‹ Le forestierChapitre 11 sur 21 · LA TENDRESSE · texte numérisé non relu

LA TENDRESSE

Cette adoption transforma le fils de laDreuse. Chaque matin et chaque soir, au lieu de manger avec la lenteur méthodique des gens de la campagne, il précipitait son repas pour avoir le temps de travailler au nettoyage du logis. 11 enlevait la poussière, faisait reluire les ferrures, mettait en ordre le petit ménage. Il était devenu femme pour que le marmot eût ses aises.

Une fois au chantier, comme il travaillait de bon cœur ! La semaine finie, il guettait maintenant la paye, tel qu'un avare. Le samedi soir notre homme revenait par le bourg, afin de rapporter du pain frais au petit, et presque chaque fois y joignait un beau nougat étendu sur une carte à jouer ou même un cheval rouge en sucre

d*orge. Et de se frotter les mains joyeusement, en ouvrant la porte ! Le gamin tournait autour de lui, avec un plaisir mêlé d'inquiétude.

— Y a-t-il quelque chose pour petit Jacques?

— Vantiers. Cherche.

Le Petit Parisien tâtait les poches, la gibecière ; découvrait à la fin la menue friandise et sautait en riant devant son grand ami.

Par les belles journées on allait ensemble à la ve7ite. Le garçonnet portait la gourde, avec ce sérieux comique des enfants auxquels une chose utile est confiée. Renaud, chargé de ses outils, s'apprenait à causer tout haut, pour égayer sou fieux. Il s'étudiait aussi à boiter moins. L'amitié n'a-t-elle pas ses coquetteries comme l'amour? Mais Jacques n'y prenait plus garde, grâce à l'habitude qui d'une cause d'étonnement lait une chose-type ; et le petit paysan aurait plutôt été disposé à dire des autres :

— Gomment se fait-il donc que ces gens-là ne boitent pas comme le gars Jean?

On faisait la collation dans un abri de planches gazonnées et, pendant que le grimpeur bûchait dans son arbre, le Petit Parisien rôdait aux environs, enfonçant des baguettes dans les fourmi-

LE FORESTIER t03

iières, pourvoir. Le dimanche, en sortant du cimetière, tous deux allaient à travers bois. Le iorestier enseignait à son élève comment on avance le bras pour faire sa trouée dans le fourré. Le petit s'initiait, avec un bonheur étrange, aux goûts et aux allures de son guide. La forêt lui souriait; les bruits de la solitude, loin de l'effrayer, semblaient doux à son oreille comme des voix amies. Quand vint le printemps, c'était merveille de le voir ébahi à la vue d'une fleur nouvelle.

— Ça te plaît aussi, à toi, le couvert? demandait le braconnier avec attendrissement.

— Oh ! oui. C'est amusant, va, de courir làdessous. Y a toutes sortes de choses. J'y venais quelquefois avec ma Lanie, njais pas si loin.

— Plus on s'enfonce loin, plus ça paraît beau.

— Mais, mon Jean, puisque tu aimes tant les arbres, pourquoi donc que tu leur fais du mal avec ta serpe? Tu as l'air tout fâché quand tu tapes dessus?

— Pardi non, je ne suis point fâché. Je connais ces anciens-là depuis que je suis au monde; je les aime itou, et lorsque le vent souffle dedans, je démêle quasiment le parler des feuilles.

Mais s'il faut en déshabiller un, je l'aperçois qui se dresse en face, les branches étendues, d'un air de dire que je suis trop chétif. Alors, moi, ça m'excite et les oreilles me bourdonnent. D'aucunes fois, si je suis à la pointe avec ma corde, l'arbre me secoue en colère, ainsi que les chevaux qui veulent renvoyer un taon. Du coup, je bûche si fort que le cœur m'en bat. La branche, en tombant, me vise la tête, je cogne encore plus dur, je ne me connais pas. Mais, dès que la tête est cheue, ça me fait pitié. Le pied tremble d'une si drôle de manière... on dirait que ça vit.

