DANS LES CHEMINS VERTS
Les coureurs de routes
Jean Renaud ne marchait jamais que sous bois. 11 ne rentrait d'habitude qu'en décrivant un énorme circuit par les bordures, un œil sur la ligne et Toreille aux aguets. Impossible de le suivre ou de le surprendre. Lui, à l'inverse, voyait tout.
En côtoyant le carrefour des Élilleux, un mouvement de colère lui échappa.
— Les traînierssont encore là, grommela-l-il. Que qu'ils viennent l'aire comme ra, chez nou^if
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Le jour commençait à poindre. Les coq? chantaient dans les fermes, perchés sur une roue de charrette; des chiens de garde se répondaient, tout au loin.
C'était un campement de nomades. Deux voitures s'alignaient sur la berge. L'une, la plus grande, portait à l'avant une galerie peinte, tribune de carrefour à laquelle un tambour pendait. Au-dessus était écrit en caractères illustrés : (( Théâtre des Variétés, à l'instar de Paris. y> Des piquets, des toiles de tente reposaient sur les côtés du véhicule. A quelques pas de là des chevaux étiques tondaient un reste de gazon autour du fossé.
Plus près du bois, la voiture-cabane, moitié planches vermoulues et moitié guenilles, surmontée d'un tuyau de poêle. Une sorte de hamac flottait par dessous, rempli de foin, de maillots à paillettes et d'ustensiles de cuisine.
Une grande fille déhanchée, pieds nus dans de vieux souliers de satin blanc, le buste enveloppé d'un tartan troué, allumait un feu de sapin sur le sol, à l'abri de la maison roulante. Elle était à genoux, couchée sur ses coudes; les joues gonflées elle soufflait. Le vent rejetait par inter-
valles répaisse fumée vers elle en raveuglant. Elle toussait alors entre deux jurons.
Un pas rapide sonna sur les cailloux du chemin, vers la plaine.
— Est-ce toi, l'Efflanqué? interrogea la fille en se redressant.
L'individu qui s'approchait, au lieu de répondre, siffla un lambeau de la chanson des rues : (' Un sous-lieutenant accablé de besogne...»
— Ce n'est pas malheureux que tu arrives; je te croyais en fourrière.
— Musette, va t'asseoir; tu m'ennuies.
Et un gaillard d'une vingtaine d'années, se dandinant avec des poses prétentieuses, apparut (levant le feu. Il portait sous les bras des légumes fraîchement arrachés et tenait au bout de chaque main une poule dont la tête flottait inerte, avec une goutte de sang figé à la pointe du bec.
— Pourquoi n'as-tu pas plumé ces bétes-là «hmsles champs, puisque on te le dit chaque fois? Ponses-tu que j'aie envie de me faire pincer?
— Ne te fâche pas, ange d'amour. On fera un trou en terre et les indiscrets n'y verront que du bleu. Les poulaillers ne sont guère agréables par ici : pas de chiens à la chaîne. Tas d'arriérés,
va! J'en ai eu de ces émosses... lais-moi le café. Le maraudeur s'assit à la chinoise, secoua négligemment ses longs cheveux que serrait iiu ruban fané et roula une cigarette.
— Le patron dort encore? C'est celui-là qui devient sybarite.
— Ah ouiche, il a déguerpi depuis longtemps.
— Monsieur est dans le monde?
— Ne sais-tu pas? Puisqu'il veut remonter sa troupe, cet homme. D'une manière il aura raison, car j'en ai plein le dos, moi, de faire la cuisine.
— Moi aussi j'en ai plein le dos, car tu la fais diablement mauvaise. Mais ce n'est pas ce qui chiffonne le bourgeois ; ce sont les enfants.
— Usera bien calé, avec des gosses pareils qui ne savent rien de rien.
— Tu ignores les premiers éléments de l'an, ma houri. Apprends que les fistons des forêts sont tous lestes, et qu'en les travaillant un peu jeunes, on en fait des acrobates à tout casser.
L'autre reprit avec aigreur :
— Comme ce sera amusant de vivre avec des gens aussi distingués...
— Toi, tu es une emballeuse, c'est connu. Parce
qne lu as des rallonges à mollets articulés pour faire la géante, tu te montes le coup comme une marquise. Mais nous aimons les paysans, nous; ce sont des êtres candides, qui conviennent à nos riches natures.
Ce disant, le voleur de poules s'allongea sur le dos, les bras repliés derrière la tête, et dressa verticalement une de ses jambes, comme lorsqu'il soulevait à la foire un poids de carton.
