MARCEL ET LA VOLIGE
Le dix-huit octobre, vers une heure du soir, un rassemblement tumultueux s'était formé sur la place du village. Les hommes quittaient leur travail pour accourir aux nouvelles; les femmes épouvantées serraient les dorelots contre leur poitrine. Au bruit que produisait cette foule grossissantesuccédait par moments un silence morne. On entendait de sourds grondements du côté de Ghâteaudun.
^- Ça tonne depuis midi, ût observer un bûcheron; le roulement m'arrivait dans la vente.
— Ce n'est tout de même pas l'orage : les coups sont moins longs et il y en a trop.
— A moins que ce ne soient des mines qu'on fait sauter?
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— Faut aller quérir le père Renaud. L'ancien a des connaissances. Il nous renseignera vantiers.
Plus tard le bonhomme arriva d'un pas pénible, appuyé sur ses deux bâtons courts. La foule avait augmenté. Marcel parcourait les groupes, hochant la tête; Ginet le marchand se montra à la même heure, avec du mortier aux mains et sur sa blouse.
— Vous venez de manier la truelle, vous, le marchand? lui demanda un homme du bois.
— Ah! mais non, ah! mais non, répondit-il vivement.
Et non moins vivement il s'éloigna de l'indiscret.
Il fut impossible au vieillard de monter dans le clocher. On le conduisit alors au grenier de la maison d'école qui s'ouvrait au levant. Pèregrand arrondit la main derrière une oreille, se pencha; nul n'osait parler.
Les détonations se succédaient, brusques et profondes ; tantôt si répétées qu'elles se confondaient dans un mugissement énorme, tantôt coupées de décharges plus aiguës, comparables au tapage d'une charretée de gros bois qui tombe.
Le vétéran se redressa.
— Mes enfants, dit-il gravement, c'est une bataille. Je distingue le canon et la mousqueterie.
— Hélâ-mon-Dieu ! s'écria-t-on ; les Prussiens sont par chez nous! Je sommes perdus.
L'œil de l'ancien étincelait.
— Et qui vous dit qu'on ne les batte pas à cette heure? Ça ne nous est-il pas arrivé d'autres fois? Perdus! Les femmes d'ici ne portent donc plus de Français dans leurs flancs?...
— Est-ce loin d'ici qu'ils se battent?
— Oui, du côté de la Beauce.
Une fagoteuse se tordait les mains de désespoir sous la fenêtre de l'instituteur.
— Ah! bonnes gens, quelle misère! Mon homme est là-bas, peut-être ! On l'a rappelé, son temps était fini ; n'y a pus de lois ! Et deux enfants à ma charge ! Qui nous donnera du pain lui mort?
Louison la fendeuse de lattes se tenait, pâle et muette, sur la dernière marche du perron, présentant le sein à un nouveau-né qu'elle berçait d'un mouvement automatique. Sur ses genoux reposait la tète d'une jeune fille en larmes, et
trois petits garçons jouaient à ses pieds avec des cailloux.
— Et toi, maLouison, ton homme y est aussi, à la guerre, pas vrai ? lui demanda un fermier de la plaine.
— Sans doute, il y est.
— Vois, tu aurais mieux fait de rester servante €hez nous. Que je te plains!
— Ne prenez pas la peine de me plaindre. Pierre est à sa place, moi à la mienne. Je l'attendrai.
On criait aux nouveaux arrivants :
— Y a une bataille devers Ghâteaudun. Le vieux Kenaud a beau dire, c'est la fm de tout !
Le plus important, Marcel, éleva la voix :
— Les Prussiens... Qui aurait cru pareille chose? Nous sommes ruinés î
Les réflexions se croisaient en tous sens. Ces gens semblaient chercher un apaisement à leurs inquiétudes particulières en parlant entre eux du malheur commun.
— Quoi qu'ils disaient donc, quand la guerre a commencé, que ce serait de la victoire comme les autres fois? Je n'y pensions même plus.
— Le monde de par ici ne sait seulement pas
f-e qui se passe. G'est-y une chose permise de ne pas nous laisser tranquilles, quand y a tant de 7Tiobile5?
