MERE CHAUVIN
Ce fut un grand changement dans sa vie; ses habitudes s'en ressentirent. Irrégulier dans son travail, inquiet, farouche, le jeune homme demandait en vain à ses chères futaies l'apaisement et le repos. Il cherchait malgré lui son monde perdu. Longtemps assis près de la table destinée jadis aux repas defamille,le gars prêtaitl'oreille, comme guettant le rire des enfançons pour s'en repaître. Mais rien ne rompait le silence dans la maison abandonnée; sur la poussière dont nulle main ne délivrait le dressoir, les souris trottaient librement. La rouille gravait ses plaques rougeâtres sur les ferrures de l'armoire; personne n'essuyait la croûte moisie du pain avant le souper.
Il y avait dans la cour une charrette d*enfant que Renaud avait faite pour amuser le frère et la sœur. La roue était cassée, elle dernier charo^ement — une belle couronne de viornes fleuries — pendait, sec et flétri, près d'un petit sabot fendu.
Plus loin, à ce doué où sa mère lavait chaque jour, à l'abri de la haie de troène, même silence lugubre. La planche s'était affaissée et le battoir verdissait sur la paille visqueuse.
Renaud, le cœur serré, interrogeait une à une toutes ces choses. Il s'en allait et revenait; partout l'image de la mort. Il avait compris, en les perdant, qu'il les aimait. Et parfois on aurait pu le voir, courant au carrefour où avait campé le saltimbanque, regardant devant lui, songeant que peut-être ils allaient revenir.
Peu à peu l'épouvante de la solitude s'empara de lui.
Le père-grand était bien affaissé, geignant et ne causant guère. Plus dévotieux que jamais depuis que sa fin approchait, il sortait à grand'peine du recueillement morhide propre aux vieux croyants pour l'exhorter par de sages maximes que le grimpeur n'entendait mie, car la résignation
n'est pas une vertu de jeunesse. Le silence se faisait bien vite ; l'Ancien regardait les tisons; ses lèvres s'agitaient faiblement, dans une vision intérieure du passé ou dans la prière. Jean Renaud sortait de là attendri, mais solitaire. Plein de respect pour l'aïeul, il ne cessait de le visiter, lui apportait la majeure partie de ses salaires; mais son cœur cherchait au delà pour se consoler.
Il prit en vive amitié la mère Chauvin. La vieille maraudeuse était bizarre, exaltée, déraisonnable; mais, dans son effrayant isolement, elle comprit par instinct les tristesses du délaissé et lui témoigna par soubresauts une chaude tendresse. Il allait la voir chaque soir, sûr d'être écouté, répandait devant elle ce qui l'étouffait, pensait tout haut. La veuve le prenait par le cou, l'appelait: « Pauvre gars, mon mignon. » Il sortait de là tout réconforté.
Leur passion pour la forêt était égale. Elle lui demandait dans quelle vente il avait grimpé, ce que devenait le semis des Buttes-Blanches. Lui rinterrogeait sur ce qui se faisait au temps du défunt, sur les fées qui hantaient les Chemins Verts alors qu'elle était pastoure. La veuve raccommodait les nippes du gars ; celui-ci épargnait
à la vieille les besognes fatigantes. Le dimanche il s'invitait chez elle, apportant un lièvre sous sa blouse ; une brassée de bois mort dans le foyer, et la fêle était complète. Plus lard elle prenait sa quenouille, lui sa pipe courte, et tous deux débitaient gravement leurs histoires naïves, bercés parle bruit majestueux du vent dans les ramées.
Lorsque la veuve, qu'on disait être lunatique, tombait dans ses humeurs noires, le forestier posaitdes provisions sur la huche, laissait son amie seule et courait décrocher son fusil.
C'est à cette époque de sa vie que les Chemins Verts connurent leur plus redoutable braconnier. Renaud perfectionna lui-même son outillage et acquit une adresse extraordinaire. Les gardes s'aperçurent bientôt qu'un rôdeur nocturne abattait leurs plus belles pièces, mais ils avaient affaire à un être insaisissable qui connaissait le fourré mieux qu'eux; leurs embuscades furent vaines. Marcel, le garde en chef, dont la déconvenue comblait de joie mère Chauvin, se vanta de découvrir le chasseur, coûte que coûte. Les goûts sauvages du grimpeur inspiraient le soupçon; ill'épia.
Ce n'était pas une mince entreprise. Tantôt,
serré de trop près, le gars mon lait d'un bond dans un arbre et laissait passer; tantôt, par une course interminable il mettait le garde sur les dents. Un jour, Marcel entend un coup de feu, tiré à une faible distance, en plein midi. Il accourt : le grimpeur est accroupi dans la ligne, sur un tas de copeaux, en train d'aiguiser ses griffes. Sa blouse pend à un arbre, à côté de la panetière.
— C'est lui. Où a-t-il caché son arme?
Et de fouiller dans un tas de bourrées, et de chercher dans les houx, de sonder du pied les copeaux.
Renaud, à ce dernier mouvement, jette les yeux sur lui avec une surprise innocente, salue, puis reprend son travail.
— Voyons, ce n'est pas la peine de faire la bête. Tu es pris. Où est ton fusil?
— Mon fusil? Pisque j'ai pas d'argent pour en acheter! Y en avait un chez mon pas-père; on l'a vendu pour payer le service ; savez-vous pas?
— Encore une fois, dis où ton fusil est caché?
— Cherchez-le, mon bon monsieur. Je connais point ça.
— Imbécile, tu as de la boue blanche à tes sa-