Jacques se prend à rire, avec cette hésitation curieuse de l'enfant qu'une idée nouvelle a surpris.

— Ne ris pas : y ^ ben sûr quéque chose dans le cœur des arbres. Regarde ma blouse ; les taches que le bois fait dessus n'ont-elles pas l'air de sang? Et quand je mets ma bûche verte au feu, on l'entend geindre, n'est -il pas vrai? Elle pleure.

— Eh bien, alors, il ne faut plus couper les arbres.

— Que si ! C'est charité de les ôter quand ils se couronnent, ils pourriraient. Et puis y a les

jeunes qui étouffent dessous et veulent monter. Chacun son tour.

Ils vont. L'enfant questionne Renaud sur tout ce qui s'agite autour d'eux. Celui-ci sait l'histoire de son bois, du premier hêtre au dernier insecte, et la raconte.

— Qu'est-ce qu'on entend là, dans ce trou d'arbre?

— C'est un nid de mouches qui se préparent à essaimer. Nous les enfumerons dimanche soir, t'auras le miel.

— Et cet oiseau-là, qui passe avec un 'gland dans son bec?

— C'est un geai. Il fait ses provisions pour rhiver; mais, comme il est sot, le bestial oubliera où se trouve sa cachette et jeûnera avec les camarades.

— Y a donc des bêtes qui ont plus d'esprit que les autres?

— Oui, c'est comme chez le monde. Y a les malicieux et les bégauds. Celui qui a remarqué leurs manigances sait ben qu'ils ont une cornprenoire.

— Pourtant ils ne savent pas causer, comme nous?

— Sois tranquille, ils s'entendent tout de même, à leur mode. Et p'têtr'aussi qu'ils ne sont pas si malfaisants que nous autres, puisqu'ils n'ont pas besoin de gendarmes.

Ce dernier mot éveille chez le jeune garçon le souvenir de la capture de Renaud rAffût. Le père de Lanie en a si souvent parlé devant lui! Il brûle d'interroger son ami, hésite, puis enfin :

— Dis donc, Jean, c'est-y vrai?

— Quoi?

— G'est-y vrai que tu avais une bonne amie à Vibraye ?

Le grimpeur devient rouge comme une guigne.

— Des bêtises! Je n'ai seulement pas mis le pied dans ce pays-là.

— Je te crois, mais je l'avais ouï dire. D'ailleurs, quoi donc que c'est, ça, une bonne amie?

— Je n'en ai jamais connu. Mais d'après ce qui se raconte au chantier, c'est une manière de grande pâtoure avec qui qu'on danse aux assemblées et qu'on reconduit à la brune par les sentes en l'embrassant.

— En as-tu quéquefois trouvé dans la forêt, de ces bergères-là?

— Guère, pasque je me tire d'un autre côté.

quand y en a. Ça fait trop de bruit en jargonnant, les filles; et je me sens tout empêtré quand elles virent les yeux sur moi. Et puis, c'est du temps perdu, car ça ne peut servir à ren, d'embrasser les pâtoures !

— Mais tu avais d'autre société dans le bois, Renaud? On m'a dit que tu y allais avec...

— Petit innocent, va ! Et avec qui donc?

— Dame, avec un fusil.

Le gars Jean baisse la tête sans répondre.

— Est-ce vrai? Oh ! que j'aurais voulu le voir! Tu ne Tas donc plus?

Le braconnier balbutie :

— Ne me parle plus jamais de cette chose-là. Je n'ai point de fusil.

— Quel malheur! Ça m'aurait tant plu de t' entendre faire : pan ! Nous aurions été à la chasse tous les deux, et tu m'aurais tué de belles petites bêtes.

