LE GRIMPEUR
C'est vers ce temps que Jean Renaud, obéissant à la Dreuse et au père-grand, se fit ouvrier de bois. Le goût d'un autre état ne vient à personne en forêt. Du reste, il est cent métiers dans celui-là. Chacun choisit , suivant son instinct et ses forces. Quel travail , en effet , ne pas le vieux arbre?
Quand l'heure du géant a sonné, une première main se pose sur lui, celle du marqueur. La fourmilière humaine ondule à sa suite, prête à détruire. Impossible de faire tomber une telle masse, tout entière : les autres ne se dressent-ils pas autour, avec leurs bras amis qui l'enveloppent? Il faut donc d'abord le « déshabiller ». Ce travail est le plus dangereux. On doit l'attaquer
(le bas en haut, élaguer les mères branches, grosses elles-mêmes comme des arbres, gagner par cette voie le sommet aminci. C'est la tête, qu'on dénude aussi, elle, après quoi on la tranche.
Au milieu de ses débris énormes qui recouvrent le sol, le cnéne se dresse dans le vide, tel qu'une colonne parmi des ruines. Les fagoteurs se disputent les branchages avec le charbonnier, ûvec le fendeur de bûches. Quant à la tête, les scieurs de long l'emportent. Ils en feront des planches, l'un courbé sur le sommet de l'échafaudage, l'autre le corps rejeté en dessous, perdu dans le nuage de bran qui tombe sous la scie grinçante.
Maintenant les bûcheurs arrivenl, qui s'alignent au pied et dont les soupirs gutturaux vont scander chaque coup de hache. L'entaille circulaire se creuse; le tireur s'arc-boute et raidit sa corde. Un long craquement, suivi d'une courte scillation. Encore quelques morsures de la cognée au bon endroit; le déchirement se fait plus strident. Le tireur marche à reculons, le €orps presque horizontal au bout de sa longe. Voici que le tronc puissant s'incline avec lenteur
en ballant l'air. Un sifflement profond; il tombe. Les travailleurs sautent de côté, hors de îa ligne d'écrasement. L'écho répète un grand brait sourd. Ces gens n'ont crié qu'un mol : Gare! Ils reviennent calmes, la sueur au front. L'un d'eux louche le tronc inerte du bout de son sabot et dit :
— Il avait le cœur franc, mais le voilà cheu.
Il est tombé. Mais rien ne finit. Quelque part alentour le vent secoue une chose imperceptible entre deux feuilles. C'est un gland. 11 se détachera, vienne l'automne, et roulera sous un atome de terre, poussé par une goutte d'eau. Ce gland aura remplacé le chêne dans un siècle, agitant d'en haut ses mains vertes sur les éphémères générations des hommes.
L'arbre abattu, on le dépèce. Les charpentiers enlèvent la bille, le boisselier prend les déchets, l'écorce est mise en tas pour les tanneurs. Lorsqu'il ne reste plus rien sur le sol, on entend encore le bruit des pics : c'est le pied que les forestiers attaquent, l'arbre souterrain qu'il leur faut encore, avec sa lourde culée et son taillis de racines.
L'arbre est débité; chacun a emporté son
lambeau. Un autre travail commence, la fabrication. Les huttes sont changées en atehers.
Au milieu de cette population qui vit du bois, Renaud n'avait qu'à choisir sa place. D'abord il se fit bûcheur. C'était le travail en pleine forêt, le mouvement ; les aromates emplissaient l'air ; son instinct l'y porta.
Mais au bout d'un peu de temps quelque chose lui manqua; il ne se trouvait pas assez seul. D'autres hommes cognaient près de lui, ses coups devaient alterner en cadence avec les teurs, tout comme jadis à l'école pour épeler. Et puis, ces pauvres vieux arbres, c'était pitié^ de frapper pareillement dans leur chair blanche, à pbasieurs et par derrière... N'avaient-ils pas déjà la tête coupée quand il s'acharnait contre eux de la sorte? Non, autant dire qu'ils n'étaient plus arbres, puisque pas une feuille ne tressaufait. Et les compagnons, si la besogne devenait trop âpre, — car il y a des arbres qui se défendent mieux que d'autres, — en lâchaient-ils, de cet vilains jurons qui font peur aux oiseaux !
Renaud perdit le goût de cette tâche-là; l'envie le prit de travailler à part, avec l'attrait du danger, en s'attaquant au faîte du chêne. A la bonne
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heure, cela. C'est une lutte entre deux vivants; il y a du risque. On ne trouve là-haut d'autre société que son bon courage ; les nuages sont tout près, le cœur peut battre.
