifîquement
afîectée, comme il circule dans celui d'un être vigoureux, d'une constitution excellente et exempt de toute
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maladie ; de même on ne peut, non plus, faire circuler une sève vivifiante et généreuse dans un arbre empoisonné par des matières morbifiques contractées par un élagage outré et vicieux tout à la fois; ces choses sont absolument contraires aux lois de la nature et viennent se heurter devant la raison et la logique clairvoyante du physiologiste.
En supprimant les branches basses on espère obtenir un tronc plus long et plus régulier ; c'est une grande erreur, car le taillis fait l'office d'élagueur, élagueur savant qui ne commet jamais de bévues. Si le sol végétal est d'une profondeur de plus d'un mètre, arrivé à la période d'exploitation, le taillis par son couvert aura étouflfé et fait disparaître toutes les branches basses des arbres de réserve sur un parcours de dix à douze mètres, conf ormémentà la hauteur qu'il aura pu acquérir, mais si le sol substantiel n'a qu'une profondeur de vingt à vingt-cinq centimètres, le parcours sans branches de chaque tronc ne pourra dépasser quatre mètres environ. Toujours et partout, les arbres de réserve seront à la hauteur du taillis ou en proportion avec la profondeur substantielle du sol.
A tout arbre isolé dans une clairière ou dans un champ, les branches basses touchent le sol conformément à sa position et à ses besoins, elles lui servent de points d'appui et le protègent contre les coups de vent; en outre elles étoufîent ses ennemis qui tenteraient de venir lui dérober sa nourriture ; privé de ses branches basses, le vent qui le prend par dessous, le renverse ou l'ébranlé fortement, et il s'en suit
plusieurs gélivures purulentes. La nature est toujours prévoyante et bien imprudent serait celui qui élaguerait les branches basses des arbres en bordure de forêt, elles sont comme une muraille contre le vent qui s engouffrerait dans le bois ; le sous-sol sablonneux manquant de fermeté, les arbres seraient renversés avec la motte de terre.
Dans les taillis âgés de vingt-cinq ans, les perches sont déjà fortes, la couche concentrique de formation annuelle s'opère sur une bien plus large étendue qu'à lage de dix ans; à quatre-vingts ans, le bois a repris l'aspect de la futaie, les perches sont devenues des arbres, la couche concentrique a augmenté considérablement en étendue et en volume, sans diminuer d'épaisseur; il faut quatre-vingt-dix centimètres de couche * concentrique pour couvrir un arbre de trente centimètres de périmètre, ce qui représente une somme de bois deux fois plus forte que sur un arbre de dix centimètres de diamètre dont l'étendue n'est que de trente centimètres ; que l'on considère maintenant la somme de bois qu'il faut pour couvrir une étendue de trois mètres de circonférence sur une largeur d'un mètre de périmètre, non seulement sur le tronc, mais encore sur les branches grosses comme des arbres, aux nombreuses ramifications, sur lesquelles s'étend la formation de bois annuelle.
Toutes les productions végétales ou animales, exploitées avant le terme de maturité, n'ont qu'un rendement nul, sinon inférieur comme quantité et qualité. Prenons par exemple une prairie qui
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rence défectueux. Si la plupart des sous-bois sont formés par des sujets de hautes tiges, de trembles et de bouleaux seulement, la perte est compensée par leurs dépouilles qui tapissent le sol, nourrissent et font germer des essences précieuses jusqu'à la prochaine révolution ; qu'il se perde encore quelques essences précieuses sur certains emplacements dont la révolution devrait être faite un demisiècle plus tôt que sur tel autre emplacement, ceci est un point incontestablement défectueux, mais comme il n'existe rien de parfait ici-bas, le régime de la futaie ne saurait, plus que toute autre institution, prétendre à la perfection.
Les aménagements compliqués et de genres si variés poursuivis jusqu'à ce jour n'ont fait qu'empirer ce point faible et amener le forestier dans la plus grande confusion ; le régime de la futaie, qui a le pouvoir d'enrayer le mal, est un moyen rationnel, et dont la simplicité, à la portée de chacun, évitera à l'avenir les erreurs.
En matière de forêt, il faudrait rompre avec tous les principes qui nous ont été donnés.
Je vais prendre comme exemple de forêts ravagées par les aménagements actuels, la forêt de Seillon, près de Bourg-en-Bresse, appartenant à l'Etat.