— Tout de mêrae le piéton nous avait conté que les Prussiens ont oac:né TAlsace.
— Je Fai bien ouï, mais c'est si loin! Je ne songeais guère pour çà qu'ils viendraient chez nous,
— Faut cacher tout ce qu'on a de bon.
— Voilà maître Friquet parti avec ses vaches.
— Nom d'un bleu, s'il n'en venait qu'un par ici, je n'aurais besoin que de ma fourche, mais y en a tant!
— C'est pas du monde comme d'autres, dites?
— J'en sais ren. Mais s'ils font du dommage au logis, ma femme m'en fera-t-elle, une vie, quand ils seront décampés!
Des sabotiers, des scieurs de long arrivaient. Le murmure lointain du combat s'était apaisé; mais le silence même avait quelque chose de sinistre. De quel côté l'avantage?
Chacun s'empressait autour de Marcel, autour du maire.
— Qu'allons-nous devenir? Que faut-il faire?
— Se défendre! s'écria la Volige d'une voix tonnante.
A cette parole chaude un grand mouvement se produisit. Tous ces hommes étaient trop profondément engourdis pour se redresser au premier souffle; mais ils portaient dans leurs veines le vieux sang gaulois qui pousse aux batailles, et l'énergie bouillonne chez les forestiers avec la sève puissante de leurs chênes. Ils se retournèrent donc vers celui qui jetait le cri de hardiesse, et leur hésitation révéla qu'ils n'étaient pas sourds.
La Yoiige s'avança au milieu du cercle. C'était un homme de quarante-cinq ans, robuste, carré, bien campé sur des jambes velues. Ses cheveux et sa barbe en broussaille, un pied nu sorti du sabot, ses mains noires aux doigts noueux, sa blouse souillée de sciure de bois, son gros cou découvert : tout cela formait un ensemble sauvage et saisissant.
— Si les Prussiens sont à Châteaudun, c'est chez nous, ça! Tant que nous aurons l'ame dans le corps, faut les reconduire. Celui qui n'ose renvoyer le loup de son étable est un feignant!
Les forestiers s'approchaient avidement. Le
grand homme s'enivrait au bruit de ses paroles. Marcel l'arrêta d'un geste et s'écria avec autorité :
— Et moi je te dis que nous ne devons pas nous défendre.
Ce mot du régisseur auquel on avait coutume d'obéir glaça l'enthousiasme naissant. Le scieur de long tout seul se révolta :
— C'est mal à vous de causer pareillement, monsieur le garde.
— J'ai raison. Ce serait une folie de se battre, parce que nous sommes les plus faibles. Quand on est vaincu on est vaincu. Et si l'on se défend, l'ennemi pille bien davantage.
— Vous mentez, Marcel. Ceux qui sont les plus faibles doivent s'efforcer, et ceux qui sont vaincus doivent se revancher.
— Les gars qui parlent comme toi le font parce qu'ils n'ont rien à perdre, parbleur!
— Faites excuse. En défendant les Chemins- Verts, j'ai ma peau à perdre, et la peau d'un scieur de long vaut bien la défroque d'un riche.
Marcel se tourna vers le maire.
— Votre devoir est d'empêcher ces fous-là de faire un coup de tête. Vous devez éviter au'on
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irrite inutilement l'ennemi. Vous êtes responsable des intérêts de la commmune.
Le malheureux maire perdait la tramonlane. 11 balbutia :
— Je ne sais pas où est le secrétaire. Au surplus j'offre ma démission, tout de suite.
— Non pas, dit la Volige. Il y a une garde nationale; les fusils sont à la mairie, nous les voulons.
Une main s'appesantit sur l'épaule de l'ouvrier qui se retourna : c'était Renaud l'Affût.
— Qu'as-tu donc à te tourner les sangs, mon
gars?
— J'ai que les Prussiens sont au pays et qu'il va être question de brûler de la poudre. Tu viendras, toi?
— Mon grand'père, demanda le braconnier avec sa naïve simplicité, ça iait-y ren d'être boiteux pour obéir à la Volige?
Le brave garçon avait été refuse, avec mille quolibets, au conseil de revision. Il n'osait plus songer à être soldat.