Le boiteux délaissa donc sa cognée et se fit grimpeur.
Ce métier, à vrai dire, n'est pas envié, car beaucoup de grimpeurs finissent tragiquement. On n'y compte que les gens de caractère aventureux, mais ceux qui ont goûté de cette partie-là n'en veulent plus d'autre. L'amour du péril ne suffit pas, l'homme doit être adroit et agile.
Voilà le forestier au pied du gros arbre qu'on lui livre nettoyé de la base comme un aiguillon de Touraine. En avant. Comment faire? L'embrasser n'est pas permis, il a dix pieds de tour. Une échelle? Point d'échelle assez haute. L'homme s'est inspiré de la nature. 11 a vu les écureuils escalader plus d'un tronc en serpentant à l'aise sur Técorce : il fera comme eux. Ces animaux, lorsqu'ils grimpent, n'ont besoin que d'un point d'appui, celui de leurs griffes; le hardi compagnon les imitera. C'est si bien là son idée, qu'il a pris jusqu'au mot de la chose. Si le marchand de bois s'exclame tout à coup :
— OÙ est le grimpeur? Faut voir à désliabiller ce hêtre-là.
— Attendez, répond celui-ci en éteignant sa pipe ; je vas quérir mes grifTes.
Jl revient bientôt nu-tête, la blouse rentrée dans le pantalon, sa serpe accrochée derrière le dos, portant en sautoir une corde roulée, et dans sa main les jambières armées de crampons obliques.
Avec lenteur il lace la guêtre et assujettit la pointe de fer; s'assure que ses mouvements sont libres, que la chaussure est solide; puis se dresse, poitrine contre poitrine, le long de l'arbre. D'un geste vigoureux il lance la corde autour du tronc, son autre main en reçoit l'extrémité flottante; il y demeure pendu, le corps infléchi. Dès que la tension s'est produite, il se hisse par saccades brusques et cadencées, l'éperon s'enfonce dans le bois. Il monte.
Le grimpeur, à cet instant, est superbe d'audace et de grâce sauvage. La tête bizarrement éclairée sous le jeu des feuilles tremblantes, les muscles saillants et tordus, le buste rejeté dans une contorsion puissante, il rappelle ces cavaliers <ies vieux tableaux de batailles , accrochés à la
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bride et l'éperon au flanc sur de grands destriers qui se cabrent.
Lorsqu'il se balance ainsi tout en haut, retenu d'une seule main pour brandir sa serpe de l'autre, que le vent se met de la partie pour défendre son vieil ami, c'est là que la mort est proche. Mais l'homme n'y songe pas. Celui qui grimpe de la sorte dans les cimes, qui est tout seul, qui peut ainsi colleter les grands arbres pendant que la bise lui court dans les cheveux, celui-là se sent l'âme contenle, le travail l'excite... pour lui le bois a meilleure odeur. Le grimpeur qui possède une paire de vraies griffes dans son bissac est comme l'oiseau qui porte des ailes sur son dos. Il est libre d'aller plus loin que les autres, de se réjouir sans faux orgueil à la vue de toutes sortes de choses que le bon Dieu a semées parmi les hautes branches, au-dessus des hommes qui parlent du cabaret et des Dreuses qui battent les petits enfants.
Quand Renaud fut devenu grimpeur, on ne manqua plus de rien à la maison.
— Voyez-vous ça, disait l'un en supputant ses salaires; il a de la chance, le gars. Ses parents ont bien fait de taper dessus, il est devenu bon.
— Oui, pardi, il en a une fière chance. Boiteux comme il est, on l'exemptera.
— N'importe, concluait le malin de la bande, un gars qui ne boit que de l'eau, c'est pas grand'chose.
Le forestier avait le cœur à l'aise dans cette existence aérienne et solitaire. Tant qu'il étreignait l'arbre il se sentait vivre. Mais dès que le crampon avait quitté son pied, au soleil couchant, une profonde mélancolie s'emparait de lui. Son idée le hantait, toujours la même : depuis la grande chasse, ses collets étaient livrés à la rouille, les longues excursions du dimanche avaient pris fin ; c'est un fusil qu'il lui fallait pour être heureux. Hélas! où le prendre? La Dreuse avait vendu le flingot du pas-père pour payer le service et un voile de deuil. Les vingt francs du monsieur avaient servi à l'acquisition de l'équipement du grimpeur. Quant à sa paye, la mère lui prenait tout...
Donc le pauvre Jean soupirait en vain. Pas d'argent, pas de fusil; et pas de fusil, pas de joie.
