‹ Le forestierChapitre 14 sur 21 · L INCENDIE · texte numérisé non relu

L INCENDIE

Lorsque le marchand de bois parvint aux Buttes-Blanches, les habitants accouraient déjà de toutes parts. La terreur du feu est inexprimable dans les pays déserts, surtout la nuit. L'alarme se répand avec une rapidité surprenante.

On parle de réveiller les travailleurs : ils sont là, leur pioche sur l'épaule. La forêt d'ailleurs est le bien commun, le gagne-pain de tous; elle brûlée, tout serait fini : aussi pas un homme qui manque, pas un qui n'ait cogné à l'huis du voisin endormi, quitte à faire une lieue de plus au pas de course.

Besnardeau voulut former en escouades ces

dévoués de la première heure; ils s'y refusèrerii' violemment.

— Tâchez de nous laisser tranquilles. Vous êtes cause de ce qui arrive. C'est vous qui volez les arbres, et non pas nous. Nous défendrons notre forêt nous-mêmes. La Volige, c'est à toi qu'on ohéira.

Le bûcheron fit couper des gaules, distribua les outils et divisa ses hommes en deux groupes.

L'incendie chemine dans les bois avec une étonnante vitesse. Le feu lèche et court. Par en bas il rampe dans les herbes, par en haut rebondil d'arbre en arbre.

Les travailleurs de la première ligne ont mission de l'assaillir et de le combattre corps à corps. Ils marchent droit sur la colonne d'embrasement, armés de longues perches, et lui opposent un front parallèle. Tandis qlic le monstre darde sur eux ses mille langues, ceux-ci, dont la vie est en péril, secouent sans s'émouvoir leurs cheveux grillés et combattent. Et de se ruer à coups de gaule sur les branches enflammées qu'ils refoulent, aplatissent, /'eignent; de piétiner en môme temps les herbes brûlantes qu'ils fauchent du sabot; d'imprimer ainsi un mouvement d'arrêt ou de recul au Feu

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dont la fureur s'abat à vide sur les bâtons sifflants.

Mais, comme un lono; serpent, l'incendie s'est replié pour prendre un clan nouveau. Il cherche son issue, se fraye un passage au-dessus des têtes par une feuille, sous les pieds par un brin de bruyère. Le voilà qui se déroule encore en avant. Les frappeurs reculent avec lenteur, aveuglés, haletants, les mains couturées; reforment leur lisfne plus loin et se rejettent, le torse de côté, pour frapper mieux, comme des batteurs de blé.

Lorsque enfin l'avalanche de feu les déborde — ils sont le plus souvent vaincus dans cette lutte inégale — les hommes de la seconde ligne sont en arrière, courbés sur leurs pelles rapides. Ceuxlà ont fait le vide devant le feu, sous le vent. Ils ont abattu, rasé, balayé; puis, au milieu de la ceinture protectrice, creusé une large tranchée. Soudain le fléau les aborde : mais plus d'herbe, plus de ramées à portée. Il se tord sur lui-même, affamé ; jette en vain par-dessus l'obstacle ses dernières flammèches que vingt pieds éteignent, s'affaisse sur sa proie fumante et expire faute de proie nouvelle.

Rien de plus émouvant que ce due) gigantesque enire les forestiers et l'incendie. Pour ces

hommes, une maison qui brûle n'est qu'un toit de moins; mais le feu dans la forêt, c'est la fm de tout.

Renaud l'Affût, qui était arrivé des premiers sans réveiller son Jacques, fut héroïque dans la lutte terrible. La flamme devant lui mordait les résineux avec des crépitements lugubres. Les écorces éclataient. De grands mélèzes agitaient au loin leurs chevelures chargées de paillettes d'or. Lorsque le torrent de lave avait un peu dévalé, les arbres calcinés craquaient encore, tels que les mourants d'Eylau qui gémirent après la grande charge ; et leurs squelettes noirs se penchaient confusément dans la fumée.