— Ya, Jean, dit l'aïeul; tu as bon cœur, c'est assez.
— Eh bien, nous irons aussi, s'écrièrent réso-
lument quelques hommes du bois. Où le bancroche passera, peut-être bien que nous passerons! La Volige a causé comme il faut, c'est lui qui commandera.
Le maire aux abois battait en retraite. L'ancien de la forêt frappa ses bâtons contre le sol.
— Enfants, si depuis deux mois on avait fait ça partout, le dernier canon des Prussiens serait rouillé dans les fondrières. Youlez-vous de moi? Je vous montrerai comment on marchait il y a soixante ans.
— Et je porterai votre fusil, moi, murmura le petit Parisien.
— La garde nationale! la garde nationale!
On criait, on formait des groupes, on repoussait les femmes suppliantes. Cinq minutes plus^ tard on plaisantait, comme à la veille d'une partie de plaisir.
Le vieux voltigeur intervint.
— Pas si vite, les gars. Chacun doit se munir de cartouches, avec deux jours de vivre dans sa iîibeciére.
Le boulanger du village était parti dans les mobiles; Ginet le messager, toujours à l'affût de
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bonnes aubaines, recevait de la ville voisine des pains en dépôt et se chargeait de la revente.
Le scieur de long, prenant au sérieux son titre de commandant, fit approcher le petit homme.
— Vite, le mercier, livre du pain à chaque volontaire.
— Et du café.
L'ambulant devint violet.
— Je n'ai rien à la maison.
— Museau de fouine, voilà bien assez longtemps que tu grattes sur nous; cette fois ta marchandise va danser. La commune payera.
— Le maire ne l'a point dil, vous n'aurez pas ça.
Il fit claquer l'ongle du pouce contre ses dents et ajouta :
— Et puis ma cambuse est vide.
— Ginel, Ginet, c'est pour les gars de la forêt qui vont se battre.
Le petit messager, voyant qu'on le priait, haussa cyniquement les épaules.
— Merci bien. Si je vous donnais mes pains, quoi donc que j'aurais pour les Prussiens, quand ils m'en demanderont?...
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La Volige se disposait à assommer celle créature lorsqu'une violente rumeur éclata dans la salle de la mairie. La fenêtre s'ouvrit.
— Ohé, les garçons ! on ne trouve plus les fufîils. Accourez donc.
Les plus ardents envahirent la maison commune : les armes destinées à la garde nationale avaient disparu.
Nul ne s'était aperçu que Marcel prenait le maire à part, au commencement de l'échauffourée.
— Je vous trouve molasse tout de même ! Si vous laissez faire ces vauriens-là, nous serons
saccages.
— Je ne dis pas non... c'est-à-dire... je ne connais rien à des affaires pareilles.
— Voyons, pas d'embrouille. Les fermiers sont raisonnables, eux. Je leur ai parlé. Nous sommes entrés dans la salle par la ruelle et ils ont emporté les armes du côté de la cour du presbytère. A l'heure qu'il est tout le bataclan file dans une charrette. J'ai donné un ordre de départ avec votre cachet. Dites que c'est vous.
— Seigneur, pourvu que je ne sois pas cornpromis !
Les ouvriers exaspérés refluaient sur la place.
— Eu vérité, voilà un homme faux, tonna le commandant en montrant du doigt le maire afolé. Il avait un dépôt de fusils pour la défense
des Chemins-Yerts, et il a permis qu'on les vole. A présent les hommes de bonne volonté ont la main vide, et faudra endurer l'affront comme des lâches. Nous sommes vendus et livrés !
— Messieurs. . . mes amis. . . je sais-t-il comment faire, moi? Les armes nt sont peut-être pas perdues. Je vas vous dire par où...
Marcel et Ginet couvrirent d'une main la bouche du maire infortuné, l'entraînèrent de force. Alors on vit l'ardeur des uns s'affaisser vite ; ils s'en furent aussitôt, disant :
— Tant pis, puisque y a pas moyen !
Les autres, désespérés, se dispersèrent par les lignes, tendant le poing avec une sainte rage dans la direction de Gliâteaudun, où le canon faisait entendre de nouveau sa voix terrible.