Jean Renaud tremble de tous ses membres. Il a renoncé au braconnage pour se donner toutentier au petit. La peur du danger l'a pris en devenant père, et les araignées tissent en paix, depuis l'an dernier, leurs toiles sur la poutre creuse. Il n'y pensait plus. Sa passion s'était assoupie sous les

^aressesde l'enfant, et voici l'enfant quil'appelle, qui la fait bondir! Ce fusil, c'est vrai, il est au logis, sous sa main... Oh! sortir la bonne arme de sa cachette, coucher en joue un fauve bondissant, respirer l'odeur de la poudre ! Il se souvient, ses âpres désirs se rallument... Mais non, le délaissé a besoin de lui; il ne faut pas qu'on l'enferme.

L'effort l'a fait pâlir, mais il demeure vainqueur de lui-même.

■ — Allons-nous-en, murmure-t-il d'une voix triste. Tout cela c'est des menteries. Y a belle heure que le flingot est cassé.

Le Petit Parisien demandait chaque dimanche à pénétrer plus avant dans la forêt, mais il était trop faible pour supporter de telles fatigues. Renaud construisit alors une charrette à bras, aussi basse qu'une brouette, mais conduite au moyen d'une flèche, telles que les campagnardes en possèdent pour porter leur lait depuis que le coussinet de Perrette est passé de mode. Il garnit l'intérieur d'un épais lit d'herbe et exigea que son Jacques y prît place pour s'épargner les marches excessives. Il le voiturait tout le long des lignes, en évitant soigneusement les cahots.

LE FOr.ESTIER 199

— Ta verras tout aussi ben et tu ne te lasseras point.

Parfois le garçonnet, sous l'influence du grand air, était pris de sommeil., dans ses courses pédestres au milieu du bois. Renaud, que sa tendresse avait rendu ingénieux, s'arrêtait bien vite sous le premier prétexte venu, car il ne faut jamais dire à un enfant qu'il a envie de dormir. Celait lui, l'infatigable, qui se plaignait de la fatigue. Il s'étirait, demandait à rentrer.

— Oh! moi, je ne suis pas las du tout, lui disait Jacques d'un air mutin.

Et ses petits yeux se fermaient, quoi qu'il fît. Jean posait délicatement sur son épaule la blonde tête vacillante, enlevait le corps sans secousse et portait le dormeur à sa charrette pour le ramener à pas lents au gîte.

C'est vers cette époque-là que le forestier apprit à coudre, afin de tenir lui-même en bon état les vêtements de l'orphelin. A peine la petite blouse avait-elle subi les outrages du hallier, que gravement assis sur une chaise basse, devant sa porte, cet homme que la tendresse rendait femme conduisait l'aiguille d'une main inhabile et patiente. Le fil blanc grimaçait sur la plaie

fermée. Il retenait sa respiration, tant il s'appH quait, pour que ce fût plus beau et plus solide. Et souvent, le dimanche matin, lesfagoteurs l'enlendirent au doué, faisant claquer son battoir sur une chemise d'enfant.

Nos deux compagnons vivaient de la sorte depuis tantôt dix mois. Septembre faisait rougir déjàles premières feuilles d'érable. Ils rencontrèrent près de la carrière aux moellons le père de Mélanie. Son abord n'était pas plaisant d'ordinaire; cette fois il ne répondit bonjour que tout juste.

— Vous vous promenez, comme ça?

— Nenni, je cherche ma pioche neuve, qui est adirée (égarée).

— Voulez-vous qu'on vous donne un coup de main?

— Je ne tiens pas tant que ça à ta compagnie.

— Et le môme, vous n'y dites ren?

— Que que je lui dirais? Je n'en veux ouïr parler, à la mode que tu l'éduques.

— Ah oui ben? Voudriez-vous qu'il soit scieur de long, à neuf ans?

— Pas de feintise : j'voudrions qu'il aille à la messe. On te Fa baillé en garde et tu en mésuses.

Mais ton père-grand l'a dit avant moi : t'es pus un loup qu'un homme.