Sa colère fut immense. Quoi ! le feu prenait ses vieux amis, son ombre, son univers, et lui rejetait un peu de cendre à la place ! Le destructeur sifflait en passant, et le souffletait avec des tisons rouofes ! Oh ! mon bois...

Placé à la tête des frappeurs, en avant, il étreignait, écrasait ; se redressait, portait en tous sens des coups formidables. La poitrine baignée dans les lueurs, le dos aux ténèbres, il allait; sa silhouette se détachait bizarrement, ainsi que celle de ces grands charrons qu'on aperçoit de '/oin, le

5oir, dans les jaillissements lumineux de la forge. Forcé de marcher à reculons, il boitait en se bat- *ant avec le feu.

Un de ses sabots, raccommode à l'aide d'un vieux collet, s'était brisé dans la lutte. Il éteignai i les mousses brûlantes en les pressant de son pied nu.

Le tocsin depuis longtemps sonnait à Gréez et àSaint-Agut. Les ouvriers, sans cesse plus nombreux, avaient élargi la coupure.

— Le feu ne passera pas , criaient-ils, nous sommes sauvés.

Les femmes, les enfants, accourus en curieux, s'agitaient dans l'ombre. Chacun racontait comment il avait appris la nouvelle. Aux récits succédaient les suppositions, tout le monde parlait à la fois. Marcel, traversant les groupes, ap|)arut à cet instant-là.

— Où le feu a-t-il pris ?

— Sur la rive de la sapinière, en amont.

Il s'y porta rapidement. Les ajoncs du fossé étaient grillés, mais aucun indice ne permetta\ d'assigner une cause précise au désastre. Rien de plus difficile à connaître que l'origine d'un incendie dans les bois. Pas un bûcheron, pas un pâtre

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qui n'allume des feux en forêt malgré les défenses de la loi. Partout des fumeurs. Et tant de haines secrètes, qui promettent l'impunité au crime dans ces muettes solitudes... Le mystère demeure impénétrable.

Le garde conservait ses soupçons contre les usagers; mais comment accuser ces hommes? Ils étaient tous làlutlanlavec un dévouement visible contre le fléau. Le mieux, en pareil cas, est de se taire et d'épier les propos du lendemain dans la coupe, ou les disputes au cabaret. Mais le bois presque toujours garde ses secrets.

Il descendait tout pensif vers la tranchée, que le feu n'avait pu franchir, lorsque sa femme et Henriette, mêlées aux curieux, s'élancèrent de son côté.

— Les hommes courent dans la direction de la ligne aux Roches. Le vent vient de sauter, le feu y descend !

— Ah! Le guignon est sur nous... Le pavillon va flamber!

Les forestiers, guidés par La Yolige, uiisaient déjà rouler la terre sous leurs pioches. Là, le danger n'était pas considérable.

La ligne, très large en cet endroit, formait à

elle seule une éclianci ure suffisante pour l'incendie; mais tout ce qui se trouvait en deçà, comme le rendez-vous de chasse, devait brûler. Les frappeurs n'y pouvaient rien, maintenant que le vent soufflait avec force.

Marcel, suivi du marchand de bois et des femmes, comprit d'un regard la situation. Le feu arrivait.

— Le pavillon est condamné, s'exclama-t-il. Mille millions! Il faut que je sauve mes livres qui sont dedans.

Son pied se posait déjà sur le revers de la tranchée, lor>que sa femme s'accrocha à lui.

— Non, non, tu n'iras pas. Ah! bon Jésus, permettrez- vous qu'il se fasse mourir pour des paperasses?

On l'entoura.

— Il n'est plus temps, monsieur Marcel. Faitesvous une raison, n'allez point là.

Le régisseur se retourna avec rage, repoussant sa vieille compagne, repoussant tout le monde à poings fermés.

— Arrière, arrière, tas d'imbéciles! Ne savezvous pas que j'ai laissé dans le pavillon toutes mes quittances et une sacoche de onze cents francs?

