‹ Le forestierChapitre 15 sur 21 · L ŒUF DE PAQUES · texte numérisé non relu

L ŒUF DE PAQUES

La demoiselle, cependant, n'était pas ingrate. Remercier le sauveur de son père lui était impossible. Celui-ci s'était prononcé :

— Sans doute, il m'a tiré d'un mauvais pas. Mais monsieurne veut pas qu'on le paye; tant pis pour lui. Ça n'a seulement pas de veste et ça fait le fier ! C'est un maraudeur incorrigible, ce vaurien-là. Ah! s'il était venu, après l'incendie, faire ici sa soumission, je ne dis pas. Il préfère me voler. Nous sommes quittes.

Henriette, dont les yeux étaient dessillés, ne répondait rien à ces choses-là. Marcel, d'ailleurs, était en froid avec Besnardeau. Elle ne demandait rien de plus.

A la sortie de la grand'messe, son ambition

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ctail tout autre. Il s'agissait de rencontrer le grimpeur, comii.e par hasard; de lui parler, d'apprendre à ce pauvre garçon qu'il avait une amie au Plantis. Elle épuisa sa lactique en pure perte : le forestier, dès qu'il la voyait du côté de la place, s'en allait par le sentier du cimetière.

— La demoiselle me fait encore signe, disait le Petit Parisien. Pourquoi le sauves-tu ainsi d'elle?

— Pasque ça me convient. Elle me dirait un tas de paroles ousque je ne trouve ren à répondre. Et puis les remerciements me chagrinent, on ne sait quelle figure faire.

La jeune fille reporta ses innocentes coquetteries sur l'enfant. C'est avec celui-là qu'elle voulut payer sa dette de cœur. Le petit garçon, pour jouer avec ses camarades entre les classes, ne possédait que des billes de chêne, récoltées parle forestier. Elle lui fit cadeau de jolies boules d'agathe, veinées de rose, qui rendirent jaloux le propre fils de Cinet. Une balle élastique vint ensuite, dont on mâchait les filaments de caoutchouc pendant la leçon de calcul.

Puis révénement majeur se produisit. Un soir Henriette apparut devant recelé au moment où

le Lot des gamins se précipitait par la porte entre-bâillée : têtes ébourrifîées plongeant dans les dos, bouches barbouillées je tant des cris discordants. Elle appela le Petit Parisien et lui donna, — c'était à l'époque des étrennes, — le plus fier livre qui eût paru depuis longtemps au bourg de Saint-Agut : une histoire Naturelle avec de jolies images. Tous les animaux étaient coloriés et, pour rendre la chose encore plus claire, leur nom se trouvait au pied de la page.

Le Petit Parisien devint rouge comme un coquelicot et, avant de dire merci, feuilleta longtemps avec ardeur.

— Tu le montreras à Jean Renaud? fit la demoiselle.

— Ben sûr que oui. repartit l'enfant qui prit ses jambes à son cou et détala du coté des Ohemins-Verts avec la belle Histoire enveloppée dans sa blouse.

Ce fut la joie des veillées.

— Tiens, vois-tu une hiaue du pays de par là-bas ? Çà s'appelle un aigle.

— Et puis cette grande machine-là?

— G*est un poisson gros comme une maison, la baleine. Y a des hommes qui entrent dedans

et qui en sortent sans se faire de mal. L'eau lui sort par l'échiné.

— Ah ben, c'est curieux tout de même ! etc'te bête -là'?

Ils ^e regardèrent un instant, puis éclatèrent de rire.

— Que la griffe me quitte ! c'est une manière de chevreuil. Lis donc tout haut; faut voir comme s'est expliqué dans l'imprimé.

Renaud était en admiration. Chaque soir la partie de plaisir reprenait. Mieux les êtres primitifs connaissent une chose, plus ils aiment à s'en repaître. C'est ainsi que les enfants réclament de préférence le récit des contes qu'ils savent par cœur.

Le forestier murmurait parfois, dans ses émerveillements naïfs :

— Y a pas moyen de dire le contraire, c'est une bonne fille de t'avoir baillé un si rude livre.

