‹ Le forestierChapitre 17 sur 21 · L AÏEUL · texte numérisé non relu

L AÏEUL

Besnardeau disparu, Henriette recouvra sa liberté paisible.

Le forestier de son côté fut heureux, car la demoiselle put enfin le réconcilier avec son grandpère. Celui-ci n'avait f as voulu d'explications :

— Je vous chéris commo ma propre fille. Vous jurez que le gars est de bonne vie et que les chrétiens ne doivent point garder de rancune; ça suffit. Qu'il vienne. Aussi bien, la chose me coûtait de mourir sans l'avoir revu.

Renaud ne perdait rien de ses penchants sauvages. Mais plus souvent en contactavec le monde, subissant à son insu la salutaire influence d'amiliés honnêtes, il braconnait moins. Vendre son gibier en cachette au mercier goguenard, demander tout bas dzamoiinitions, lui devenait pénible.

— On est tout de même plus heureux, se disaitil, quand ren ne vous blâme.

Un jour il traversait, armé de son fusil, Varrachis semé d'herbes blanches. Un lièvre déboula dans ses jambes. Il le coucha en joue, réfléchit et revint à sa cabane sans avoir tiré.

Mais les rechutes étaient fréquentes.

Il ne pouvait se retenir d'en parler par-ci parlà à la demoiselle :

— Je vas vous dire. On fait ce qu'on peut, mais ça me démange trop, surtout par les clairs de lune. Enfin j'y arriverai p'tète, quoique ça amuse rudement le mioche !

-- Essayez toujours, Renaud ; vous vous corrigerez avec le temps.

— Ma foi, je pourrais quasiment me vanter. Depuis huit jours, que j'ai tué deux ou trois méchantes bécasses, mon flingot est resté au clou. J' m'apaise.

Elle le surnomma en rianl: le Roi de la futaie.

— J'irai ce soir chez le père-grand. Venez-y; nous lui mettrons la joie au cœur en annonçant que vous ne chassez plus.

Par ces tièdes soirées d'août , les forestiers s'installaient hors des maisons pour humer le bon air. Les habitants du même hameau se réunissaient dans une des cours, chacun apportant sa chaise, et faisaient la veillée en jasant à la lueur des étoiles. On entendait le grillon du foyer par la porte ouverte, et l'orfraie à l'aile silencieuse jetait son lugubre sanglot dans l'espace.

Ce soir-là tous les voisins s'étaient réunis devant la masure du bonhomme. Henriette, arrivée la dernière, se pencha vers celui-ci et lui parla tout bas. Le vieillard hocha la tête d'un air satisfait. Renaud se trouvait en face, assis sur un billot de bois, tenant le Petit Parisien sur ses genoux.

La conversation reprit.

— Je l'avais ben dit, moi, lança un bûrheron. Au mois de mai, le ciel a paru tout rouge à cetle heure-ci. C'était signe de guerre dans l'année.

— C'était une aurore boréale, fit observer la demoiselle.

— But ! Des inventions de marchands de papier, ces mots-là ! Ça n'empêche pas Massiquet d'avoir été rappelé, et le neveu de ma belle-sœur d'être parti aussi-t-à l'armée.

— Y en a pus de dix qui partent. C'est un tremblement, quoi !

LaVolige, qui arrivait de la Ferté, éleva la voix comme un homme qui en sait long.

— Il est fait mention que nous n'avons pas le dessus.

— Oh! ça se passe loin. Dieu merci, s'écria une femme qui jouait à la main chaude avec des enfants.

Le père Renaud murmurait sourdement :

— Les Prussiens ? les Allemands? Oh, je m'en souviens !

— Pardi, vous avez été chez eux, vous, père?

— Oui. Y a de longues années.... on n'est pas revenus tretous !

— Aviez-vous des gars des Chemins-Verts quant-et-vous, durant ces guerres-là?

Le vétéran fit avec tristesse un long signe d'as5;entiment.

— J'avais dans ma compagnie René Simon, qui serait le grand-oncle de la Martine. Il est

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resté, celui-là. Oh, que j y ai repensé de fois!

— Ce Simon-là, les Prussiens l'ont- y tué au rez de vous?

— Non, murmura-t-il lentement; mais je l'ai vu mourir tout de même.

Son visage s'assombrit. 11 ajouta :

— Et je l'ai revu depuis.

Les forestiers se regardèrent l'un l'autre. Quelques chaises s rapprochèrent.

— Misère de misère, c'est-y possible? Ah! contez-nous la chose, père Renaud.

La Voligd dit tout bas à sa voisine :

— C'est des imaginations. Un coup pareil ne peut pas arriver.

Le bonhomme l'entendit et redressa la tête.