Il donna un coup de reins désespéré et d'une allure folle arriva près de la maisonnette. L'incendie serpentait rapidement autour des arbres voisins. L'homme escalada l'escalier, chercha dans ses poches. Il avait laissé la clef au Plantis î Il se pressait trop et perdait du temps. Un jet de flamme jaillit dans les branches au-dessus de sa lête.

— Reviens, reviens!

Marcel se coucha contre la porte, la pressa de son épaule; puis se reculant un peu, la martela de sa botte ferrée. Enfin le bois céda; il était entré.

Mais l'homme avait à peine disparu que les branches embrasées se tordirent, tombèrent en pluie de feu sur l'escalier de sapin.

Un cri d'horreur s'échappa de la foule.

Une minute après, le garde reparut sur le seuil tenant serrés dans ses bras l'argent et les registres. L'escalier pétillait. Il le vit tout à coup noircir, puis rougir, se contourner comme une vrille, osciller et s'effondrer à la fin devant ses pieds. Une effroyable colonne de fumée brune s'éleva à la place et le suffoqua.

— A moi, à moi! gémit-il d'une voix étranglée.

LE FOUESTIER 233

Et il tomba à la renverse dans la chambre Les assistants avaient tous vu. Pâles d'épou vante, ils s'approchèrent un peu. Tous gardaien» le silence.

Maîtresse Marcel était évanouie. Renaud l'Affût,

l'œil dilaté, contemplait le singulier tombeau du

garde. Il songeait à la Chauvin, à lui-même et se

disait avec un tressaillement farouche :

— Celui qui nous afait tant de mal est là-dedans 1

Henriette se plaça devant tout ce monde.

— Est-ce que nul ne va essayer de sauver mon père?

Personne ne répondit.

Elle se tourna vers le marchand de bois.

— Vous, Besnardeau, qui êtes son ami, voyons, faut-il vous rappeler votre devoir?

Le Roger Bontemps devint blême.

— Mais, bégaya-t-il, il n'y a rien à faire. Si encore on avait une échelle...

Il ressentait malgré lui quelque honte.

— Les gars, apportez vite une échelle. J'irai. La Volige lui répondit durement :

— Tu sais bien qu'il n'y a pas d'échelle ici.

— Alors j'y vais touts seule, moi! s'écria la demoiselle.

23* LE rOniiSTIER

Jean Renaud l'arrêta par le bras.

— Restez tranquille, vous. Ça ne regarde point les filles, ces affaires-là. C'est moi qui vas quérir votre père.

Il réfléchit un peu, souleva sa lourde gaule de frappeur et se précipita jusqu'au pavillon. L'incendie avait couru autour sans le détruire encore ; le toit seul commençait à brûler.

La chaleur était intolérable.

Le forestier dressa son rondin le long du mur, sous la fenêtre, en enfonçant légèrement le pied dans la terre. On plante ainsi des mâts dans certaines fermes pour que les chats grimpent au grenier.

Il embrassa la perche, s'aidant de ses jambes croisées; se hissa avec une rapidité extraordinaire. Quand il fut parvenu au sommet, une de ses mains, haut levée, s'étendit vers l'appui de la fenêtre; mais il n'était guère plus d'à moitié chemin. Alors il enfonça ses ongles dans les interstices des pierres, s'éleva grâce à ce frêle secours et se plaça debout, un pied sur la pointe de la gaule, crispé sur une rugosité de la muraille. La fenêtre était encore cette fois hors de portée. Renaud se ramassa sur lui-même et d'un bond

surhumain fila de bas en haut contre le mur. Ses mains frappèrent l'appui comme deux battoirs. Il s'éleva ensuite à la force des bras et s'assit en travers sur le rebord, tel qu'un meunier sur sa mule. Mais il avait perdu son moyen de retraite; la tige de bois violemment projetée en arrière gisait dans la cour parmi les herbes grillées.