11 allait s'allonger, tout dolent, sur les sapinettes, sans prendre goût à rien; et quand la nuit
le ramenait au logis, il laissait la moitié de sa soupe dans l'écuelle.
Il entendait quelquefois une détonation dans la campagne. C'était un métayer tirant des merles sur les tas de pommes, derrière le pressoir. Il se redressait au bruit.
— Que celui-là est heureux, pensait-il; il a un fusil !
Renaud se mit à rôder hors des bois comme une âme errante, pour écouler ceux qui tiraient. Il allait, chaque dimanche, le long des haies, grignotant son pain frotlé d'ail, à la recherche des hameaux où Ton tire à la cible après vêpres. Tout à coup, au détour de quelque pâture humide, un flot de jeunesse bruyante l'avertissait que l'assaut allait commencer.
Le charron, orné d'une boucle d'oreille, apportait triomphalement au pied de la sablonnière un pavois tricolore en bois tendre, divisé en cercles concentriques, avec la mouche noire au milieu. Il essuyait sur la peau tannée du tablier la couleur mal sèche qu'avaient léchée en route ses doigts sans ongles et débitait au hasard des plaisanteries grossières dont il riait d'avance pour avertir que ce serait drôle. Puis il fixait sa
rondelle au sommet d'un pieu et les jeunes gens comptaient cent pas afm de marquer par une barre la liane du tir.
Une femme au jupon court y dressait aussitôt sa table boiteuse et rinçait négligemment des verres gras qu'elle renversait ensuite, pour les . égoutter, autour de la carafe de cidre. Une assiette ébréchée était auprès, dans laquelle chacun déposait deux sous, prix de chaque balle.
Le premier qui frappera dans le noir aura la moitié des mises et en plus le pavois qu'il clouera ce soir au-dessus de sa porte, entre les branches du rosier grimpant.
Voilà Jean Renaud qui se perd inaperçu au milieu des spectateurs rangés en demi-cercle. Il arrive au bon momanl, alors qu'on charge les armes. C'est là ce qu'il veut voir. Le moindre détail frappe ses yeux, se grave dans sa pensée. Il aspire fortement la poudre, après chaque coup, et regarde encore. 11 comprend, il sait. Les gars disent entre e ix :
— Nous irons dimanchB prochain à Saint-Agut, tirer contre les sabotiers.
Le boiteux s'en souviendra. Il ira. En voici un qui parle de boire :
— Yeux-tu, lui dit-il avec humilité, que je tienne ton fusil?
Il allonge lentement sa main sur le canon, palpe la crosse, faji en sournois jouer la batterie, aide à mesurer la charge, s'en va tout troublé et rentre en forêt pour s'égarer sous le gaulis avec sespensées.
Un soir qu'il cheminait de la sorte, nonchalant et soucieux, un gémissement poussé à quelques pas de lui frappa son oreille. Arraché brusquement à sa rêverie il s'élança... C'était la voix d'un chrétien.
A cet endroit quelques roches tapissées de pervenches surgissaient à fleur de terre, sur le plan incliné d'une futaie. Leur croupe saillante formait escarpem:nt et cette rupture du niveau était masquée par l'enlacement des fougères.
Au pied du massif gisait un tas informe de bois sec et de loques. Jean s'approcha. Un rayon de lune lui permit de distinguer une vieille femme inerte et pelotonnée sous un gros fagot dont le lien s'était rompu. Elle gémissait d'une voix rauque, mêlant les malédictions à ses plaintes.
— Misère, c'est la mère Chauvin, la veuve au grimpeur! Allons, ne vous tournez pas les sangs,
je suis bon pour vous rebouter sur jambes.
— Aïe, pauvre gars, tu n'en auras le pouvoir, je me sens en miettes.
Renaud l'ayant débarrassée du faix de bois qui l'écrasait, elle put redresser la tête en s'accoudant.
— Comment le malheur vous est-il donc arrivé ?
— Je suivais la route du haut. Quand je t'ai ouï, j'ai cru que c'était le garde Marcel. Il est si dur au monde ! J'ai la lessive, ça fait que j'emportais un pauvre petit peu de bois vert avec le mort. 11 m'a déjà prise, le mauvais homme, et me menace chaque fois. Alors j'ai eu peur qu'il me voie et j'ai biaisé sous bois. Mais voilà-t-il pas que je me suis fourrée dans ces maudites roches, rapport à la nuit. Et je suis tombée de mon fin haut.
— Mère, passez-moi le bras autour du cou; je vas vous relever.