Renaud n'avait rien compris. 11 s'en alla.
— Je n'entends point toutes leurs manigances. Mais ça me taquine de voir ce monde-là si près du bois.
11 gagna la maisonnette en suivant la haie de cytises et advint sans bruit au pied de Térhelle qui conduisait à son grenier. Un murmure de voix frappa son oreille. On parlait du côté opposé, vers la porte. Frappé de surprise, il monta à pas de loup, traversa le taudis et se pencha à la lucarne. Sa mère se tenait sur le seuil, en jupon court; un grand homme gestirulait devant elle.
Le forestier demeura bouche béante et écouta.
— Raisonnons un peu, disait l'inconnu avec un accent étranger. Nous sommes une paire d'amis, à présent; c'est dans votre intérêt que je parle.
Tous devez crever d'ennui dans une pareille turne, madame Dreux?
— Ah! pour ça, oui, je m*ennuic... à ne savoir que faire de mes dix doigts! Et du monde si maussade, qu'on ne trouve pas seulement avec qui causer.
— Et puis vous n'êtes pas riche et il n'y a rien à gagner par ici.
— A qui le dites-vous ! Je dépéris de misère. Et je n'en verrai pas la fm. Vrai, je suis bien lasse.
— Et n'est-ce pas une honte de vous voir attifée delà sorte... vous, la plus belle femme du carré. Vous n'avez pas même de boucles d'oreilles.
— Pardi, et pas toujours de pain à ma faim. Renaud ne perdait pas un mot de ce singulier
débat. Il trouvait sa mère bien dure et un peu ingrate.
— Eh bien, répliqua l'étranger, il faut faire ce que je vous propose.
La veuve garda le silence, balayant la terre du bout de son pied.
L'autre s'approcha, le corps penché sur le [)ortillon entr'ouvert et parla tout bas.
Ce ne fut, durant quelques minutes, qu un murmure de chuchotements indistincts. Puis peu à peu les voix s'élevèrenl.
— Non, disait-elle ; ça me coûte.
— 11 n'y a pas de quoi.
— J'ai toujours vécu ici, après tout. L'odeur des bourgeons est bonne à sentir, allez !
— Bah ! vous verrez du pays. Ce n'est rien, votre bois mal peigné. Je vous mènerai dans les villes. Voilà le chic, et l'on n'a pas le temps de s'ennuyer.
— Ma foi, misère pour misère...
Le baladin se redressa avec fierté.
— Allons donc! des habits superbes, et nous sommes nourris comme des princes.
— Je ne peux pas !
— Pourquoi, mille diables?
Elle répondit plus bas, d'une voix émue :
— Il y a les deux petits.
— Eh ! ne vous ai-jc pas dit cent fois qu'on les emmènerait?
— Mais... mais j'ai peur que vous leur lassiez du mal.
Renaud souffrait, bien que sa mère ne pensât
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même pas à lui; à ce dernier mot il se pencha, les poings crispés.
L'inconnu, lui, riait avec bonhomie.
— En voilà d'une sévère ! Pauvres marmols, je ne veux que leur bonheur. La fille sera-t-elle bien à plaindre, d'apprendre à danser? Et votre moutard? Mais c'est une position sérieuse, le trapèze!
— Et qu'est-ce que je ferais, moi?
— Le ménage, madame Dreux; des paniers, un tas de choses. Et les rôles d'Océanie, donc ! Allons, je vous emmène.
La Dreuse regarda autour d'elle, hésita... Enfm:
— Non, non; je ne peux pas me décider! L'homme réprima avec peine un geste violent.
— Écoutez, à votre âge on sait se conduire. Moi je file demain. C'est à prendre ou à laisser.
La femme se reculait, il la suivit dans l'intérieur du logis.
Peu de minutes après il dévalait d'un pas assuré vers le bois.
Renaud, la tête en feu, se jeta sur sacouchelie mais ne put dormir. Quand plus tard il entra dans le logis pour manger, il trouva sa mère
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affaissée sur le banc, toute pâle et les yeux fixes. N'osant lui parler, il prit ses griffes et gagna le chantier.
Il réfléchissait. Ces gens-là étaient pour le sûr des coureurs, de ces faiseurs de tours qui — par leur don de captiver la curiosité et d'exhiber des phénomènes étonnants — ont conquis dans les campagnes le titre expressif de « Montreurs de faire voir ».