Durant qu'il brisait un carreau, ouvrait la le nêtre et plongeait dans la chambre, la foule retenait sa respiration, comptant les secondes. Le toit craquait, les joncs du chenil avaient pris feu. Encore deux minutes et le pcLwllon allait s'effondrer... Le forestier reparut, nu jusqu'à la ceinture, portant sur son épaule le garde évanoui.

— Y n'a pas de mal, cria-t-il.

Sa blouse et sa chemise était roulées autour de Marcel comme une courroie. Il déposa celuici près de la fenêtre, rentra, s'em^para des sacs vides qu'il déchira en lanières; les ncua l'un à l'autre, fixa l'une des extrémités à la ceinture improvisée et laissa filer tout doucement le corps inerte sur l'aire.

L'incendie s'étendait maintenant jusqu'à la ligne ; nul ne pouvait s'approcher. Henriette seule

tenta de s'élancer vers son père, on la retint.

Cependant le grimpe lif avait enjambé l'appui pour sauter. Il était temps : les flammes couraient sur le plancher. En dépit du péril il ne sauta pas. Une pensée l'avait arrêté tout à coup; il rentra dans la chambre... Et tous le virent chancelant, les cheveux brûlés, qui revenait à grand'peine, chargé des registres et du sac d'argent.

— Puisqu'il tient tant à ces fariboles-là, faut ben que je les sauve aussi.

Le gars jeta ces objets pêle-mêle, choisit des yeux une taupinière pour amortir sa chute, s'accroupit sur le bord de la fenêtre et s'élança. Avant que ses pieds eussent touché la surface molle, un effroyable écrasement se produisait derrière lui. Le plancher s'était écroulé intérieurement, entraînant le pan de façe^de dans sa chute.

Tous les gens de la forêt se dressèrent, frémissants, sur le talus de la tranchée, lorsque Renaud l'Affût, pliant sous le faix, traversa les débris de l'incendie vaincu. Il fit deux tours. Au premier il ramena l'homme; la seconde fois, il rapporta les papiers et la sacoche. Pds il s'arrêta, essoufflé, couvert de brûlures, méconnais-

sable. La sueur ruisselait sur son torse marbré de taches fauves. Il murmura d'une voix sourde :

— Quelqu'un peut-il me donner de l'eau à boire?

Et s'appuya contre un baliveau pour ne pas tomber.

Les femmes du Plantis avaient déjà pris soin du garde, qu'on emportait sur une civière improvisée. La demoiselle se retourna une dernière fois avant de partir. A quatre pas de monsieur Besnardeau, bourgeoisement épanoui dans sa veste intacte, elle vit le braconnier nu, le vagabond brûlé. Elle compara. L'un deux l'insultait le jour, en lubrique, et se montrait lâche la nuit; l'autre, dont T'œil respirait l'honnêteté, portait sans le savoir une âme forte sous sa peau calleuse. Elle se demanda ce que valaient ses préjugés du vêtement, son culte des apparences. Pour la première fois, elle comprit clairement que tous ces travailleurs dévoués étaient ses frères, et celui-là un homme.

i^RCADES AMBO

Renaud et le Petit-Parisien se trouvaient heureux au fond de leur solitude. La vie au fourré tenait chaque jour une plus large place dans leur imagination et leurs accoutumances. Ils s'aimaient d'avantage, ayant les mêmes penchants, et ne pouvaient se passer l'un de l'autre. Jacques, toujours assidu à son école, étonnait le vieil intituteur par la lucidité précoce de son intelligence. Mais l'enfant savait faire deux parts de son temps : l'une consacrée à l'instruction, Tautre à l'action. Même à l'heure de l'action il s'insstruisait, apprenant à lire dans la salle sombre pour déchiffrer sous bois les caractères éclatants du livre que la nature ouvrait sous ses yeux. Au cours de leurs causeries sans fin, le petit expli-

LE roilLSriER 239*

quait au grand ce qu'il avait appris pendant la semaine, et celui-ci écoutait sans comprendre, joyeux et fier que son petit frère sût de si belles choses.