Elle essaya, mais poussa un grand cri et retomba.
— Marcel du diable! me voilà démembrée...
— Patientez; je ne vous laisserai pas dans la peine.
Il coupa un lien, refit le fagot et le chargea sur ses épaules. Il s'approcha ensuite de la blessée.
— Laisse le bois, mon fils; l'embarras serait trop grand.
— Nenni. Vous avez pris la peine de le ramasser ; il est à vous. Je porterai ben tout, allez.
Il saisit la vieille femme dans ses bras et s'efforça de boiter moins, en marchant, afin de moins secouer la malade.
La Chauvin se plaignait tout bas, prise de la fièvre. Sa tête anguleuse battait l'épaule du jeune garçon; par instants ses sabots résonnaient l'un contre l'autre.
— Que c'est loin, chez moi ! disait-elle.
— Encore un peu de courage; nous sommes plus d'à moitié.
Ils s'arrêtèrent deux ou trois fois pour reprendre haleine. Renaud rétendait sur la mousse, s'essuyait le front et la reprenait.
— Tu es vaillant comme mon défunt. Oh! les grimpeurs, c'est des hommes ! Il n'y a qu'eux...
Elle fut secouée à ce moment par un rire nerveux, tellement sinistre dans ces ténèbres, qu'il donna le frisson au forestier.
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— C'est des hommes, les grimpeurs ! Mais faut qu'ils périssent de maie mort, comme Cliauvin. Tu ne trépasseras point dans un lit, Jean Renaud; souviens-t'en. Le diable, vois-tu, est envieux de ceux qui portent des griffes; quand ils sont en l'air, sa main les pousse. Il était plus rude que toi, mon Chauvin; son pareil est à naître. Eh ben, un jour que je coUationnais au pied de l'arbre, lui tout en haut qui griffait, il a lancé sa corde par-dessus une branche, et pendant qu'elle faisait c lonr il abaissé la tète pour me regarder. Moi je le regardais toujours. Alors nous avons ri ensemble par les yeux. C'était notre pain blanc à tous deux. Sa main en même temps courait à la corde ballante... Il a manqué son coup parce qu'il me regardait!
0 Chauvin ! je sais bien, va, que le diable l'a tirée de l'autre côté, ta longe qui d'habitude venait d'elle-même dans ta main î Oui, le malin l'a conduite, car elle a touché ses doigts et puis s'est éloignée en dansant. Quel saut il a fait pour la reprendre ! Mais l'autre main tirait tout à elle; j'ai entendu sa griffe qui glissait. J'étais debout. Il a battu deux fois le tronc de ses bras ; ses pauvres bras raclaient la mousse. Il m'a en-
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core regardée, du haut, avec des yeux tout ronds. J'ai crié : « Mon homme! » Mais il allait si vite... C'est tombé comme une masse près de moi; j'ai senti le vent. J'ai voulu le relever, mais comme je ne pouvais plus le reconnaître, mes bras sont devenus de coton !
Oui, on a tiré sa corde de l'autre côté. Mais les grimpeurs, c'est comme ça. Grimpeur, tu finiras de même. Et ta tête sera fendue tout du long, avec de la cervelle blanche qui passera !
Un épouvantable tressaillement agita son corps; elle devint raide. Une petite cascade murmurait auprès. On eût dit des sanglots d'enfant. Renaud avait peur; il voulait hâter sa marche et ne pouvait. Il se sentait à bout de forces, lorsque, arrivant enfin sur les boji^dures, il distingua la maisonnette découpée sur Tazur du ciel, au sommet de la lande.
On arriva. Entrer était facile, il ne s'agissait que de retirer une cheville de bois plantée latéralement dans le mur contre la porte. 11 déposa sur la couchette cette malheureuse, toujours évanouie; jeta quelques gouttes d'eau sur le visage; lava Tune après l'autre les jambes osseuses que marbraient de larges meurtrissures.
Rien n'était cassé. Le jeune homme cependant ne pouvait abandonner cette femme malade. Il résolut de la veiller. La lessive coulait. Le taudis était encombré à ce point que le billot massif qui sert de siège disparaissait sous les tas de guenilles. Il jeta ce qui se trouvait dessus, rangea le rouet de son mieux et s'assit devant le foyer.
Sur un large trépied placé entre le lit et l'âtre reposait le cuvier, chargé de cendre pâteuse. Ce cuvier communiquait par un long tube avec le chaudron pendu à la crémaillère. Dans l'intérieur de la cheminée une minime chandelle de résine, appelée oribus, se dressait entre les pinces d'un bois fiché dans le mur. Tout en face, un pot de grès flottait, retenu par son anse au pied d'un gril accroché.
