CHEZ LE BRACONNIER
A dater de cette époque ils se parlèrent quelquefois, au bourg ou dans la grande ligne. Jacques servait de lien; ils étaient amis. Renaud l'Affût, incapable de réformer sa nature, fuyait souvent encore pour errer au loin avec son fusil dans la solitude. Mais le Petit Parisien et la jeune fille l'apprivoisaienl peu à peu de façon discrète, lui inculquaient une à une des notions nouvelles. Il apprenait d'eux l'histoire du gland, la vie des herbes, l'éternelle fécondité de sa forêt. Et il oubliait rheure. Irrésistible supériorité de l'instruclion sur l'ignorance.
Au bout d*une année rien n^était chanijé. Cependant le grimpeur avait contracté l'habitude de se faire raser par le frater, avant la messe, et
de porter une blouse propre pour le cas où il rencontrerait la demoiselle dans les Chemins- Verts.
Celle-ci voulut alors, dans leurs causeries plus fréquentes, lui faire comprendre que le braconnage est un vice, que le maraudage est un acte d'improbité. Mais le gars, bien que devenu accessible à certaines idées simples, montra sur ce chapitre un invincible entêtement.
— Chez nous c'est dans le sang, répondit-il. Ça s'est toujours fait; y a pas de mal.
Le Petit Parisien, chose singulière, soutint son Jean contre Henriette. La passion et plus encore rinfluence du milieu l'avaient conduit au préjugé.
Elle, qui croyait à son ascendant, revint plusieurs fois sur ce sujet qui lui tenait au cœur, car Marcel exprimait souvent au logis ses soupçons gros de menaces.
Renaud fut effarouché. Ses défiances de paysan se réveillèrent.
— On voit ben que vous êtes la fille au garde. Mais ça m'est égal, puisque j'ai point de fusil.
Elle ne le revit pas de tout un mois. La demoiselle avait pourtant besoin d'un ami, car sa tristesse était grande, Besnardeau rôdait.
Fort mal reçu depuis l'incendie par le régisseur qui l'accusa — entre qualre-z-yeux — d'avoir volé les arbres, le ribaud déconcerté ne revint plus et passa même des marchés dans d'autres forêts. On s'en croyait débarrassé; mais ces gens-là, en vieillissant, deviennent esclaves du désir.
Au Planlis, Henriette lui plaisait; pas davantage. Renvoyé de cette maison, le souvenir se fixa dans sa cervelle; le temps et la distance en fireni une idée obsédante. La méditation impure grossit les objets, tout comme la poésie qui les ennoblit. Une préoccupation maladive s'empara de lui à la pensée de la demoiselle. Il en voulait. La nuit,, au liea de dormir, il l'apercevait en pleine lumière, épluchant la salade en chantant, les manches retroussées au-dessus du coude, le torse cambré, la poitrine saillante. Les mèches folles s'agitaient au vent; un pied, posé sur le barreau d'une chaise, dépassait un peu sous la jupe. Les joues étaient fraîches comme l'églantier en fleurs.
Le marchand de bois retourna dans les cafés chantants et s'ennuya. Il revint deux fois dans les Chemins-Verts. Deux fois Marcel le mit à la porte. Six mois plus tard, le visage hébété, affublé d'une redingote noire et d'un chapeau à haute forme,
portant une chaîne d'or sur son gilet écossais, Besnardeau fit venir sous un faux nom le garde chez Cinet et lui demanda sa fille en mariage.
Le maître du Plantis ne répondit que par une exclamation :
— S... mange-tout!
Et voulut le battre.
Alors, voilà ce qu'il y a d'horrible, le marchand de bois rentra en forêt à la Saint-Gervais suivante, qui tombait le dix-neuf juin 1870, pour l'exploitation de sa dernière coupe. Il se cacha de Marcel et guetta Henriette. Celle-ci ne pouvait faire un pas dehors sans découvrir, derrière le pignon ou le long de quelque arbre, une tête empourprée qui dépassait. Cette vision des deux yeux ardents et du sourire cafard la hantait sans cesse. Si elle pénétrait de quelques pas dans le bois, des branches craquaient. La jeune fille en proie à l'épouvante, car l'imminence du danger était manifeste, n'osait plus sortir. Le soir elle visitait tous les recoins de sa chambre et éprouvait les crochets du volet avant d'ôter sa première épingle. Sa mère l'accompagnait au bourg ; elle ne se serait pas risquée dans l'étable sans le pûtour.