Or, comment ce bateleur connaissait- il la Dreuse? Pourquoi parlait-il d'apprendre à danser à la petite? Il avait quasiment l'air de tirer des plans pour les emmener. Et il leur ferait peut-être du mal.
La pensée du forestier errait dans un brouillard confus; mais instinctivement il avait peur. La superstition s'en mêlait.
— Quand ce monde-là s'approche des maisons, disait-il, c'est signe de malheur. La chose est connue.
Hors d'état de travailler, il descendit des arbres à plusieurs reprises pour accourir à toutes jambes jusqu'à la lande. Une fois il aperçut de loin son demi-frère qui faisait gravement un pâté de sable et s'éloigna calmé. Deux heures après,
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rien. Il entra comme un fou dans le logis. 11 les irouva assis côte à côte devant la chaudronnée (le pommes de terre. La respiration lui revint. 11 feignit d'avoir oublié sa pierre à aiguiser et s'en fut.
A la veillée, il voulut demander à sa mère ])Ourquoi le saltimbanque rôdait autour de chez eux. Il n'osa. Un vague sentiment de respect arrêtait le mot sur ses lèvres. 11 fit des efforts inouïs pour parler.
— Quand cette branche-là sera brûlée jusqu'au nœud, se promit-il fermement, je questionnerai la mère.
La branche brûla jusqu'au bout; il garda le silence. Et comme il avait passé la nuit précédente sans dormir, un sommeil écrasant l'envahissait. Son dernier mot fut, en fermant la porte du grenier :
— Demain sans faute je lui demanderai ça.
Il ne s'éveilla qu'au grand jour, encore brisé. Le souvenir lui revint, il se glissa jusqu'à la lucarne : le placis était désert, la porte fermée.
Renaud sourit :
— Je suis extravagué. Ce n'était rien; ils dorment.
Le gars descendit tranquillement, s'arrêta près de la seille d'eau et se lava, puis frappa à la porte pour avoir sa miche. La porte céda. La clanche, au lieu d'être placée à l'intérieur, saillait au dehors. Il fallait que sa mère fût sortie. Sortie? Où? Il s'essuya le front avant d'entrer.
Personne dans la chambre. Non, personne; cardans la couchette du coin pas de petite sœur; pas de petit frère sur la paillasse au pied de la table. 11 courut à l'angle de l'armoire où la Dreuse accrochait son parapluie. Voilà qui ne trompe pas. Tant que le parapluie est là, la paysanne n'est pas loin; mais jamais elle ne part sans l'emporter, revêtu du fourreau bleu de voyage. La place était vide; Renaud ne vit plus que les deux clous, qui le regardaient avec leurs yeux ronds.
— Malheur, s'écria-t-il, tombant anéanti sur une chaise; la maison est délaissée!
Il n'avait pas cru les aimer autant. Jamais sa mère ne lui souriait, les petits ne l'embrassaient guère. Mais cette femme, elle l'avait élevé; mais ces marmots lui mettaient la joie au cœur par leurs folies innocentes. Ils couchaient tous sous le même chaume, mangeaient ensemble le même
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pain... C'était bon, allez, de voir au coin du feu, après Touvrage, cette Dreuse qui changeait de figure pour déshabiller la gamine sur ses genoux, et cette mignonne qui agitait ses petons en pleurant de rire, parce que le petit frère en chemise la chatouillait de son gros doigt rose!
Et il ne reverrait jamais tout cela... Et quand il tomberait de son arbre, comme Chauvin, personne ne se trouverait là, pour venir à la messe basse !
— Oh! non, non... Je ne veux pas être tout seul; je ne veux pas qu'ils s'en aillent!
A ce moment le boiteux recouvra son énergie sauvage; c'est par l'action qu'il vivait, il se rua hors du logis. Son corps rebondissait au milieu des cépées comme la pierre que l'écolier lance à fleur d'eau sur l'étang et qui ricoche. La gelée blanche craquait sourdement à chaque foulée de son pied crispé. 11 se jeta tète baissée dans le hallier, piqua en ligne droite, arriva en vue du campement.
Le feu était éteint. La grande fille enlevait des hardes étendues sur la haie voisine pour les entasser dans le véhicule. L'Efflanqué, son fouet entre les dents, poussait les haridelles contre la
flèchô et fixait les traits. C'était bien le départ ; mais les autres n'étaient pas là. Jean remonta la lisrne, certain d'aller ainsi au-devant d'eux.
A un détour, il les aperçut de loin qui s'approchaient; ses jambes devinrent trop lourdes pour le porter outre.