Le grimpeur s'aperçut qu'il pouvait là encore se rendre utile. Il raviva le feu et, dès que la buée se reprit à monter, transvasa l'eau du chaudron dans le cuvier à l'aide du pot. Après quoi, ne voyant rien de plus à faire, il se courba en double, vers la flambée, les mains tendues, écoulant le susurrement mélancoUque de l'eau chaude, et s'engourdit dans la contemplation des tisons rougres.
,Son œil errait vaguement de Tàtre au cuvier, à demi fermé sous le voile des vapeurs opaques. Les formes des objets, devenues confuses, lui semblaient étranges, particulièrement celle de la couloire, qui conduisait l'eau dans la chaudière. C'est d'habitude un long morceau de bois creusé à découvert, affectant la forme d'une rigole. Cette noue-là, au contraire, se composait d'un tube plein, pareil à une gouttière. La flamme, en se jouant dessus, produisait des reflets métalliques, et l'eau s'en échappait avec deux jets inégaux d'un effet bizarre.
Renaud examinait cette chose mystérieuse d'abord distrait, puis attentif. L'extrémité de la couloire miroita tout à coup au-dessus de la flambée. Notre homme s'était penché avec une sorte de stupeur. Une exclamation sourde à la fln lui échappa.
— Mais, nom de nom, on dirait que c'est un canon de fusil!
Il décrocha l'oribus et le promena longuement au-dessus de l'ustensile extraordinaire. Oui, c'était bien un canon de fusil double, mais si rouillé, si dépaysé dans cette lessive, que le grimpeur seul était capable de l'avoir deviné.
Certain de son fait, il se laissa retomber sur son billot, prit une pose adniirative et ne bougea plus.
La vieille s'était retournée sur sa couche et demandait à boire. Il sortit de sa contemplation pour la servir.
— Ètes-vous un brin soulagée, la mère?
— J'ai l'enflure aux jambes. Il me semble que mon sang tourne. C'est la faute au garde, il me le payera.
— Ne rentrez pas en fâcherie. Je vas vous faire une rôtie au cidre.
— Que non. Tu es las, va dormir
— Plus souvent! Quand on est malade faut manger.
Il coupa un morceau de pain, le piqua à la pointe de son couteau, le fit griller avec lenteur en le tournant.
— Mère Chauvin, que que vous avez donc là?
— Là où?
— Mais là, donc. La couloire?
— Eh ben, c'est-il pas le fusil à mon défunt?
— Ça le rouille rudement d'être mis à cette mode-là.
— Grand innocent, puisqu'il sert tout de même...
— Je ne dis pas. Mais il est cassé?
— C'est une bonne couloire.
— Il n'a donc point de crosse?
— Du temps de Chauvin, il était parfaitement bon. Mais je n'ai gardé que le canon, pour ma buée.
— Et le restant, ousqu'il est?
— En voilà un curieux ! Il m'a servi à caler la mangeoire de ma bique.
— Faut voir, faut voir, grommela Renaud avec une forte émotion.
Lorsque la vieille eut avalé sa soupe et laissé retomber sa tête en sueur sur le sac de mousse qui lui servait d'oreiller, le forestier s'empara du bout de résine, passa dans la soupente, écarta la chèvre d'un coup de sa blouse et s'agenouilla sur la litière.
La mangeoire était boiteuse. D'une part, elle était soutenue par un rondin fixe; de l'autre, elle s'appuyait sur une pierre inégale, de taille moindre, dont le niveau se trouvait exhaussé par une interposition de bois et de ferraille. Renaud opéra le mouvement de levier avec son épaule,
et dès que la mangeoire n'adhéra plus, procéda avidement à l'examen des résidus épars sur la pierre.
La chèvre le contemplait d'un œil niais, avançant vers lui sa barbe pointue.
Mère Chauvin ne l'avait pas trompé; le surplus du fusil était là. Mais tout était réduit à l'état de morceaux informes. Il en remplit son chapeau et revint près du feu, pour examiner plus à l'aise.
— Gomme ça, il était bon, le fiingot, du temps de votre homme?
— Que t'es goaiche, avec ton fusil ! Puisque ie te dis que c'est une couloire...
— J'entends; mais n'importe. Une supposition que je vous ferais une belle couloire en cœur d'aune, avec une corbeille toute neuve en osier pour lamangeaille dec'te bête? Savez-vous que ce serait de conséquence, ça?
— Laisse-moi dormir; j'aime mieux les vieilleries de Chauvin que tout.