— C'est pourtant comme ça! Je vous parle de 1813. Ceux de vous qui ont cinquante-sept ans étaient encore dans le ventre de leur mère. Le guignon avait été si fort en Russie, l'année de devant, qu'on ramassait le monde partout, un tas d'innocents comme moi qui ne savions seulement pas boutonner des guêtres. Et, du coup, nous voilà en Allemagne. Oui, oui, fallait doubler les étapes! Le grabuge était de conséquence, vu que nous ne connaissions goutte à l'exercice,

tandis que ceux qui nous tombaient sur le dos savaient la chose comme leur Pater. Mais, dès que nous perdions la boule, le petit tondu se mettait devant, qui criait comme ça?

— Eh ben, les enfants, auriez-vous peur, par hasard?

Et il passait, tranquille comme Baptiste. Ça nous allumait une flamme dans l'estomac, et ou se revanchait petit à petit, pis que des diables.

Le deux mai au matin, v'ia que le sargent arrive à une manière de tourne-bride où j'avions couché, sur la route qui vient de Lutzen.

— Faut mettre sac au dos, qu'y dit.

En même temps, un gradé sautait de cheval, montait sur le toit et regardait partout avec une lunette. Je l'ouïs qui causait tout seul en marmottant :

— Y a moyen, mais ça va chauffer.

— Quoi donc que c'est, ce particulier-là? demanda un de mes camarades qui était d'Au-

vergne.

— T'es pas gêné, riposta le sargent ; c'est le général Maison.

René Simon avait la figure toute blanche. Je lui présentai ma gourde; il ne put avaler.

— Qu'as-tii?

— Renaud, c'est une chose sûre et certaine que je vas péri avant le coucher du soleil. Toule la nuit j'ai vu ma mort en rêve.

— Faut-y être bégaud de croire des affaires pareilles !

— Y a pas; je le sens là.

Sa gorge était si sèche qu'il ahannait bien à parler.

On se mit en rang et marche!

Je voyais devant nous de grands marais avec des bouquets de bois semés au mitan, amont des petites buttes. Sur le chemin, un gros bourg tout barricadé. De là les Prussiens envoyaient des coups de canon; des boqueteaux ils nous fusillaient. De temps à autre, quand le vent balayait la fumée, je découvrais une ville au fond. On peut se souvenir de celle-là : c'était Leipzip^.

Nos officiers allaient et venaient, l'œil sur le bourg. Ils disaient dans leur moustache :

— Gré nom ! Y a de la troupe en masse à Lindenau. Mais faut y aller, puisqu'on n'a pas de pont autre part. C'est égal, la traversée du marais sera mauvaise.

— Par le flanc gauche, crie enfin notre capitaine.

Notre colonne se tire de la bagarre et file. Bon; nous voilà dans un bourg bien tranquille qu'ils nommaient Leutsch.

Le général nous attendait, joyeux comme un ménétrier devant une noce.

■ — Commandant, qu'y se met à dire en clignant de l'œil, j'ai trouvé un gué derrière ces baraques. Allons, tout votre bataillon à l'eau, et bonne chance!

Aussitôt déglosé, aussitôt fait. Les Prussiens se cachaient derrière les saules, sur le bord en face, et tapaient. On répondait tout en barbotant. La chose allait pas trop mal, quand j'entends derrière moi une manière de petit soupir :

— Je le savais-t'y pas! Ça y est...

Moi, de me retourner. René Simon avait lâché son fusil et se laissait couler au fil de la rivière, comme une chiffe. Je n'ai que le temps de le repêcher. Il crache un peu de sang et me dit :

— Tu vois que je ne mentais pas. J*ai mon compte.

Ce n'était pas commode de le porter, à cause du sac. Enfm nous v'ià en route. L'eau me montait jusqu'à la ceinture.

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— Renaud, me gazouilla-t-il d'une voix sifflante, je suis mal préparé à partir.

— Quoi donc qu'il y a?

— J'ai vilainement agi tout à l'heure. Comme nous étions sur la place du bourg, des chevaux qui arrivaient au galop m'ont refoulé sous le porche de Téglise. Sentant la mort, je suis entré pour me signer avec de l'eau bénite. \'là qu'une croix d'or pendait au cou d'un saint, dans une niche, pas plus haut que la main. Ftête ben un vœu de la promise d'un soldat, pas vrai? Je l'ai volée, moi, pour voir si ça n'écarterait pas les balles, pas que ça coûte tout de même de trépasser, va, à mon âge ! Tu vois que la chose ne m'a point porté chance... Et à présent j'ai la conscience lourde; m'est avis que je vas payer ce coup-là dans l'autre vie. Tiens, cette croix me brûle; prends-la et jure que tu la remettras à sa place. Ça m'empêchera d'être tourmenté.

Je mis l'aifiquet dans ma poche et fis le serment.

Nous n'allions guèFC vite; les camarades étaient sortis de la patouille: j'en eus bentôt jusqu'aux épaules; la terre vaseuse me tenait aux pieds. Le poids du René m'écrasait. Quand

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j'en eus jusqu'au menton, je m'arrêtai. G'étaiC mou S'^us moi comme des feuilles pourries.