Au cours d'un voyage que je fis en 1881, je quittais Bourg et pris la route de Lent à Chalamont ; après avoir monté une légère ondulation de terrain, j'arrivais dans la forêt de Seillon, sur un emplacement cultivé de deux à trois hectares ; à deux mètres de là.
sur la droite, se trouvaient les pépinières de l'administration, composées uniquement de pins noirs d'Autriche et d'acacias. J'abandonnais la route et pris un chemin d'intérêt local qui me conduisit dans des taillis de neuf à dix ans horriblement éclaircis, où se trouvaient de grands arbres étendus de tout leur long, écrasant les taillis. Quels ne durent pas être les dégâts éprouvés l'automne suivant, quand il fallut les enlever afin de retirer le maigre butin au bois dépouillé et dont le volume aurait été reporté sur les brins restants.
L'exploitation est si difficile que les frais dépasseraient le rendement du bois que l'on retirerait, aussi les gens qui en sont chargés, pour s'éviter les frais de transport à dos d'homme sur des distances considérables, tracent des chemins de vidange très rapprochés les uns des autres, qui aboutissent tous au chemin devenu collectif.
Les brins coupés dans les tracés de vidange poussent pendant quatre à cinq ans et meurent étouffés sous le couvert des brins non coupés en bordure du tracé, qui déterminent des chemins-clairières sillonnant en tous sens la forêt.
Pour circuler librement avec des voitures chargées de fagots, il faut au moins trois mètres de tracé; ces chemins-clairières étant rapprochés à des distances variant de cent à cent-cinquante mètres, pour peu que Ton opère des éclaircies sur une étendue de quelque importance, on constate que plusieurs hectares de bois sont entièrement perdus. Les brins blessés,
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cassés ou broyés se chiffrent par milliers; le spectacle navrant offert par une forêt éclaircie est indescriptible, c'est comme une pépinière dans laquelle tous les maraudeurs du département auraient librement exercé leur coupable industrie. La section éclaircie de Tannée précédente reliée à la dernière section éclaircie, est couverte d'herbacés parasites qui ont poussé drus et serrés, et qui avant étaient étouffés sous le couvert épaïs des brins supprimés; en outre, on peut remarquer de nombreuses souches entièrement privées de leurs tiges; les gaulis minces et élancés, renversés en tous sens^ font pitié; d'un beau taillis, il ne reste qu'une vulgaire pépinière dont l'ensemble forme line végétation tourmentée. Dès l'automne prochain, il sera opéré des éclaircies sur la section attenante aux deux premières et ainsi de suite. Il n'y a pas de raison de s'arrêter en si beau chemin !
En septembre de la même année, je fus appelé en Seine*et-Oise pour des travaux; je vis dans ce département, sur la route de Versailles, de vastes forêts qui me parurent la plupart en taillis; à certaines places, les arbres étaient très mal traités et pour tout ornement ils portaient un plumet à l'extrémité, replié sur lui-même, grêle et mourant; le long du tronc de petites branches intermédiaires avaient poussé, ce qui maintenait autant que possible l'existence de l'arbre, mais une fois supprimées, le sujet ne pouvant supporter ce dernier coup périssait infailliblement.
Ah I qu'une bonne autopsie démonstrative opérée sur plusieurs sujets, en la présence de quelque per-
Wy sonnage autorisé et soucieux du bien de la nation,
t aurait mis à jour les affections multiples produites
^^\ parl'élagage; effrayé à la vue des pertes devenues
f:t incalculables, on aurait peut-être abandonné pour
p jamais ce genre d'élagage que je considère à bon droit
'i. comme la pire des opérations !
"•' Un article écrit dans la Revue des Eaux et Forêts
5> du mois d'octobre 1 880, dont le titre porte « Emondage
|: des baliveaux )>, par M. Molleveaux, sous-inspecteur
l- des forêts dans le département de TAube, qui est le
f porte-voix de l'administration forestière en matière
t' d'élagage, montre qu'il est très satisfait de Télagage
P des arbres de réserve au moment du récolement,
|.. « l'opération étant faite par des ouvriers expérimentés
fc ne laisse aujourd'hui rien à désirer », dit M. Molle-
^ veaux, mais quel ne dut pas être son étonnement en
Tv venant visiter ses bois quelques semaines plus tard,
^'- de constater que des « gourmands » en forme de
ï- ■ manchons entouraient les arbres depuis le pied jus-
|r qu'aux premières branches, que la cime des arbres
j^ était desséchée, que la majorité dépérissait et qu'un
^ , certain nombre seraient morts avant la prochaine ré-
1^ volution.