— Yoilà qui est bon parlé. Pourtant, quand il y a avantage...
— Ma pauvre noue est comme moi : elle s'ennuierait à ren faire.
— La noue. . . la couloire. . .
Il s'approcha, rougissant. Ses tempes battaient.
— La couloire ne s'ennuierait point.
Il parlait d'une voix si altérée que la veuve se leva sur son séant.
— Mais qu'as-tu donc, gars? te voilà tout chose?
— Eh ben, oui, j'ai une idée! Ma feinte, autant que je m'en soulage. Mère Chauvin, je voudrais le fusil !
— Es-tu dans ta raison?
— Oui ben. J'ai ça au fond du cœur, tant, que depuis des semaines et des mois j'en languis! Ah, ma voisine, prenez-moi en compassion et me baillez le flingot de votre homme pour que je tire sur les bêtes de la forêt...
La Chauvin exhala un petit rire saccadé; la pensée d'une vengeance se présentait en pre mière ligne à son esprit.
— C'est pas l'embarras, mais le garde Marcel serait une miette attrapé. Il endêverait.
— J'aurais si grand contentement moi! Et puis, voyez-vous, mère, votre Chauvin était un grimpeur aussi, et un chasseur... S*il nous ouït pensez qu'il trouvera mieux que son fusil reprenne l'âme au lieu de courir la buée.
La vieille réfléchissait. Enfin :
— Si quelqu'un y a droit, c'est toi, Jean, parce que t'es un vrai enfant de la forêt et que tu m'as fait du bien encore à ce soir. Prend-le, mon galant. Je dirai à Chauvin que tu portes des griffes comme lui; il ne se fâchera point,
Au milieu de la nuit, le garçon filait sous bois avec son précieux butin. Un sourd cliquetis de ferraille s'échappait du fond de sa blouse retroussée. Il souriait aux spectres noirs de la futaie, son cœur chantait. Désormais, après le travail, il aurait l'espace peuplé, les émotions du clair de lune, les longs dimanches dans le hallier, avec la poudre qui parle et qui sent bon. Il s'arrêtait par instants dans sa joie sauvage, se disant tout haut.
— J'ai un fusil, j'ai un fusil.
Quelle que fût l'ardeur de ses désirs, il ne mit aucune précipitation dans l'accomplissement do son entreprise. Le paysan est avide mais prudent, tenace mais plein d^ patience. Il suit son idée fixe dans une torpeur apparente, [irépare son heure aussi longtemps qu'il le faut sans en avoir l'air. N'ayant, comme l'enfant, qu'une pensée en tête, il la retourne sans cesse, la solidifie en la
conc*entrant et devient parfois d'une profondeur étonnante, à laquelle n'atteignent jamais ceux qui éparpillent sur mille objets leur volonté.
Nul n'aurait pu se douter de ^ob^^'Ssion à laquelle Jean Renaud était en proie. Il avait caché ses matériaux dans le grenier, sous des bourrées; de sapin, et agissait exactement comme par le passé. Il fit du fagotin, le dimanche, pour un marchand de Paris, afin de se procurer des suppléments de salaires, qu'il dissimula.
— Ma mère n'a pas un sou de moins, se dit-il; je suis dans mon droit.
Entre temps il avait fabriqué la couloire et la mangeoire promises à la Chauvin, — c'était la dette d'honneur, — et choisi le bois pour une crosse. Lorsqu'il fut riche de dix francs, il se rendit par la traverse à Nogent-le-Rotrou afin d'acheter secrètement un chien et une vis qui manquaient, ainsi que les outils indispensables. C'est la seule fois de sa vie qu'il soit entré dans une ville de son plein gré.
Alors il entama, à l'insu de tout le monde, son œuvre mystérieuse. Avec de pareils éléments, un armurier y eût renoncé. Lui, en quatre mois,
confectionna un fusil surprenant. Le canon gauche était percé.
— C'est la lessive, soupira le grimpeur.
Et il mit une pièce. L'aspect de l'arme était grotesque, mais rien n'était oublié. Lorsque le dernier coup de papier de verre fut donné, il saisit le llingot dans ses bras et le couvrit d'un regard humide, de la crosse au point de mire :
— Ça, c'est à moi... Tu es mon fusil, je t'ai! L'heure avait sonné. Il lui restait trois francs
dix sous.