Les dimanches leur semblaient trop courts. La forêt étalait ses trésors devant eux, comme une mère tendre. Pour ces deux amis tout avait un sens. Voilà l'herbe qui guérit les coupures; voici la rainette qui chante pour annoncer la pluie.

Un jour ils gravissent la ligne aux Roches, pour voir les bntlis.

Là tout est noir et triste.

— T'as ben fait de dormir cette nuitée-là, Jacquot. Allons-nous-en. Cette mort de tout me met le cœur en deuil.

— C'est donc vrai, Jean, que tu as retiré Marcel de cette masure-là.^

— Oh ! j'ai donné un pauvre petit coup de main. Qui t'a dit ça?

— Dam, on me l'a conté au bourg. TuneTaimes pourtant guère, le garde?

— Ma foi, non; mais ça a*y fait ren. Tourne sur main gauche.

Huit jours plus tard, ils arrivent au bord ds

l'étang dont quelques saules voûtés ombragent la rive. Un radieux soleil d'automne fait ruisseler les paillettes d'argent sur l'eau tranquille. Dans la bordure les fils de la Vierge s'enroulent parmi les brins légers du gazon. Une demoiselle verte au long corsage s'ai'i'ète subitement sur la pointe d'un jonc. Plus loin, les grands roseaux s'inclinent sous le poids de leur cime velue. Le nénut'ar étale à plat sa feuille ronde : les hirondelles décrivent au-dessus de l'eau leurs courbes gracieuses. Plus loin encore, le fouillis des plantes marécageuses s'avance on conquérant dans l'étang; et l'onde, qu'une légère brise a ridée, se perd inaperçue derrière les tiges tremblantes. Ça et là, sur la rive opposée, les feuilles du peuplier commencent à jaunir; leur pâleur se détache sur la sombre verdure aes chênaies.

Les racines des saules surplombent et s'accrochent dans l'escarpement raviné où les rats d'eau ont creusé leurs tanières. Un de ces arbres s'est peu à peu couché; sa tête chenue repose en avant sur un oreiller de sauges. Nos deux forestiers que les arbres voisins abritent viennent s'asseoir sur ce tronc allongé. Une baguette à la main et les jambes pendantes, ils font clapoter l'eau sous

leurs sabots, aspirant en silence l'air embaumé.

— Dis donc, Jean, interroge enfin le petit garçon qui s'amusait à pousser des feuilles flottantes sous un pont de brindilles, as-tu revu la Henriette depuis la nuit du feu?

— Nenni.

— Je l'ai vue, moi, en sortant de l'école, même qu'elle m'a demandé si tes brûlures étaient guéries.

— C'est ben de l'honnêteté de sa part.

— Ça la chagrinait que son père t'ait envoyé par le garde de Grezune pièce de dix francs pour ta peine. Elle m'a questionné pour savoir si tu leur en veux.

— Je m'en moque pas mal. J'ai refusé, pardi ; il ne m'était ren dû. Depuis le temps, l'idée m'en a sorti de la cervelle.

— La demoiselle dit comme ça que si tu allais au Plantis, Marcel serait tout plein content.

— Y a pas de danger. J'aime ben mieux être là, quant-et toi.

— C'est sûr qu'on a du plaidr ensemble au bord de l'étang.

Un cri s'élève, court et perçant, au-dessus de leur tête. L'enfant regarde. C'est un énorme oi-

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seau à l'aile pesante qui tournoie, descend et s'abat sur le tertre en face. Il redresse son col immense, puis le replie lentement; remonte une patte sous son flanc maigre et demeure, immobile et bossu, dans l'attitude de la méditation.

— C'est le vieux héron, dit sententieusement Renaud l'Affût ; j'ai trouvé son nid y a quatre ans. 11 n'a pas peur de nous à présent, c'est si ruséî Mais j'aurais... j'entends qu'un chasseur passerait là, le gaillard s'en irait vite. Ça sent la poudre.

