IDYLLE
Chacun se relirait, avec sa cliaise.
— Le grand-père est fatigué et nous avons tous besoin de notre lit, car le travail est rude sous le soleil d'août, et il faudra recommencer de bonne heure demain matin.
Henriette est bien désappointée. Elle comptait sur les Massiquet, qui passent devant le Plantis pour rentrer chez eux, et ces gens-là ne sont pas venus. Elle ne peut pourtant revenir seule, la nuit, parles bois.
— Viens vite. Jacques, dit-elle au Petit Parisien; tu m'accompagneras.
— Et moi, la demoiselle? demande le grimpeur. Je ne suis donc plus bon à ren?
— Vous? Il est trop tard... vous me laisserez Tenfant.
La candide physionomie du forestier exprime 'tant de surprise, que la jeune fille rougit d'avoir pensé ce que lui ne pense point.
— Nous irons ensemble jusqu'au ruisseau, Jean. A part.r de là mon père pourrait vous rencontrer, et cela ne vous plairait pas plus qu'à lui.
— C'est bien parlé. A la revoyure, grand-père Renaud.
Ils vont tous trois dans la nuit claire; le dôme de verdure s'agite mollement sur leurs têtes. De chaudes effluves s'épandent; les insectes perdus dans la mousse égrènent leurs appels monotones. Tout est calme, le vent lui-même s'est endormi au sein de cette nature paisible. Le sentier, qu'un moelleux gazon recouvre, serpente et s'incline vers la vallée des Etangs.
Le passage est large assez pour deux, mais la demoiselle y marche seule. Le forestier s'est placé derrière ; cheminer aux côtés d'une fille lui semble chose trop malaisée. L'enfant a pris les devants et vagabonde, marquant sa course par ses cris joyeux.
Il dérobe aux clairières les vers luisants, en admire l'éclat, les pose sur le dos de sa main, puis les jette pour en chercher de plus beaux.
L'homme et la jeune fille ne se parlent point. Le bruit de leurs pas les berce, le parfum des chèvrefeuilles les alanguit.
Ils avancent. Ici le coteau s'affaisse, le ravin s'ouvre devant eux. Les racines tortueuses sont enveloppées de lierre; une caverne s'enfonce dans l'ombre au flanc de la roche abrupte ; c'est la garenne des blaireaux.
Le sentier aux chutes rapides court parmi les escarpements du gaulis entre deux haies de digitales. Henriette pensive brise, en passant, une des tiges. La grappe de clochettes se penche, mais résiste; une inflexible enveloppe la retient, comme le ferait la main d'un génie, et l'on croit entendre une voix dans ce frôlement :
— Il fait bon vivre au bois où l'on a fleuri!
Renaud l'affût d'un doigt vigoureux a détaché la plante. Il en brise une autre, puis une autre encore... lui présente la gerbe sans rien dire, s'efface gauchement. Elle se remet en marche, les fleurs aux mains, presque triste. Elle, non plus, n'a pas parlé.
Les voilà descendus dans le val aux Étangs. Le brouillard s'enrouie au-dessus des roseaux. La petite rivière coule devant eux, large comme un saut de chevreuil, enveloppée d'iris et de cressons. Ici le pont : un arbre renversé dont la hache a grossièrement entaillé Técorce. Cette gaule, enfoncée dans la vase, offre son mobile point d'appui au passant. Pour se risquer sur la rondeur oscillante, il faut avoir la main ferme et le pied sûr. La fille des Chemins- Verts n'hésite pas.
— C'est ici le ruisseau. Adieu, Jean.
Elle cherche le Petit Parisien des yeux pour partir. Mais voici que l'enfant, serré contre elle, jette un cri d'effroi :
— Le brûlot!
Sa main s'étend vers le marécage.
— Yoyez-vous? C'est le brûlot. Il accourt. Passons vite.
Il a déjà bondi sur le tronc couché; un second élan le porte sur l'autre rive; sa main renvoie la gaule.
— Arrivez donc ! on est en sûreté par ici. Henriette et Renaud sont restés. Une flamme
aérienne s'avance vers eux tantôt s'effilant ainsi qu'une langue, tantôt se pelotonnant en forme
de boule. Elle s'élève, puis s'abaisse, décrit mille courbes, s'éloigne et revient. C'est le feu follet des marais, le Follet des légendes, la plus émouvante parmi les rencontres de nuit.