— Ginet doit passer ce soir au Saut-du-Loup. Faut que je lui achète cV samounilions
Cette locution, invariablement employée dans les Chemins Verts, paraît extraordinaire; rien de plus naturel lorsqu'on la décompose. Tout ce qui sert à charger un fusil, poudre, plomb et capsules, s'appelle « la munition », car nos paysans prennent le mot au singulier. Mais ils ne se rendent pas compte de la valeur de l'article et prononcent : une amunition. De sorte qu'au pluriel, pour exprimer l'idée de quantité, ils disent: des amunitions, ou plulôl, par suite de l'altéralion des syllabes propre à leur langage : d'samounitions.
— Tiens, c'est le bancal. On ne te voit plus; je te croyais mort pour le moins.
— C'est que je suis grimpeux, à cette heure; je ne cours guère.
Le petit homme avait arrêté sa voiture et tressait la mèche de son fouet. Il portait une blou? . luisante à liserés blancs, sous laquelle passaient les basques d'un paletot; son chef s'enfonçait dans une grosse casquette à ramages dont les tranches étaient rabattues sur ses oreilles. L'œil était mobile, le rire sournois, le museau pointu comme celui d'une fouine. Un juif greffé sur un paysan ,
— Dites, le marchand, vous n'avez pas l'air échauffé?
— Pas trop. Et quoi de nouveau, par ici?
— Je n en connais ni petit ni gros. Et allezvous loin, de ce pas?
— Faut bien trimer pour gagner sa vie. Sais-tu quand sera la noce chez Jamin?
Ils firent de la sorte assaut de questions pcn dant un quart d'heure, pour se tâler et voir venir. C'est l'habitude à la campagne. Celui qui doit demander ne va jamais droit au but; son interlocuteur ne l'aide jamais, afin de conserver l'avantage.
Enfin rambulant, qui était un maître, se décida à faire causer l'autre.
— Bien le bonjour, garçon; me voilà déjà en retard.
Il prit son bidet par la bride, en homme pressé.
— A propos, marchand... Moi qui allais oublier ma commission ! Combien vendez-vous l'samounitions pour les fusil^*^
L'ambulant rattacha sans hâte la gourmette.
— Ah! mon gaillard; ce n'est plus du laiton qu'il te faut, à présent... Tu as donc une arme à feu?
— Vous gaussez, fit Renaud d'un air niais. Où donc que j'en aurais pris, des flingots, puisque j'ai pas d'argent pour en acheter? Voilà une affaire sure, dame!
— Cela m'est bien égal. Je vends au monde, moi, sans m'occuper du reste. Que veux-tu?
— La personne, la personne, aile aurait envie d'une poudrière, et puis d'un sac à plomb, et puis d'samounitions.
Le mercier fit son compte à demi-voix, comme pour une chose d'importance.
— Mettons vingt coups à tirer. Eh bien I Aa pour cinq francs, tout ensemble.
LE FORESTIKR 71
Le pauvre Renaud mit la main à son sac, fit la grimace et offrit trois francs.
— Ah! tu marchandes? J'ai l'honneur Je te saluer. Hue, Bijou î
Quel chagrin î Lui qui avait tant travai^Ué, tant altendu, ne pourrait-il donc pas faire parler le cher flingot? Yoilà que fliomme s'éloignait, emportant la joie sous sa bâche...
— Arrêtez, sauf votre respect. J'ajoute dix ^ous, c'est tout ce que je possède sur la terre.
— Cent sous ou rien.
— Je vous colleterai un lièvre, outre l'argent.
— Mets un lapin avec, et trouves-toi jeudi à Saint-Agut. Les bucoliques y seront.
Renaud, tout consolé, reprit le sentier du bois. Mais une idée le saisit, il courut après la carriole.
— Ginet, faudra envelopper tout ça dans des papiers; des grands papiers, dites.
Le jeune paysan voulait du moins avoir ses bourres par-dessus le marché.
Le jeudi il reçut ses munitions, et le mercier lui fit entendre qu'il se chargeait de l'acquisition du gibier, 4. mais dans les prix doux ».
Le dimanche, dès l'aube, il rôda autour des
tirs au pavois, et de la pointe de son eustache retira quelques balles piquées dans les troncs d'arbres. Dans l'après-midi, s'étant assuré que le garde avait quitté sa maison en voiture, il dressa une cible en forêt, essaya son fusil et se fit la main.
— Il ne me reste guère de poudre, pensa-t-il après ; mais à cette heure je sais la manière d'en gagner.
Le soleil baissait à l'horizon. Il se coucha sur la mousse, tenant près de lui son fusil embrassé comme un frère. Tous deux attendaient l'heure de l'affût.
