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confident. Marcel, pour la première fois, entrait en guerre avec les usagers des Chemins-Verts.
Toute forêt, on l'a dit, sert de nourricière à la population riveraine. Les bois de l'Etat, administrativement mieux gouvernés, n'échappent pas eux-mêmes à l'invasion. Certains de ces empiétements ont jadis été consacrés par le droit féodal sous forme de concessions d'usages. Notre législation moderne a ratifié le fait accompli. Elle l'a même perpétué, puisque le propriétaire du domaine grevé ne peut que racheter sa liberté à prix d'argent ou rendre les envahissements moins dommageables par le cantonnement. Et cependant ces servitudes sont exorbitantes, car tels usagers possèdent le droit de panage, variété de pâturage s'appliquant au parcours des porcs ; tels autres le droit d'affouage, faculté de s'approvisionner de bois de chauffage pour soi et les siens ; tels autres le droit de maronage, c'est-à-dire permission de prendre en forêt du bois de construction.
Le droit de pacage — le plus commun de tous — qui est la consommation sur place des herbes forestières par les bêtes à cornes, appartenait à tous les riverains des Chemins-Verts. Or l'été de
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1868 fut brûlant, les fourrages manquèrent : on demanda à faucher les herbes afin d'en nourrir les bestiaux à l'étable, Marcel, désireux de restreindre des incursions fécondes en abus, n'autorisa l'enlèvement que sur les lisières. On murmura. Unbordier eut le malheur de dire :
— Marcel n'est pourtant qu'un paysan comme nous.
Besnardeau excita surnoisement son compagnon à la résistance : celui-ci alors défendit d'entrer en forêt avec une faux.
— Ah! je savons ben, crièrent à l'envi les habitants, que c'est le marchand de bois qui nous fait mettre hors des coupes ; et j'avons des yeux pour en connaître la raison. C'est plus commode d'être tout seul quand on veut marquer plus d'arbres qu'on n'en a acheté, pour les avoir pardessus le marché.
Ce propos exaspéra le régisseur, qui ût son compte : effectivement des arbres non vendus avaient été enlevés. Dans sa colère aveugle il prit le parti de Besnardeau qui le circonvenait de son mieux, soupçonna les usagers et organisa une surveillance impitoyable en vue d'empêcher toute coupe d'herbes.
Au mois d'août la désolalion était générale, l'irritation extrême. Un dimanche, les usagers se réunirent afin d'exposer une dernière fois leui misère à Marcel. Une vingtaine d'entre eux se présentèrent au Plantis.
— Le maître n'est pas ici, leur ré],ondil la bonne femme que ces visages refrognés rendaient inquiète.
— Où donc est-il? Faut qu'on lui parle.
— Je pense qu'il est. au pavillon. Revenez à la brune.
— J'irons ben le trouver.
Le pavillon, situé dans la partie opposée des Ventes, était un ancien pavillon de chasse dont Marcel avait fait son pied-à-terre pour la régie des bois. Lorsqu'il était appelé chez le notaire à propos des règlements périodiques de ses comptes, il emportait ses registres, touchait la somme nécessaire; et comme le pavillon se trouvait sur son chemin, plus près des villages, il évitait le transport de l'argent en s'y arrêtant au retour pour faire la paye. C'était une vieille habitude, remontant sans doute à l'époque où les sentiers n'étaient pas sûrs, passée à l'état de tradition invariable, ainsi que cela se produit pour
toutes choses dans la vie routinière des campagnards.
Ce jour-là le régisseur avait rapporté une forte sacoche d'argent blanc, car les forestiers n'ont pas de monnaie à rendre, et revisait les feuilles de travail en attendant l'heure des visites.
Le rez-de-chaussée du pavillon était occupé par l'écurie, la remise et le chenil servant de séchoir aux joncs de l'étang. Un escalier extérieur en bois, abrité sous un prolongement du toit, conduisait aux chambres du haut : un vaste dortoir, une cuisine et la salle à manger. C'est dans cette pièce, encore à moitié meublée, que se tenait Marcel, près des degrés.
Un bruit de pas lents et lourds résonna sur rescalier. Le garde leva la tête, attendant les ouvriers du domaine ; ce furent les usagers qui se montrèrent.
— Salut, la compagnie, dirent les plus avancés. ï a-t-il moyen de vous lâcher une parole, moni>ieur Marcel?
L'autre avait froncé les sourcils.
— Que voulez-vous?
— Parle donc, toi, fit le premier entré à celui nait derrière lui.
— Non, pas moi, répondit celui-ci en se récusant. Je suis enrheumé.
Ils se regardaient les uns les autres. Enfin une voix s'éleva sur la dernière marche.
— Je causerai ben pour tout le monde, moi. Un grand bûcheron, dont la femme avait deux
vaches, passa au premier plan, montrant une mine franche et résolue.
— C'est La Volige qui va s'expliquer, murmu ra-t-on à voix basse. Écoute un peu si c'est tapé. Il s'en charge î
— Monsieur Marcel, on vient comme ça vous trouver d'amitié. Le monde pâtit de ce temps-là, voyez-vous. Je venons vous redemander les herbes à faucher.