On ne fut pas un jour sans voir l'homme. Mai-
tresse Marcel avait supplié qu'on n'en parlât pas au père, rapport aux batteries, disait-elle.
— D'ailleurs il ne fera pas long feu. A la Notre- Dame d'août, sa coupe sera toute vendue. Faudra bien qu'il file.
C'était le moment de lafauchaison; on prit une femme de journée. Henriette put de la sorte se faire accompagner chez le grand-père Renaud. Mais dans les derniers jours de juillet, ne voyant plus le Petit Parisien, elle questionna les autres garçons de l'école et apprit d'eux que le pauvre enfant avait les fièvres. Après une semaine d'inquiétudes, son projet fut arrêté de l'aller voir. Mais comment s'y prendre ? Une lieue l'en séparait, et personne au Plantis n'eût consenti à la conduire chez Renaud l'Affût, hormis le pâtour, qui l'eût raconté le soir même.
La demoiselle se décida néanmoins.
— Oh ! que j'aurai peur! murmura- t-elle, prête à défaillir.
Et de préparer son petit panier de provisions pour le malade.
Le jeune berger la conduisit jusqu'au dernier carrefour. Elle le renvoya et se mit à courir de toutes ses forces. Comme son cœur battait à la
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sortie du bois ! Quelqu'un toussa derrière elle. Sans se retourner, Henriette s'élança plus vite encore et toucha la porte.
La joie fut grande au logds. Petit Parisien, aux trois quarts guéri, fit cher accueil à son amie.
— Vous l'aimez donc ben? dit Jean Renaud lout attendri. Être venue si loin, avec du bouillon plein un panier ! Ah ! que vous êtes une brave fille, tout de même !
On passa une heure ensemble, Jacques sur les genoux de la demoiselle.
— Allons, adieu. Je pars.
— Oh ! vous reviendrez, dites, pour que je guérisse tout à fait?
Elle était contente.
— Oui, je te promets. Après-demain.
Lorsque la jeune fille fut dehors, l'effroi la reprit.
— Jean, venez avec moi jusqu'à moitié chemin. Celui-ci s'était arrêté tout court.
— Quelqu'un est passé là. Pour quoi faire?
— A quoi reconnaissez-vous cela? demanda-telle en tremblant.
— Tenez, voilà un saule qui a une branchette cassée plus haut que votre tête. C'est un chaneau
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d'homme qui l'a atteinte, et c'est tout frais.
— Mon Dieu, que j'ai peur ! C'est ce misérablfv qui m'aura suivie...
— Qui ça ?
Elle prononça bien bas le nom de Besnardeau. Renaud sentit sa colère s'allumer.
— Voulez-vous que je lui règle son compte?
— Je vous le défends. Mais reconduisez-moi.
Il la ramena jusqu'au Plantis sans voir visage humain.
Le surlendemain Henriette arriva chez le braconnier, à demi morte.
— EtBesnardeau?
— Oui, je l'ai vu. Il m'a abordée. Il voulait... Oh ! sans le piitour !... Je l'ai frappé au visage.
Jean la débarrassa de son pecit panier, la fit asseoir.
— Pauvre demoiselle ! je vous ramènerai et ne faudra plus revenir.
Dix minutes à peine s'étaient écoulées qu'un bruit extérieur frappa l'oreille exercée du forestier. Presque aussitôt une tête parut dans l'encadrement de la porte.
C'était le marchand de bois, qui s'accouda sur le rebord du portillon et les regarda en ricanant.
— Yoilà donc pourquoi tu ne vas plus au chantier, l'amoureux? Excusez du peu ! mon grimpeur se la coule douce. Mademoiselle, chacun son tour, j'aurai l'honneur de vous reconduire.
Cette figure de satyre était étrangement contractée ; on y lisait une émotion inexprimable.
Henriette avait fui d'instinct jusqu'au fond du logis et s'abritait derrière les rideaux.
Renaud, sans bien comprendre, devina qu'un voleur de bois vif était venu chez lui pour insulter une fille qui soignait son petit frère malade. Pâle de fureur, hors d'état de prononcer une parole, il s'élança vers la porte, les poings crispés.
— Allons, allons, calme-toi, journalier de deux sous. Yas-tu donc m'empêcher d'inviter mademoiselle Marcel pour la prochaine ?