Ces marques d'affection prodiguées à son Jacquot le réconcilièrent avec la demoiselle, bien qu'il continuât à la trouver trop portée sur les affiquets. Le sauvage s'obstinait à fuir pour son compte, mais laissait volontiers son gars en ar-

rière pour qu'Henriette offrît à celui-ci une galette feuilletée ou des marrons bouillis.

Il lui pardonnait d'être la fille du garde, en songeant qu'elle aimait le petit. Le chien n'estil pas toujours prêt à lécher quiconque serre la main de son maître?

— Faut luifaire une honnesté, dit-il enfin. Tu iras au Plantis chanter ta complainte.

Il est d'usage, à la fête de Pâques, que les jeunes garçons aillent, de maison en maison, psalmodier une sorte de mélopée religieuse célébrant la Piésurrection, ainsi qu'ils le font dans la soirée du vingt-quatre décembre avec leurs Noëls enfantins. On nomme cette chanson naïve la complainte des œufs. Les écoliers se présentent d'habitude par petits groupes et l'entonnent dehors, sous la fenêtre; après quoi ils s'avancent jusqu'au portillon où ils récitent en chœur :

Joie et santé en ce lieu; Donnez l'œuf de Pâques pour l'amour de Dieu.

La ménagère les fait entrer, remet à chacun un œuf dur dont elle a fait jaunir la coque en la cuisant dans une infusion de pelure d'oignon. Si sa provision est épuisée, car les visiteurs

sont nombreux, la bonne femme remet un sou au plus grand, avec recommandation de le partager.

Le Petit Parisien s'en fut tout seul au Plantis, chanta la belle complainte qu'un vieil écorceur lui avait enseignée et Henriette s'empressa de l'introduire. Marcel le reçut assez mal et parla même de mettre « ce jeune drôle * à la porte; mais les deux femmes feignirent de ne pas s'en apercevoir. La demoiselle embrassait l'enfant, pendant que la mère lui choisissait les plus gro> œufs.

— Tu as un panier, cela tombe bien; nous allons l'emplir.

Jacques souleva timidement le couvercle.

— C'est que... je vous apporte aussi votre œuf de Pâques, à vous.

Il sortit du panier une corbeille d'osier, soigneusement tressée, qui contenait un nid de grive, le plus précoce des pondeurs sauvages, avec ses œufs bleus mouchetés de brun.

Elle l'embrassa encore.

— Voilà qui est gentil ! C'est toi qui as fait cette corbeille?

— Oui, la demoiselle, répondit l'écolier en de-

venant pourpre, car il mentait pour la première fois.

Renaud rencontra Henriette Marcel dans le bois, à la fin du mois de mai suivant. 11 n'y oui pas de sa faute, à coup sûr, et même la chose ne lui plut guère. Mais il fallait bien traverser cette ligne-là pour aller au village des sabotiers, et il ne pouvait rien contre le beau temps qui souventes fois invite les jeunes filles à cueillir au frais des pervenches.

— Salut, la compagnie, grommela-il en hâtant le pas.

— Jean, arrêtez-vous un instant. Parlez-moi, Jean.

— C'est que je ne suis point en avance. Je porte des outils à raccommoder.

— Qu importe. Je croirai que vous me haïssez si vous fuyez toujours ainsi à mon approche.

— Ma foi, non. Pourquoi que je vous haïrais? Vous êtes bonne au petit; je ne veux plus penser au reste.

Il déchargea ses outils par terre et se planta, tout gauche, devant la demoiselle.

— Venez vous asseoir là; nous serons mieux. Elle pritTétroit sentier et se dirigea vers uno

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souche renversée. Lui se plaça à l'autre extrémité du long siège, n'osant s'appuyer tout à fait. Le soleil de mai glissait à travers les ramées et s'épandait autour d'eux. Une bande de cousins dansait dans le rayon tiède. Les oiseaux- chantaient au-dessus, dans les branches; les bourgeons odorants se décollaient avec un bruit sec. La fougère naissante déroulait ses premières crosses ; l'air sentait bon , de gros insectes pendaient aux feuilles, la tête en bas. Un monde invisible s'agitait sous .a futaie, c'était comme un grand tressaillement dans l'espace : il y avait des fleurs partout devant le vieux tronc d'arbre.