1" La Conservation à laquelle est attaché M. MoUe-
^ veaux vient d'inventer une. raclette-émondoir, mise dans la main des gardes forestiers pour détacher les ramilles avant qu'elles ne soient lignifiées, c'est-àdire que l'opération est faite après la poussée, en
1^ pleine chaleur ; les arbres en forêt ont le tronc abrité du hâle et des coups de soleil, les vapeurs ou buées
invisibles qui se dégagent du sol les maintiennent dans une température tiède et humide qui correspond à leurs besoins; habitués à vivre en nombreuse compagnie ils sont devenus dépendants les uns des autres, et d'un seul trait, brutalement on les sépare, on les isole, on les expose à Tardeur du soleil; privés des forces et des éléments qui formaient la base principale de leur vigueur, les arbres demandent quelque temps pour s'habituer à la nouvelle existence, très critique, qui leur est infligée.
Afin de remplacer le couvert manquant sur le tronc de l'arbre, suivant ses forces, il pousse des brindilles innombrables qui seules peuvent le préserver des éléments destructeurs ; lorsque le tronc est mis à nu, les branches basses élaguées et les ramilles sans cesse arrachées, en juillet et en août les coups de soleil obliques du couchant, dès les trois heures, frappent en plein sur le tronc dépouillé de feuillage, la chaleur est telle que la main posée dessus peut à peine la supporter; le cambium devenu épais, mais non encore lignifié, entre en ébuUition, la sève cesse de circuler, la vapeur dissolvante de la chaleur détache récorce et le liber du bois, l'atrophie atteint entièrement le sujet qui périclite d'abord par le sommet, puis elle descend peu à peu jusqu'au pied, selon que la sève perd chaque année de force ascensionnelle, et voilà comment l'élagage gâte non seulement la qualité du bois mais aussi des forêts entières.
S'il existe des « gourmands » aux arbres du jardinier, il n'en saurait être de même aux arbres du
forestier; ces rejets proviennent de causes diverses; ainsi une racine qui atteint un emplacement riche en matières nutritives, la branche avec laquelle elle est en corrélation n'étant plus de force à absorber toute la sève, il surgit des gourmands près de sa couronne ou sur elle-même. La branche étouffée sous le couvert, atteinte par la foudre ou par une autre cause affligeante, produit des gourmands sur la couropne dès que la sève cesse de circuler ; les élagages vicieux produisent aussi des gourmands.
Le jardinier qui les supprime est dans le vrai, l'existence de ses arbres lui importe moins que la grosseur et la qualité des fruits; les gourmands aux arbres des forêts sont des régénérateurs, ils absorbent la sève qui ne trouve plus ailleurs assez de canaux pour son écoulement; le forestier doit donc les conserver comme tels.
Lorsque les arbres de forêt réclament la main du forestier, il faut agir en sens inverse de l'aboriculteur qui élague ses arbres par-dessous dans les pépinières et les dispose en massifs serrés destinés à la vente; le forestier, au contraire, doit réduire les branches du sommet de ses arbres, conserver la flèche et ne jamais faire des amputations ras du tronc.
Soit par expérience, soit par instinct, les anciens forestiers, qui ne se targuaient pas du mot de « progrès >►, n'auraient jamais, sous aucun prétexte, porté leur serpe meurtrière sur les arbres de réserve, à moins qu'ils n'y fussent contraints par des cas spéciaux; alors c'était la coupe à rabat que le bon
sens leur indiquait et qu'ils mettaient à exécution. Il ne faut jamais mettre à nu le tronc des arbres par la suppression des branches basses et des ramilles qui rentourent dès le printemps qui suit la révolution, Texistence des arbres en dépend et c'est la chose capitale.
Dans Tautomne de cette même année, j'étais occupé au château de la Mor maire, près de Monttort- L'Amaury et je constatais des réserves dans les bois de TEtat atrocement élaguées, les réserves de la dernière exploitatiofi devaient plus tard subir le même sort.
Si les anciens forestiers nous ont laissé de belles pièces de bois d'oeuvre, les forestiers d'aujourd'hui ne laisseront aux prochaines générations que des arbres rachitiques entièrement tarés à l'intérieur.
Les ministres, les iégisiaieurs veillant au bien de la Nation, absorbés dans leurs constantes préoccupations, doivent ignorer les maux dont nos forêts sont atteintes, mais si Tun d'entre eux quittait son poste pour visiter les forêts, il constaterait alors toutes les défectuosités que je viens de signaler. Le nom de celui qui condamnerait à jamais les élagages et les éclaircies systématiques serait glorifié par les générations futures pour avoir sauvé d'une ruine complète les forêts déjà épuisées. Le moindre raisonnement, le bon sens le plus commun, démontrent à l'homme qui n*a pas de parti pris, bien, qu'il soit étranger à la sylviculture, que Ton n'exige pas impunément des végétaux ce qu'ils ne peuvent donner.