Dans sa légèreté capricieuse il danse, dans ses pétillements semble rire. Si le passant prend la fuite, lui s'engage dans l'air refoulé, l'atteint et le souffleté. Souvent on en rencontre plusieurs ensemble; alors ces globes lumineux courent à i'envi, se croisent, crépitent d'une voix moqueuse et, plus rapides que le fuyard, l'enferment au milieu d'une ronde endiablée.
— N'ayez pas peur, la demoiselle, ça ne vit ni ne brûle. Faut point songer aux contes qu'on a pu vous faire.
Mais la jeune fille, énervée, ressent malgré elle une superstitieuse épouvante.
— Mon Dieu, le voilà tout près!
En effet, le follet s'approche en gambadant. On dirait qu'il essaye de se placer à la tête du pont. Il frôle Henriette et exhale un petit hoquet. Elle va défaillir.
— Allons, valet, ôte-toi d'ici, s'écrie Renaud. Le gars saisit sa coiffure, en fouette l'air avec
force et la projette au milieu de la clairière. Le
follet se précipite à la suite du bonnet, se baisse comme pour le toucher, souffle dessus et se met à sautiller autour.
Henriette devient folle de terreur.
— Il existe, il ril, il... Ah ! je veux passer, je veux passer!
Elle s'élance éperdue sur le tronc d'arbre.
— Arrêtez, la demoiselle. Vous êtes trop troublée, votre pied glisserait. Le brûlot s'éloigne; c'est fini.
La fille du garde n'entend rien. Affolée, elle ne peut s'emparer de la perche et s'avance... Mais ses jambes n'ont plus de force; elle va tomber dans la rivière. Jean n'a que le temps de la ramener vivement à lui sur le bord.
Soudain il s'aperçoit que la demoiselle est quasiment affaissée entre ses deux bras et pour la première fois de sa vie se sent troublé.
— Hélas! qu'avez-vous fait? Vous vous penchiez sur l'eau, comme attirée?...
— Ce n'est rien, me voilà remise; à présent je passerai.
Mais elle chancelle toujours et ne peut. Le grimpeur hésite longtemps. Enfin :
— Attendez, dit-il; y a moven.
Il entre résolument dans le ruisseau- se place près de la passerelle, saisit la taille de la demoiselle; et regardant d'un autre côté :
— Appnyez-vous sur mon épaule.
Il la fait marcher de la sorte, mais lentement; si lentement que le Petit Parisien les raille du taillis en face :
— Mais arrivez donc... ohî les peureux!
Le pied d'Henriette s'échappe sur l'écorce à moitié chemin, tant elle tremble. Jean l'enlève tout à fait et la porte comme un enfant.
A peine debout sur l'autre rive, elle dit, s'efforçant de rire :
— Me voilà passée, enfin !
Il ne peut s'empêcher de répondre :
-Déjà!
— Merci, roi de la futaie.
A quelque temps de là :
— Écoute, dit le Petit Parisien avec un soupir, il ne faut tout de même plus chasser pour le moment, puisque ça fait deuil à la demoiselle et au père-grand.
— Mais je n'avons pas touché au flingot depuis trois semaines.
298 LE FOUESTIER
— C'est vrai; n'empêche qu'il y a encore des collets tendus.
— Les collets à lapins ? C'est ren que ça.
— Tout de même on serait plus franc de les enlever.
Ce dernier sacrifice coûtait au cœur du braconnier. Mais son môme revint plusieurs fois à la charoe.
— Allons, c'est la fm des fins! grommela-t-il. Puisque tu le veux, je les détendrai la nuit qui vient.
Il fut fidèle à sa promesse. Les lacets occupaient les coulées d'une haie épaisse, au bord d'un chemin de traverse. Avant dix heures il arriva pour les détendre.
Comme il était accroupi derrière les épines, un bruit singulier frappa son oreille : le heurt d'un soulier ferré contre une pierre. Qui pouvait passer dans ce désert et à pareille heure? Puis tout à coup le silence se fit : l'étrange promeneur s'était arrêté.