— Jean Renaud, je vous attends depuis bien des mois. J'ai été orgueilleuse; grâce à vous je ne le suis plus. A présent je sais mettre les bons cœurs au-dessus des beaux gilets à poches garnies. Vous vous êtes vengé de l'abandon en adoptant un orphelin, vous vous êtes vengé de mon père en risquant votre vie pour le sauver. C'est beau cela, Jean; c'est beau surtout parce que vous en ignorez le mérite. Vous avez l'ame simple; vous ne comprenez même pas, j'en suis sûre, que je vous admire.

— Ben vrai que non. Je n'entends ren à ce que vous dites là.

— Je m'entends, moi, et j'ai de l'amitié pour vous. Oui, de l'amitié. Cela, le comprenez-vous?

-r- Yantiers.

— Je ne vous remercie pas d'avoir sorti mon père d'une maison en feu. Les paroles ne sont rien. J'ai voulu m'acquitter autrement.

— C'était pas la peine

— La pensée de votre père-grand vous chap:rine. Yous y êtes allé bien souvent, il vous a renvoyé; et, comme il s'entête à refuser votre argent, vous craignez qu'il ne chôme.

— Ça, c'est parler. J'a ben du souci de ce côté-là.

— Soyez tranquille, il ne manque de rien. Je ne l'abandonnerai pas et j'espère l'amener à vous recevoir.

Renaud l'Affût s'était levé, les larmes aux yeux. Il comprenait, cette fois.

— Yous êtes une brave fille, aussi vrai que ma serpe coupe!

— Eh bien, voulez-vous que nous soyons une paire d'amis, maintenant?

— La demoiselle au qarde?...

— Toujours la rancune?

— Non, mais c'est si drùie! Je vous créyais mauvaise.

— Je vous croyais bien mauvais, aussi, Jeanî

— Mais je le suis! s'écria-t-il d'un air farouche. Un restant de prison!

— Je ne vous reproche pas de braconner, puisque vous ne croyez pas mal faire; comptez toujours sur moi, Renaud, et pour le grand-père et pour l'enfant.

— Ça ne durera qu'un temps. Quand vous serez mariée, vous n'y penserez plus.

— Mariée?

— Dame, on conte au chantier que vous allez être la femme à Besnardeau.

— Ah ! ne le croyez pas ! Je déteste cet homme, il me fait peur. J'aimeiais mieux me jeter dans l'étang.

Le gars, devenu distrait, examinait un petit buisson de sentiniers. Une tige remua faiblement. Il s'approcha sans mot dire, leva un pied très haut et le sabot retomba avec violence. Un rapide enroulement se produisit autour de la chaussure. II. y eut un long frôlement, des coups de fouet aigus sur les tiges, puis des frémisse-

menls ralentis dans Theibe. Le forestier se recula sans liàte vers la souche.

— Un aspic, dit-il. Ces engeances-là se promènent aujourd'hui; çà sent le printemps.

Il avait écrasé la tête du reptile. Cette tête plate, en fer de lance avec le Y au milieu, pendait inerte. De la gueule large ouverte sortait une langue fourchue. Le corps visqueux, moucheté de barres brunes, marquait encore de lentes crispations.

La jeune fille contempla l'homme calme devant la vipère et resta rêveuse.

— C'est vous, Renaud, qui devez vous marier. Le Petit Parisien serait mieux soigné. Il le faudra.

Jean n'en croyait pas ses oreilles. Jamais cette pensée extraordinaire ne lui était venue.

— Ah! ben, ah! ben, fit-il tout déconcerté. Vous vous gaussez de moi.

— Nullement.

— Le beau marié que je ferais, dites? Un boiteux!

— J'ai bien oublié que vous êtes boiteux, Renaud. D'autres pourraient l'oublier comme moi.

Il eut un faible rire aux lèvres, un rire empreint de tristesse.

— Nenni. Je suis fait pour grimper, voyez- »ous, et ren que ça. J'aime la forêt. Et puis j'aime aussi mon gars. C'est tout.

En replaçant les outils sur son épaule, il se disait :

— C'est drôle comme ces odeurs de pousses nouvelles alourdissent I

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