Le gars l'envoya rouler au milieu de la cour, d'un coup de poing asséné dans la poitrine.
— Canaille de boiteux ! Tiens, laisse-moi faire et je te donne cela.
Il décrocha sa montre en or et la présenta au forestier par le bout de la chaîne.
— La demoiselle, dit Renaud, ne pleurez pas. Rentrez chez votre père. Je vous jure que je mar-
cherai à côté de vous et que cette vermine-là ne vous approchera pas.
Ils arrivèrent sur le seuil. Jean passa son bras dans le panier, tandis que le Petit Parisien, qui sanglotait de colère, lança une bûche dans les jambes de Besnardeau.
Celui-ci, debout à dix pas dans la cour, devint livide.
— Ah ! ils font comme avant-hier ? Il n'y a pas moyen de moyenner, alors? Eh bien ! le petit bâtard , pendant que ton nourricier cueillera la fraise, je te ferai payer ta bûche, à toi.
Renaud l'Affût s'arrêta net.
— Jean, dit la demoiselle, s'il allait faire du mal à l'enfant pendant votre absence? Le petit n'a pas la force de nous suivre.
Le forestier se prit la tète à deux mains. Besnardeau en profita pour toucher le bras d'Henriette, qui jeta un cri.
Alors le robuste enfant des Chemins-Verts se rua sur son ignoble ennemi, le renversa près de la porte du cellier, disparut pendant quelques secondes et sortit dans la cour, son fusil à la main. Un calme terrible avait succédé à sa crise furieuse.
Il arma, se découvrit, jeta son bonnet devant les pieds du marchand de bois.
— Besnardeau, dit-il d'une voix solennelle, te voilà borné. Ça me coûte ben de tuer mon semblable ; mais je te fais serment, aussi vrai que le jour nous éclaire, que si tu passes ma coiffe, je te loge une balle entre les deux yeux.
Et il le coucha en joue.
Le marchand vit bien, à la pâleur du tireur célèbre, que s*il franchissait la borne, c'en était fait de lui.
Il ricana de nouveau, leva dédaigneusement les épaules, mais ne bougea pas.
— Tout va s'arranger sans misère, dit Renaud, le doigt toujours posé sur la détente. La demoiselle, rentrez ben tranquillement chez vous. Celuilà ne fera pas une enjambée de votre côté, soyezen sûre ; je vas censément le garder. Il ne partira d'ici qu'au soleil couché. Et toi petiot, apportemoi une chaise et fais chauffer ta soupe grasse.
A la vue d'Henriette qui s'éloignait par le sentier désert, Besnardeau s'agita. Les veines de son cou se gonflèrent. Il piétina à reculons, en arrière du bonnet, et prit son élan pour gagner le bois uar une liane oblique.
Le braconnier cria d'une voix forte :
— Arrête, si tu tiens à ta peau. Un pas de plus et je tire.
Le marchand de bois demeura cloué sur place.
— Besnardeau, tu ne parleras pas à la demoiselle. Ote-toi ça de la boule. Du plomb dans les reins ne vaut guère mieux qu'un trou dans la tête. Tu es pourtant sûr de ça si tu fais le malin. Tiens, assis-toi sur cette pierre plate, je suis las d'épauler. Et puis, y a encore deux heures de soleil, regarde plutôt à ta montre en or. Les jambes te rentreraient dans le corps, arquelier. Allons, dépêche-toi de t'assir.
Renaud l'Affût ne dit plus rien et tomba dans un engourdissement profond. Deux fois Besnardeau le crut endormi et se leva de sur sa pierre. Chaque fois le fusil s'abaissa sur lui lentement. L'homme vit miroiter les deux canons devant ses veux et obéit.
Le Petit Parisien venait de temps en temps à la porte, grelottant de fièvre et contemplant cette scène étonnante.
Enfin les rayons du soleil se retroussèrent sur la lande et s'éteignirent.
Le grimpeur appuya son arme contre le mur et s'avança.
— Le moment est venu, Besnardeau ; tu peux t'en aller à présent. Tu feras même ben de ne plus te faire voir dans les Chemins-Verts, pas qu'une autre fois je ne serais vantiers pas si bon garçon qu'au jour d'aujord'hui.
Et tout près de lui, les mains vides, il le regarda bien en face une dernière fois.