— La poudre?

Les deux amis cessent de parler. Bientôt on se remet en marche, on rentre sans avoir ri.

Jean, tout pensif, interroge à la dérobée le visage du garçonnet.

— T'as le cœur gros, mon pauvre môme? Tu pleures quasiment?

Jacques s'approche, cache sa tête sur la poitrine du frère.

— Oui, j'ai de la peine. Tu parlais de la poudre, à l'étang, et de ton fusil aussi, va! Pourquoi ne veux-tu pas me donner le héron?

Le braconnier, voyant ces larmes, n'est plus maître de lui. 11 luttait avec assez de peine de-

puis longtemps! Comment résister, puisque son petiot ne veut pas qu'il résiste?

L'ivresse de la passion lui monte au cerveau. Il allume sa lanterne, entraîne le Petit Parisien dans le cellier, démasque le trou de la poutre, plonge le bras et ramène son cher fusil à la lumière.

— Tiens, le vois-tu? C'est lui, mon flingot, mon compagnon du temps passé; celui qui parle et qui tue les bêtes!

Tous deux se penchent sur l'arme, caressent les chiens, promènent la chandelle autour du canon.

Oui, c'est lui; l'enfant bat des mains.

— Nous sommes trois amis, à présent.

Ce fut le commencement d'une existence plus agitée et plus complète. L^amour commun avail '"esserré le lien. Les compagnons goûtaient la oie de penser de même, de partager un secret, ie se ressembler davantage. Le Petit Parisien, qui croissait en force, accompagnait le braconnier dans les expéditions aventureuses. 11 acquérait une sagacité étonnante, voyait tout, se glissait partout, suivait les gardes pour s'assurer de leur absence; transportait le fusil du grand

2ii LE FORESTIER

frère pendant que celui-ci grimpait aux arbres.

Ils s'étudièrent à imiter le cri de la hiaue pour échanger des signaux à de longues distances.

La hiaue, c'est la buse. Le paysan, toujours épris de l'onomatopée, a puisé ce nom dans le miaulement retentissant et prolongé qui est le chant distinctif de nos oiseaux de proie.

Ayant associé de la sorte leur adresse et leur ruse, les deux rôdeurs étaient devenus à peu près insaisissables.

Le matin, Jacques chauffait le four et Renaud flambait sa poudre dans un vieux poêlon, ave< la mesure dont les gens de forêt possèdent seuls le secret. Après l'avoir soigneusement écrasée sous le doigt, on chargeait. A la veillée, on éten dait par terre le gibier, pour l'examiner et s'en repaître. Jacques avait eu son héron. Il brûlai» maintenant de s'attaquer aux fauves; mais Jean n'entendait pas l'exposer aux rudes épreuves de l'affût nocturne.

— - Patience, voilà l'hiver. Nous suivrons les animaux au pied dans la neige.

En attendant il fabriqua des guêtres grossières pc ar protéger les jambes du petit.

La neige vint. Les travaux étaient interrompus. Le grimpeur ayant attaché des planchettes sous ses chaussures, afin de dénaturer ses empreintes, sillonna la forêt en tous sens pour découvrir une piste. Le troisième jour, il rentra joyeux, sans rien dire ouvrit la huche, en retira une bouteille à peu près vide, la pencha devant la fenêtre.

— Y en a encore. Prends la pierre de sucre, je vas verser dessus. C'est de l'eau-de-vie. Ça te réchauffera, et c'est à propos, car le froid pique dur et va falloir galoper. J'ai le gros.

— Le gros ? Quoi que c'est?

— Ma feinte, oui, le gros sanglier, qui pèse pour le sûr aux environs de trois cents. Je l'ai blessé, du temps de la mère Chauvin; et du depuis on ne le voyait plus par chez nous. Mais le voilà rentré en forêt. De ce coup, je le tiens; il est dans le taillis de Yallée d'Enfer.