Renaud n'avait jamais songé à cela. A la Ionique les voix de la forêt et aussi une autre voix qui parlait au fond de lui-même l'avaient averti qu'il existe quelque chose, au-dessus des bûcherons et des futaies, du côté où brillentles étoiles. Mais sa croyance, trop abstraite pour ne pas rester vague, ne le rattachait par aucun lien aux pratiques chrétiennes qu'il n'avait pu comprendre. Il était religieux par ses aspirations, naïvement impie quand son esprit enfantait un raisonnement.

— M'est avis que je m'ennuierai dans le paradis, disait-il, puisqu'on n'y fait ren du tout que d'être assis pour chanter des cantiques. J'aime mieux courir dans les gauhs, moi, dame.

— Lanie aurait mené le gars aux offices, elle; et, quand l'âge serait venu, au catéchisme. Toi, l'es un arquelier.

Et le boisselier lui tourna le dos.

Arquelier signifie coureur de routes, rôdeur malfaisant. C'est évidemment le diminutif méprisant du mot archer, que nos indigènes tiennent sans altération de leurs aïeux du moyen

âge, contemporains des pillages des Grandes Gom pagnies.

— Ah! je neme gausse pas desgens dévotieux, répliqua Renaud; chacun est-il pas libre de besogner suivant son idée? Où Mélanie aurait mené le mioche, je le mènerai.

A dater de ce jour, il conduisit chaque dimanche le Petit Parisien à lagrand'messe. On les voyait tous deux debout à l'entrée, près des fonts baptismaux, silencieux et immobiles. Au moment où le prêtre montait en chaire pour le prône, Jean toussait et crachait afin de faire comme les autres ; le reste du temps il se tenait coi. Lorsqu'on avait distribué le pain bénit, il serrait précieusement son morceau dans sa casquette, aûn d'en régaler le petit à la sortie.

Jacques le plus souvent se haussait sur la pointe des pieds, les yeux fixés du côté du chœur. Jean s'en aperçut, suivit la direction du regard etne remarqua rien de notable, car on ne voyait là que des gamins de l'école rangés sur deux bancs parallèles, avec le vieux maître en serrefile. Après Vite missa est, la petite bande s'acheminait en colonne, avec un formidable clapotement de sabots. Quelques-uns poussaient le

-.E FORESTLER 203

camarade qui marchait devant ou renversaient une chaise comme par mégarde, puis ramenaient un bras sur leur bouche afin de rire sans bruit.

— Que regardais-tu donc, tout à l'heure, Jacqiiot? Tu étais fièrement attentionné.

— Les garçons de l'école, et aussi le Monsieur à lunettes...

— Ce n'est pourtant guère curieux. J'y ai été, moi, dans le temps passé, à la classe; j'en éiau ben énervé.

— Je ne m'ennuierais pas là, moi. Sais-tu lire, Jean?

— Ma foi non. A quoi que ça sert?

— Ça sert à savoir. Les livres expliquent toutes sortes de belles affaires, à ce qu'on dit.

Le grimpeur haussait les épaules. Mais chaque fois Torphelin regardait les écoliers avec envie et parlait des livres en soupirant.

— T'as donc envie de t'assavanter?

— Oui, va, mon Jean ; ça me plairait rudement d'apprendre.

Renaud calcula que la dépense n'était pas forte et que l'enfant serait mieux au bourg avec les autres que tout seul sous bois par les mauvais temps.

— Allons, on te mettra à l'école, conclut-il.

Il le conduisit, joyeux et empressé, chez ce même magister qui avait été le croquemitaine de sa jeunesse.

— Sans t'offenser, Jean Renaud, dit celui-ci, il faut espérer que ce petit bonhomrne-làne sera pas si borné que toi.

— Que voulez- vous, not'maître, tous les gars ne sont pas faits de même. Ce petiot-là a de l'esprit, moi je n'ai de ma vie eu d'entendement. Et puis, ce n'est pas pour vous offenser non plus, monsieur l'Instituteur, mais jamais je ne me suis tant abêti que dans votre compagnie.