— Faut pas te péri rapport à moi, Renaud. J'aime mieux que tu reportes la croix où je Tai prise. Demi-tour à droite et bonsoir!

Il ouvrit les bras, m'échappa et disparut dans le remous.

Mon bataillon avait pris les Prussiens par derrière, pendant que le reste les attaquait par d.> vant, ce qui fait qu'on leur flanqua une raclée de première, comme d'habitude à l'époque.

Alors je me tirai des plans, et je n'agis pas ea bon garçon.

— Des bêtises, que je me dis, de reporter c'ie dorure-là. D'autres l'empoigneraient demain. Mieux vaut la garder : quand je retournerai aux Chemins-Verts, je la baillerai aux parents de Simon, en souvenir de lui. Ça les réconfortera un brin.

La chose décidée, je n'y pensai plus.

Ah! mes enfants, le dix-neuf octobre, j'étais revenu à Leipzig; mais quelle différence! Les brigands s'étaient mis quatre contre un, c'est leu manière; des traîtres nous tiraient dans le dos; on chômait de poudre... Fallut décamper. Mais

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ceux qui disent que je caponnions t'ont une menlerie, pasque le conscrit qui n'avait pus de baïonnette se battait de son mieux à coups de poing, et que ceux qui n'avaient pus de poing mordaient, comme des chiens de bonne race.

— Au pont de Lindenau î criaient les officiers. Comme au mois de mai ! Sauf qu'on allait le

traversera rebours... Jamais je n'ai vu tant de monde. Et puis, patatras! Au moment où j'arrivais, le pont saute.

La terre en trembla; il tombait autour de nous une pluie de madriers et de morceaux de jambes.

Plus de passage. Les fusils tombaient dru dans le fossé, les hommes s'écrasaient en se jetant, comme fous, l'un par-dessus l'autre.

Pour moi, je descends comme je peux jusqu'à la berge; bien émoyé, car le courant était fort, et je nage aussi bien qu'une chatte pleine. Enfin, à force de fureter dans les herbes, je trouve une planche, de celles qui servent de passerelle pour monter en bateau.

— Attends voir, que je me dis en quittant mes bufÛeteries; une fois à califourchon là-dessus, van tiers que je traverserai.

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Comme je mettais à flot le morceau de bois, un homme braille derrière moi :

— Range-toi que je saute. Je suis le maréclia! Macdonald.

Jamais on n'a vu donner si terrible coup d'éperon à un cheval.

Je me jette dans le courant, derrière lui, h; corps sur ma planche et poussant des jambes ainsi que je l'avais vu faire aux grenouilles. Si le bois tournait, il m'entrait un flot d'eau dans la bouche, mes oreilles bourdonnaient. Et quel-> coups de reins! De ma vie je n'ai été si las. J'aurais juré qu'il me sortait des étincelles par les yeux.

Or, écoutez, c'est à cet instant-là que j'ai revu mon gars Simon, vu comme je vous vois. Le noyé du printemps ballait sur l'eau, les cheveux collés le long du front, blanc comme la neige, avec un regard si dolent que ça figeait la moelle dans les os.

*J'ai ben reconnu sa voix, aussi, quand il m'a parlé.

— Renaud, Renaud, tu m'as manqué de parole. Tu n'as point rendu la croix volée, et je suis puni !

L'eau de la rivière devint plus froide; il nie prit comme une paralysie dans les jointures des membres.

Et, lui, répétait toujours, d'une voix aussi mièvre qu'un bêlement :

— Renaud, mon pays, pourquoi t'es-tu par-

juré?

Le pauvre mort pleurait, tout près de ma planche. Came fendait le cœur.

— Mon Simon, j'ai fauté! j'ai fauté, mais je te fais le serment que si j'en réchappe, j'irai pieds nus reporter la croix d'or, avant que ma bouche ait goûté au pain.

Son œil, qui pesait sur moi et me brûlait, s'éteignit peu à peu, et son corps s'enfonça tout doucement sans que j'aie vu remuer l'eau.

J'arrivai près du bord, je ne sais comment, et les camarades me tirèrent avec une gaule crochue. J'étais si perclus, que l'aide-major me desserra les dents avec son fourreau pour me faire boire de l'eau-de-vie. Pas de ça, Lisette. Je la crachai, j'ôtai mes souliers et me servant de mon fusil comme d'une canne, je suivis la déroute jusqu'à Leutsch, où je remis la croix à son ancienne place. *

Une heure après on me poussait dans une charrette de blessés, avec les grosses fièvres. Mais n'importe; j'avais tenu ma parole, cette fois.

Je n'ai jamais revu René Simon.

Le bonhomme, à ces mots, inclina la tête ei s'ensourdit dans une morne rêverie.

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