— Oh ! quel bonheur ! Et comment vas-tu faire ?

— Nous allons le suivre. Mais écoute-moi.

Il décrocha une de ces clochettes au son fêlé que l'on attache au cou des vaches forestières à l'effet de les retrouver plus aisément lorsqu'elles paissent au loin.

Jacques le suivait des yeux avec surprise.

— Tu vas prendre ra et tu marcheras devan:. Ces bêlcs-là sont défiantes; si nous allions sur le gros avec la mine de gens qui se cachent, il décamperait hors de portée. Mais du moment que lu feras plier les branches et cliqueter ton grelot à la mode d'une vraie vache, l'animal dormira sur ses deux oreilles. Tu fileras doucement et t'arrêteras par-ci par-là, comme si tu broutais. Tâche de point tousser. Quand je poserai la main sur ton épaule, couche-toi; je tirerai par-dessus ta tête.

Ne pars pas si vite, que je mette encore du suif sur tes guêtres.

La neige s'était cristallisée à la surface et craquait faiblement sous leurs pieds. Ils s'avançaient sans bruit dans la forêt déserte. Renaud, les mains cachées sous sa blouse, gardait les allures d'un promeneur inoffensif. Il avait perfectionné son fusil depuis l'automne; maintenant l'arme pouvait se séparer en deux parties au moven d'une vis, et ces tronçons pendaient invisibles dans chaque jambe du large pantalon de travail.

Advenu au bord du taillis, le braconnier indiqua du doigt l'angle d'un fossé. De la crête jus-

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qu'au fond, la neige avait été violemment foulée; deux barre^: noires coupaient verticalement les molles blancheurs. Au sommet du talus, des piqués profonds.

— Regarde ben. Il a sauté là, mais il a manqué son coup, a roulé dans le fossé en glissant, s'est relevé, et la seconde fois ses pieds sont tombés d'aplomb sur le haut. Prenons en avant, on retrouvera la piste.

Ils coupèrent le taillis en diagonale et bientôt rejoignirent les empreintes du solitaire. Ils le suivirent alors pas à pas, et le braconnier vissa son fusil tout en cheminant. Dans la partie basse du taillis, protégée au nord par un bouquet de mélèzes, la bête avait décrit des zigzags et s'était rabattue sur ses voies. Cette marche ralentie el incertaine apprenait à Renaud que le sanglier n'était pas loin. Il examina ses capsules et redoubla d'attention. Le Petit Parisien, placé en avant, était passionnément entré dans son rôle: jamaivache ne se traîna mieux entre les branches feuillues avec une clochette au cou.

Après mille détours l'AtTût remarqua, à quelque vingt pas ':ur sa gauche, des bruyères dont la pointe ne portait plus de glaçons. Au lieu d'être

courbées sous le poids comme les autres, celles-ci avaient repris leur forme et leur couleur. Par derrière, sur le sol, la neige affectait un subit aplatissement. On eût dit qu'une vague noirceur apparaissait confusément au fond de cette singulière dépression.

Sans marquer d'arrêt, le grimpeur tira sur le bras de Jacques. Celui-ci fit une dernière fois tinter sa cloche et se coucha.

La forme noire eut un mouvement. C'était bien le solitaire. Il se dressa pesamment dans sa bauge, grogna avec force, allongea son boutoir mobile et, tournant sur ses jambes coiirtes, pointa brusquement, La neige pétrie rendit un bruit sourd. Les branches de chêne, chargées de feuilles desséchées, sifflèrent sous la poussée violente. Le braconnier épaula avec lenteur et fit feu. L'animal aussitôt, par une rapide volte-face, revint droit sur son ennemi et le chargea. Il refoulait les baliveaux à coups d'épaule, le dos arqué, la tête basse, et filait avec une rapidité surprenante.