— C'est bon, c'est bon. Et le gaillard que voici, est-ce ton frère?

Renaud répondit avec une tristesse mêlée d'embarras :

— Jacques était le nourrisson de la grande Mélanie.

L'excellent homme n'en demanda pas davantage, et dès le lendemain le Petit Parisien fut en classe.

La tendresse de Renaud veilla sur l'écolier. Il ne s'acheta pas de giletd'hiver, cette année-là, afin que son Jacques eût un habillement neuf.

Tous les matins il lui lavait soigneusement les mains et la figure. Le petit sac de toile attendait, bourré de provisions pour la journée. Jean faisait un énorme détour à l'effet de conduire Tenfant à moitié chemin avant de se rendre au chantier. Le gamin, une fois seul, marchait bien sagement, dans la crainte de déchirer sa blouse neuve, et gagnait la maison d'école où il étonnait le professeur par son esprit éveillé. Le soir, quel plaisir de descendre en suivant les sentiers ombreux et de rejoindre le grand frère en pleine futaie; puis de rentrer tous deux par la traverse I Une fois là-bas, l'un allumera le feu, l'autre taillera la soupe; on piquera deux belles pommes avec la pointe du couteau, et durant la cuisson on les regardera baver sur la cendre chaude.

L'année suivante, lorsque le Petit Parisien sut un peu lire, Jean Renaud fut saisi d'une assez vive inquiétude.

— Voilà un gars qui a trop d'esprit pour moi; j'ai idée qu'il pourrait bien s'ennuyer dans ma société.

Alors il se mit à chercher, dans es au-delà de sa vie toute physique, des amusements dont il pût régaler le petit compagnon. Il poussa Tabné-

gation jusqu'à sortir des bois; le conduisit dans les bourgs voisins, aux Assemblées; lui montra les femmes endimanchées de la plaine traînant leurs pieds larges aux abords des auberges pavoisées. Il le hissa sur les chevaux de bois, dont un orgue de Barbarie réglait la course monotone; lui fit lancer la bille de ces loteries où l'on gagne des macarons et des verres à patte. Ils eurent le spectacle bruyant des jeunes métayers qui boivent d'autant plus qu'ils ont moins soif et font glapir les promeneuses en leur pinçant la taille par derrière, sans les connaître. Cependant les tilbur^'s arrivaient sur la place, bondés de familles entières, et soulevaient parmi la foule une poussière pénétrante. Le violon miaulait dans le bal circulaire entouré de cordes. Le dentiste a de Paris », magistralement dressé sur sa voiture dételée dont une grosse caisse occupait l'impériale, maintenait d'une main ferme sur la banquette un paysan orné d'une fluxion et racontait au public qu'il allait extraire la dent de l'indigène avec le même sabre qui lui servait d'habitude pour les têtes couronnées. Plus loin, de longues tables étaient abritées sous un auvent, avec un chargement de cidre et de rilles aux odeurs

LE FORESTIER iffi

épaisses. L'adjoint courait, en jouant des coudes, vers le billard anglais, afin de séparer des sabotiers qui réglaient à coups de poings une partie douteuse.

— Ça te plaît-y ben, la fête, mon p'ti gars? demandait le braconnier en affectant un air charmé.

— Au contraire, ça m'ennuie tout plein. J'ai la tête cassée et aussi un brin mal au cœur. Je me plais mieux dans la forêt.

Mais il y avait également des fêtes sous bois. Là, c'était chez eux; Renaud ne manqua pas de les montrer à son ami.