Jean se redressa sans toucher aux branches et regarda. C'était un grand homme vêtu d'une houppelande. Il frottait sur une mauvaise boîte des allumettes qui ne prenaient pas. Enfin un jet
LE FOllESTIER 299
de lumière apparut ; le passant pencha la tête et présenta sa pipe à la lueur. Son visage fut rapidement éclairé, puis tout rentra dans les ténèbres et le fumeur reprit sa marche.
Renaud l'Affût était bouleversé.
— Où donc ai-je vu cette frimousse? Ce particulier-là n'est pas des Ghemins-Yerts; mais à coup sûr je le connais.
Il fouillait dans ses souvenirs, se tenant la tête à deux mains pour mieux penser. Soudain il étouffa un cri terrible et pâle comme la mort balbutia :
— C'est l'homme, l'homme qui a emmené la Dreuse et les petits!
Oh! je veux savoir...
Il prit ses sabots dans ses mains et, se glissant sous bois avec une vitesse inconcevable, rejoignit bientôt le rôdeur. Celui-ci marchait d'un pas tranquille dans la ligne; le braconnier filait parallèlement, invisible, sans faire crier les feuilles sous ses pieds nus. Tous deux arrivèrent ainsi au carrefour du Saut-de-Loup; l'homme traça une croix rouge sur la borne. A l'entrée du chemin des Buttes-Blanches, il ouvrit son couteau et fendit l'écorce d'un garais qui faisait sail-
lie. De là il remonta vers le Plantis. Une heure s'était écoulée depuis minuit, car les coqs chantaient. Sur le pilier de la barrière il écrivit des chiffres avec un gros crayon. Quand le chien courant se mit à aboyer, il s'éloigna rapidement.
Renaud suivait toujours, haletant, contenant à peine sa colère croissante. Après une longue retraite, le rôdeur bizarre atteignit le carrefour où campent les nomades. C'est là que, quelques années plus lot, sa voiture de païen avait pris la femme des Ghemins-Yerts ! Un léger filet de lumière oscillait sur la route à travers la brume. Tous deux s'approchèrent, l'un en sifflant, l'au tre caché. Le bizarre équipage se trouvait à la même place qu'autrefois. Quelqu'un veillait là dedans ; on entendait un choc de casseroles remuées.
Jean l'affût se sentit froid jusqu'aux os.
— Si c'était la Dreuse !
11 pencha la tête, avidement, à travers la rangée de sureaux, pour voir...
L'étranger poussa un juron.
— J'avais dit que la chandelle était de trop. le n'aime pas les curieuses, moi
Cet homme franchit les degrés, poussa la porte du fond et, visant du seuil la personne qui se mouvait dans le véhicule, lui lança un coup de pied, décroché à l'acrobate, à hauteur de poitrine. Puis il entra et de confuses rumeurs s'élevèrent dans l'étroit espace.
Le grimpeur fut pris d'épouvante à l'idée do ce qu'il pourrait voir ou entendre. Non, non; il ne voulait pas savoir si c'était la Dreuse qu'on battait ainsi. Elle?... Sa bouche se refusait à prononcer : ma mère. Ils auraient trop grand'honte, n'est-ce pas, de se retrouver face à face?
Et puis... ce n'était peut-être pas elle, après tout. Sans doute il avait saisi un bruit de voix, un cri... Mais comment reconnaître dans un aémissement ceux qui sont partis si loin, alors qu'on se bouche les oreilles?
Et aussitôt il se mit à fuir, toujours, encore, jusqu'à la vieille futaie, fermant les yeux afin de ne pas voir dans le passé ; et il se dépêchait, parce que des fantômes le suivaient et qu'il entendait les égarer derrière lui dans les ténèbres !
A l'aube il revint. Il ne voulait pas que la voiture maudite laissât de traces au bord de sa forêt. Et d'ailleurs cet être qui marquait les
arbres et les maisons avait peut-être fait un mauvais coup dans le pays. Si quelqu'un s'avisait de courir après? Et si on allait l'arrêter, ô misère! avec la Dreuse dans sa barraque? Il effaça au loin avec son bonnet toutes les traces des roues.
— As4u détendu nos collets? demanda 1 écolier en s'éveillant.
— Oui, va, mon fieux; j'ai ben gagné que tu m'embrasses.
Et prenant son petit adoplif par le cou, iJ pleura à chaudes larmes.