Le forestier se baissa, prit l'enfant par la taille pour l'enlever et, à l'instant précis où l'animal furieux lui arrivait dans les jambes, sauta légèrement de côté. Le solitaire frôla l'homme sans l'at-

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teindre et poursuivit sa course en ligne directe. Une seconde balle passa entre les cépées à son adresse.

— Méchant gars, tu l'as manqué! s'écria le Petit Parisien avec un dépit d'autant plus vif que Renaud n'avait jamais tiré en vain sous ses yeux.

— Pus souvent! Je peux pas avoir la berlue pareillement. Il n'aurait point couru sur nous, sois-en sûr, s'il n'était chatouillé par mes prunes.

11 chercha où ses balles avaient porté. Tout à coup, poussant un soupir de satisfaction :

— N'y a ren sur la neige ; il a tout mon plomb dans le corps. A preuve qu'y fait sang. Viens voir.

En effet, la couche blanche était souillée de lâches rouges partout où le solitaire avait piqué.

— C'est pas fini comme ça. Faut le suivre. Pienaud rechargea son fusil, le dévissa, et

quand l'arme eut disparu sous ses vêtements, se remit patiemment à suivre les empreintes.

Le solitaire s'était dérobé dans le vent, sans un crochet. Pas d'obstacle qui l'eût fait dévier d'une ligne. Après plusieurs heures de marche, l'Affût constata qu'il s'était vautré dans la boue glacée d'une mare, et qu'à partir de là un des pieds rasait la neige svant de s'appuyer.

— Le voici qui boite; nous le rejoindrons. Mais la nuit survint. Comment faire?

— Eh ben, faut le laisser s'engourdi. On reviendra demain.

L'endiablé prit le Petit Parisien sur son dos et fit deux lieues sous bois pour regagner le logis.

Le lendemain, il s'éveille bien avant l'aube avec l'idée de partir seul pour épargner la fatigue à l'enfant. Mais celui-ci est assis près du feu, tout guêtre. Et de rire.

— Il y a longtemps que je t'attendais. Lebraconnier ne peut se retenir de l'embrasser.

— A la bonne heure ! On peut dire que t'es un rude gars de forêt.

Les amis partent, se dirigent à vol d'oiseau vers l'endroit où la veille au soir Jean Renaud ;i fait une remarque. Le sanglier s'est forlongé. En avant; les taches de sang sont plus nombreuses et plus larges.

Le soleil a dépassé le chêne du Roi : Bientôt midi.

— Que vois-tu comme ça, petiot?

-^ Tiens, là-bas, au coin des genêts, cette masse noire ?

— Cré nom, c'est lui! Attends que je monte le flingot. Mais non; le pourcé a une patte en Tair, il est mô.

Ils s'approchent en courant. Le solitaire, à bout de forces, s'est acculé dans ce fourré. Le froid l'a paralysé. Hors d'état de se relever, il a fait sauter la terre sous ses trépignements, a saisi rageusement un arbuste dans ses crocs et Ta tranché au ras du sol. La mort Ta pris là. Ses défenses recourbées et d'une teinte sale, ses grès usés, sa tête à moitié grise, son boutoir busqué, sa masse énorme indiquent la vieillesse. La neige s'est changée en eau noirâlre au contact de ce corps souillé.

Pendant que Jacques en fait le tour, le palpe et s'exclame, le braconnier retrouve avec orgueil la trace de ses deux balles, et plus loin, sous les soies bourrues, une vieille cicatrice.

— Mon flingot du temps de la Chauvin!

Il sourit voluptueusement.

— Allons, voilà des coups pas tout à fait mauvais. J'ai quasiment l'idée d'allumer ma pipe.

— Que faisons-nous de cette bête-là?

— M'est avis d'enlever les cuissots pour le saloir. La vermine du bois mangera le reste. Pra

exemple, je vas retirer mes balles; les balles qui ont tué, ça porte bonheur.

— La prochaine fois, tu me feras tirer, dis? Et si le sanglier vient sur moi, faudra me laisser sauter tout seul.

ÎV

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