Ils venaient. La Dreuse marchait à l'écart, chargée d'un paquet. Elle avait sa robe des dimanches et par moments se retournait.
Le montreur de faire voir, avec sa vaste carrure, s'avançait au milieu du chemin. Il s'était emparé des enfants, soit pour les empêcher de pleurer, soit pour les posséder plus vite et en tenait un sur chaque épaule. On voyait bien, à leurs allures, qu'ils ne se parlaient pas.
Tout à coup la femme découvrit le grimpeur qui leur barrait la route. Elle se tourna vers son compagnon et tous deux s'arrêtèrent, hésitants. Leurs gestes révélaient une discussion. Enfin l'homme prit un sentier de bûcheron et disparut avec les enfants, tandis que la Dreuse descendait en ligne droite.
Renaudeut d'abord l'idée de poursuivre le bohémien. Mais non, sa mère venait, tout dépendait d'elle; mieux valait l'attendre.
Il se dressa tout tremblant devant cette femme au visage morne.
— Ma mère, où allez-vous?
— Range-toi, .lean, que je passe.
— Vous tournez le dos au pays dans votre habit de fête, ma mère?...
— Eh bien î oui. J'étais lasse de patir et d'être privée... Je me suis mise en condition.
— Et les enfants ?
— J'emmène les petits avec moi. Adieu, Jean.
— Hélas ! connaissez-vous cette engeance ? Vous serez ahontie...
— Je suis d'âge à savoir me conduire.
— Oui, oui, mais revenez à la masure oùnous avons tous été bercés; vous y serez plus heureuse.
— Merci! Pour y misérer le restant de ma vie? Je m'ennuie trop; faut que je décampe î
— Je ne v®us laissais pas chômer, pourtant. Du temps de mon pas-père, aviez-vous donc plus?
— On est moins difficile à contenter quand on est ensemble. Ça me tourmente depuis longtemps, je veux du nouveau à ma guise.
— El moi, ma mère? Yous ne pensez donc
pas un brin à moi? Je suis pourtant votre enfant, pauvre gars de foret qui ne vous ai jamais fait de peine... Et vous m'abandonnez sans une bonne parole !
La Dreuse, fatiguée, avait déposé son paquet sur une pierre. Son visage se contracta.
— Tu fais un bon métier. Tu n'as pas besoin de moi.
— C'est donc vrai, que vous ne m'avez jamais aimé?... Oui, mais moi je tiens à vous. Yous m'avez allaité et jamais je n'ai vécu un jour sans vous voir. Croyez-vous que je me consolerai parce qu'il y aura du pain dans ma huche ? Faut de l'amitié aussi pour vivre, le cœur a faim comme la bouche. Oh ! restez avec moi dans nos Chemins Verts !
— Garçon, je t'ai soigné de mon mieux. Mais Dreux te haïssait, il m'a déshabituée de toi... Ne le chagrine pas, va!
— Vous ne reviendrez jamais, n'est-ce pas?
— Je n'en sais rien. Le mieux est de ne pas m'atlendre.
— Les petits... Oh! les petits, pourquoi ne m'ont-ils seulement pas embrassé avant de partir !
— C'est bon. Tu leur aurais fait du chagrin, Jean, et je ne veux pas qu'ils pleurent, eux !
— Et moi je pleure, regardez, et ça ne vous fait rien ? Si vous saviez combien j'ai de la peine...
Il s'approcha d'elle en boitant; essuya ses yeux, tout craintif; n'osa la serrer dans ses bras, parce qu'il n'avait jamais appris comment se font les caresses, mais releva les bardes gisantes pour les emporter du côté de la lande.
Les traits de la Dreuse reprirent leur dureté. Elle écarta le forestier.
— Laisse mon paquet.
— Ma mère, ma mère, vous êtes sourde pour moi. C'est donc fini de nous voir, dites ?
— Je ne peux plus me dédire.
Elle replaça le paquet au bout de son parapluie, prête à partir.
Use mit à genoux devant elle et tendit ses bras en croix pour l'empêcher de passer.
Un vigoureux appel retentit tout au loin, à l'orée du bois.
— Adieu, Renaud. Tu payeras ce que je dois au boulanger; il y a une coche. La clef de l'armoire est sous la pierre plate.
Elle obliqua par la berge et s'éloigna vite.
Le grimpeur ne vit plus sa mère devant lui et se laissa tomber la face contre terre. Lontemps ses larmes dirent à l'herbe des Chemins Verts qu'il était orphelin.