D'abord \3icueilledu. muguet, vers l'Ascension. De Gréez à Saint-Agut la côte est renommée. Grands et petits, tous s'éprennent de ces grappes odorantes dont la blancheur laiteuse surgit à l'ombre dans la verte enveloppe des feuilles élancées. Le muguet est une fleur populaire. Aussi tous les oisifs des bourgades riveraines tombent en forêt dans la saison charmante de cette floraison. En ce moment le fourré change (le mœars. Les jeunes citadins portent leur redingote pliée sur le bras; les demoiselles chantent du gosier des romances de Loïsa Pupel;

d'aucuns roucoulent, d'autres 'je poursuivent. Le soir venu chacun a son bouquet. On fait des échanges. Les mères suivent, majestueuses et rebondies, abandonnant au zéphir les brides dénouées du bonnet à fleurs. Des papiers graisseux rampent de toutes parts sur l'herbe écrasée des clairières. On entend le bruit sec des goulots qui s'entre-choquent sur le bord des paniers portés à deux, une canne en jonc verni passée dans l'anse.

A la Saint-Louis, c'est la nouzillée. On appelle nouzille la noisette. Les étrangers ramènent alors au bois leur joie tapageuse. Le fruit pend à toutes les branches dans ses enveloppes frisées. La mercière en a bourré ses poches, l'huissier en gonfle son cabas. Un neveu du curé, caporal en semestre, les abat à coups de badine avec des moulinets de maïue d'armes. La dame du buraliste se sert de son ombrelle hanneton doré pour courber les branches. Les ardents déposent à terre leur chapeau et se défient pour un. assaut de gymnastique. Ailleurs on organise une ronde. Seul entre tous le barbier, qui a été garçon à Gourbevoie, refuse d'y prendre part et répond avec dédain :

— Moi, je n'aime que les danses de caractère.

LE FORESTIEU 209

Le Petit Parisien tire son ami par le bras du côté du silence.

— Ça ne m'amuse encore pas, cette offaire-là; frère, allons-nous-en.

— Oh! cher mignon... Tu aimes donc la vraie forêt autant que moi ?

— Oui, je l'aime! Mais tu ne sais pas? Je voudrais que le monde ait dit vrai... Si mon Jean avait un fusil, on courrait ensemble après les bêtes du bois.

Renaud l'Affût chancelle. Quoi ! Encore cette pensée? Il l'a si souvent caressée, lui, depuis la vie à deux dans les taillis déserts! Son cœur déborde.

— Que dis-tu, fou? Mon fusil? Oh! je te jure qu'il est cassé! Mais pourquoi, pourquoi penser à la chasse?

Le Petit Parisien, les narines dilatées, promène vaguement ses regards sous les voûtes profondes, il aspire les émanations du bois ; sa pensée se noie au milieu des visions sauvages. Le mystère des halliers l'attire; l'amour des Chemins Verts lui apparaît avec des formes précises; c'est l'heure de la révélation.

— Je ne sais pas si je pense à la chasse. Mais

j'ai faim de m'enfoncer là-dessous, toujours plus loin; de guetter ce qui s'y passe, d'ouvrir les

mains, de prendre les oiseaux qui s'envolent

Des jonchées de feuilles s'étalent devant lui, retroussées par le vent en sillons onduleux. Il les franchit d'un pied orgueilleux et, sous le flot de sa jeunesse montante, redresse la tète en frissonnant.

— La forêt est à nous, disV Oh ! le bon air qui est à nous !

Renaud s'est reconnu dans cet enfant translormé. Il est fasciné, il tressaille, brûle ; mais cette fois encore la pensée de sa paternité l'apaise et le rappelle à lui-même.

— Non, non, je ne toucherai pas à mon fusil. Il dort, ma main ne le réveillera point. Si je t'écoutais, j'irais encore en prison; et si j'y allais, tu serais perdu pour Jean. Le garde a l'œil sur moi, va, et j'ai peur de lui, à cause de toi... Que

'homme du Plantis soit maudit!

Le braconnier ne se doutait guère, en proférant son cri de haine, qu'il serait bientôt à même de se venger du garde Marcel.

Page 1