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LE MARCHAND DE DOIS

Resnardeau le marchand de bois fréquentait de plus en plus la maison du Plantis. Sans cesse en relations d'affaires avec le régisseur, il inventait mille prétextes pour entrer là, s'installer près du feu, agir comme chez lui. On parlait dans le pays de son mariage avec la demoiselle. Effeclivement il se montrait galant envers Henriette, mais galant à sa manière.

Cet homme de la forêt avait quarante ans. Corpulent, couperosé, d'allure massive, l'œil ef-

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fronté, la lèvre inférieure affaissée, le verbe haut et le rire épais, il possédait à quatre lieues à la ronde la réputation d'un « noceur fini ».

On le voyait ordinairement vêtu d'un costume de velours à côtes. Son mètre articulé sortait à demi d'une immense poche à la hussarde. Sa cravate de couleurs voyantes, tendue lâche autour d'un cou de taureau, se terminait par un nœud à la marinière. Il ne portait pas de barbe, sauf une touffe oblongue au menton. Sur son front bas poussaient des cheveux rouges, en épis. Son chapeau de feutre mou restait en toute circonstance sur sa tète, mais il touchait légèrement le bord en disant :

— C'est avec la permission de ces dames.

Il aimait à lancer aussi comme phrase d'entrée :

— Y a-t-il moyen de moyenner?

Besnardeau gagnait de l'argent. On le disait

même peu scrupuleux sur sa façon d'exécuter les marchés. Néanmoins il restait pauvre autant qu'à son point départ, dépensant au dehors ses bénéfices à pleines mains après chaque opération. Il appelait cela : tirer une bordée. C'était le bohème des Chemins-Verts.

Son métier de marchand de bois le forçait à

séjourner un peu dans toutes les villes de la région, pour sous céder les lots de ses coupes. Il avait plus d'une fois fait la ripaille dans les guinguettes à tonnelles dépeintes. Les cafés chantants constituaient son suprême plaisir. Ses libations copieuses avec les petits entrepreneurs, son admiration tapageuse pour les extras frelatés de toute nature, faisaient de lui — autant que son tempérament — l'homme des choses malsaines. Sa pose (tout être inintelligent obéit à une pose) était de faire dire de lui :

— Quelle pratique tout de môme, ce Besnardeau! La semaine passée, au Mans, il a mangé au moins cent francs dans sa journée.

il prenait la grossièreté pour une distinction.

Ses goûts s'arrêtaient au vermouth.

Ce lourdaud, sans cesse en escarmouches avec toutes les filles d'auberge, répétait bruyamment les anas graveleux des maisons suspectes et se serrait contre ses voisines, en voiture publique, avec des réflexions à double entente.

Sa liaison avec Marcel lui donnait accès au Plantis; il trouva en face de lui une fille jeune et s'en occupa, pour tuer le temps. Peu à peu brutalement attentif, il fit l'inventaire d'Henriette.

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Ses yeux allaient ici et là, hardis et pesants. 11 y a des regards qui mettent au supplice les honnêtes femmes. Avec certains individus la plus innocente éprouve, à l'aborder, une sensation de malaise et devient pourpre.

Besnardeau ne nourrissait de projets d'aucune sorte. Se trouvant là, désœuvré, il obéissait à l'appétit, comme une bête. Ses mains avaient d'audacieuses indiscrétions; il tenait à la demoiselle les mêmes propos qu'aux scieurs de long. Il la suivait dans le jardin, et pendant qu'agenouillée elle faisait sa récolte de légumes pour le dîner, il inspectait les hanches ou les épaules, et son visage se colorait légèrement. Dès qu'elle se rendait au juchoir pour dénicher les œufs de ses poules, il s'empressait, feignait de tenir le pied de l'escabeau par prudence, et se baissait pour la voir monter.

Henriette le prenait en aversion. Pure sans être ignorante, car les mystères de l'étable ou du toit voisin instruisent, vite et quoi qu'on fasse, les filles de la campagne, elle comprenait vaguement les préoccupations cyniques de cet individu et se sentait souillée par ce contact. Le respect d'elle-même, la direction naturelle de ses pensées

l'entraînaient à fuir devant la bassesse brutale de tels hommages; mais elle n'osait exprimer dans le tête-à-tète son mépris au marchand de bois, car l'instinct l'avait avertie qu'il profiterait de la circonstance pour lui répondre quelque chose d'énorme.

Elle essaya de prévenir son père ; mais au premier mot celui-ci haussa les épaules :

— Voilà bien les petites filles d'aujourd'hui; elles s'imaginent toujours qu'on se met martel en tête pour elles ! Fiche-moi la paix.

Maîtresse Marcel comprit mieux les demi-confidences'de sa chérie. Elle qui ne savait que s'accagnarder dans sa chaise, une fois la cuisine faite, redevint active et toujours prête pour accompagner Henriette pas à pas lorsque l'intrus était au Plantis. Ce fut une lutte sourde, la protection muette du corps par l'ombre. La mère ne pouvait se fâcher : le bourgeois lui aurait donné turt ; d'ailleurs il n'y avait rien. Mais elle vint à temps et garda son poste.

Le régisseur, à ce moment même, subissait de grands ennuis qui le rendaient fort irritable. Il aurait mal reçu l'annonce de ces tracasseries domestiques, d'autant plus queBesnardeau était son

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