Le spectacle du soir dans une forêt parle à l'âme. Yoilà le déclin du jour. Les dégradations de la lumière changent les formes, rendent les troncs noirs et les cimes roses. Un dernier rayon plonge entre les branches, éclairant les dessous de lueurs dansantes. Ce n'est plus qu'un mince filet. Il s'éteint. Un disque rouge et terne paraît encore au fond, bizarrement découpé par les branches; le ciel est blafard au-dessus. Un point brillant se détache plus haut; c'est la première étoile. En face, le gaulis rigide barre l'horizon. Cà et là, les trembles agitent leurs feuilles
Manches, revêtant dans la brume les contours de grands bûcherons maigres. Le terrain fuyant sous l'œil, avec les végétations inégales, semble se refuser au pied de l'homme en se drapant dans son repos mystérieux.
Les voix du crépuscule ont aussi leur caractère propre. Le bruit lointain des travailleurs s'apaise .peu à peu. La bande de ramiers décrit son dernier cercle avec un dernier battement d'ailes et s'abat sur la futaie qui lui sert de couchée. Puis le rouge-gorge jette son chant mélancolique, qu'interrompent les notes rapides du merle. Tous peu à peu s'engourdissent. Dans les éclaircies passent d'un vol étouffé les bécasses, pendant que le hibou, de son ululement plaintif, annonce aux nocturnes qu'ils sont libres. C'est alors que d'étranges froissements de feuilles dans le hallier, que des ombres indécises sur la bruyère animent furtivement les ténèbres et révèlent un monde qui s'éveille à la place du monde endormi.
Un fantôme s'agite là-bas. Est-ce le Roi des Bouleaux qui depuis mille années cherche sa couronne d'argent qu'une fée lui déroba pour se venger de ses dédains? Non, au saut d'une clairière le fer a brillé. C'est Renaud, son fusil à la
main, qui court au vallon chauve où poussent les bourdaines. Là se trouve la meilleure reposée des Chemins Verts, et la petite fontaine abritée sous ce bouquet de saules est le rendez-vous des fauves altérés.
Ses pieds sont enveloppés de fougères; une ticfe de chèvrefeuille a servi de lien. Aussi ne laissera-t-il rien sur le sol de celte odeur humaine qui cause l'effroi. Ses genoux vigoureux étreiornent le front voûté d'un vieil arbre. Le voilà perdu dans le croisement des branches tortues; invi^^ible, immobile, le fusil braqué.
Une heure se passe, puis deux; il n'a pas bougé. Soudain un bruissement imperceptible court dans les herbes sèches. Les brins flottants d'un églantier oscillent. Un petit oiseau s'envole effaré. En arrière du rayon de lune quel groupe charmant a surgi! Ce sont deux chevreuils. Au premier plan s'allonge le brocard. L'oreille redressée et la tête haute, avec son bois gracieux qai émerge, il interroge la nuit et le silence. Ses jambes fmes, promptes à fuir, ont de légers tressaillements. Son œil se promène, curieux et inquiet, sur le gagnage où un autre pied que le sien s'est appuyé dans la rosée.
LE FORESTIER 7b
L'animal timide a pourtant quelque chose de fier dans sa pose; c'est que, s'il a peur, il protège. Près de lui, en efiet, mais un peu derrière, sa chevrette attend le signal pour, s'avancer. Celle-ci est sans défiance : celui qu'elle aime la conduit. Tranquille et caressante, elle sort à demi du buisson, le col appuyé sur la croupe fauve de son compagnon et tirant doucement une chevelure de ronce dont elle mordille l'écorce.
Mais l'époux s'est rassuré; il s'avance pas à pas dans le découvert, puis s'arrête au milieu pour brouter. Un rayon de lune argenté sa fourrure. Il penche sa tête vers cette touffe de thym et demeure immobile, attendant sa chèvre.
Un coup de fusil éclate. Les branches précipitamment écrasées annoncent la fuite éperdue de sa compagne. Lui s'enlève surplace par un bond prodigieux et s'élance vers le fourré. Il galope par saccades, haletant. Les poils blancs de son flanc se teignent de rouge. Il va fléchir, fait un effort désespéré pour s'éloigner des saules perfides, glisse et tombe, la langue pendante et l'œil voilé.
Renaud, du haut de son arbre, a suivi cette
agonie avec le sang-froid qu'il a mis à tirer. Il descend, accourt; ses narines se gonflent. Il ouvre son couteau, saisit le chevreuil au cou et lui tranche la veine. Pendant que le sang inonde rherbe verte, le jeune homme se redresse, appuyé sur son grand fusil, et contemple avec orp'Lieil sa première proie.