Le garde n'était pas homme à céder devant ce qu'il considérait comme une mise en demeure. Il interrompit brusquement La Volige dès l'exorde. Debout, la main sur le dossier de sa chaise, le corps cambré dans une attitude orgueilleuse, il répondit durement :
— Chacun a droit de garder sa vache à vue dans le bois. Faites-le. Mais je ne vous dois que cela, vous n'aurez pas un fétu de plus.
— Yovons, c'est des mauvaises raisons, tout ça.
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Vous nous ruinez; faudra vendre nos bêtes qui n'ont que les os.
— Au grand jamais, depuis qu'il y a des Chemins-Verts, on n'a été si rude aux bordiers.
— C'est nous détruire par fantaisie, nous qui ne ferions pas de mal à une mouche.
— Oui-dà?Je crois pourtant que vous faites du mal à mes arbres, sous couleur de ramasser votre herbe. Il y a des voleurs de bois par ici!
Cette accusation injuste, autant que le refus lui-même, emplissait ces âmes droites d'une indisfnation çrrandissante.
— Voilà comme on nous traite, parce que nous sommes du pauvre monde.
— Patience, ça n'aura qu'un temps.
— Sortez d'ici.
— Si mes enfants crèvent à la peine, payeraslule médecin, mauvais richard?
Les têtes s'échauffaient. Une fois descendus, les riverains s'arrêtèrent en groupe dans la ligne. II y eut des cris, des injures; quelques pierres furent lancées vers les fenêtres.
Marcel jugea impossible de faire la paye au milieu d'un pareil tumulte. Les ouvriers de bois allaient tomber en pleine effervescence et pren-
dre évidemment fait et cause pour leurs voisins. Mieux valait partir. Il cacha ses registres avec son argent sous une pile de sacs vides, sortit, ferma la porte à double tour et descendit lentement les marches.
Cet homme ne manquait pas de courage; ses allures calmes imposèrent. Les bordiers ne se dérangèrent pas d'un pouce pour le laisser passer, il dut côtoyer le fossé; mais aucun d'eux ne fît mine de le provoquer. Les voix s'élevaient. Sans que personne lui adressât la parole, tous lui lançaient de vagues menaces. 11 ralentit encore le. pas, mais sans répondre, et ne se détourna qu'en gagnant le sentier du Plantis. Nul ne le suivait,
— Faites-en ramasser trois ou quatre, les autres se calmeront, conseilla gaiement Besnardeau, dès que son hôte l'eut mis au courant. Laissons ça, j'ai apporté de Fanisctte; je suis un vrai Roger Bontemps, moi.
Malgré ces affectations de belle humeur, le marchand de bois ne dérida personne. Marcel, tout soucieux, songeait aux difficultés incessantes que cet état de guerre susciterait à sa régie peut-être compromise.
— El puis, pensait-il encore, avec ces gars-là contre moi, je ne serai pas renommé aux élections municipales.
S'il eût été moins autoritaire et moins vaniteux, il eût cédé.
— Que les braillards viennent me faire des excuses, dil-il enfin; je verrai.
Sur cette réflexion, le garde se leva. Besnardeau allait partir. Dix heures sonnaient.
En même temps quelqu'un frappait violemment à la porte. Henriette ouvrit. C'était un des gardes, éperdu, hors d'haleine.
— Le feu ! Le feu est dans la forêt, cria-t-il du seuil.
— Misère de ma vie! Où ça? Où ça?
— Aux sapins des Buttes-Blanches, et le vent rabat par en-dessous !
L'homme affolé, sans un mot de plus, retourna courant par la ligne, soufflant dans sa corne d'appel et lançant dans le vide les mots sinistres :
— Au feu, au feu î Le régisseur bégaya
— Ce n'est pas vrai.
On courut au grenier, les têtes se penchèrent à la lucarne. Dans le lointain, tout on haut, de
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larges reflets brunâtres tachaient l'horizon noir. Un nuage opaque s'élevait par moments dans la lumière mobile, puis des spirales roses perçaient la fumée, avec de rapides étincelles mouchetanl au-dessus les ténèbres.
— Oh! s'exclama l'homme du Plantis; les misérables! voilà comme ils se vendent!
Arrivé dans la cour en quelques bonds :
— Besnardeau, courez-v, rassemblez du monde. Surtout des serpes et des pelles. J'attelle la grise, moi; il faut prévenir au bourg et faire sonner le tocsin. Je vous rejoindrai là-haut.
Il ne pouvait boucler les guides, tant ses mains tremblaient. Sa fille l'éclairait. une main placée en abat-jour à cause du vent; maîtresse Marcel, en larmes près du marchepied, lustrait le chapeau du coin de son tablier.
— Tiens, mon homme, coiffe-toi donc. Tu es en nage, tu attraperais un chaud refroidi.
Toutes deux n'eurent que le temps de s'écarter, Marcel partit à fond de train. Les roues sautaient en coupant la crête des ornières sèches.