LK I-OP.ESTIKK OS
bots, avec un brin de jonc pris dans la ferrure, preuve que tu viens du Val aux Étangs, où l'on a tiré. Je te liens.
' Notre homme ricane d'un air stupide, sans
répondre.
— Ah, ah ! te voiLà à court? Ta avoues, n'est-ce pas?
— Faites excuse, j'avoue ren. Sauf votre respect, monsieur Marcel, mes sabots sont censément mouillés pasque vos lignes sont toutes défoncées. C'est bientôt comme une mare. Faudrait curer plus souvent vos fossés, m'est avis que ça serait mieux.
Le lendemain Renaud acheta des souliers en cachette pour tromper ceux qui le suivraient au pied et prit l'habitude de marcher à reculons dans les parties molles afin de lancer l'ennemi dans une fausse direction.
Marcel interrogea tout le monde : nul ne connaissait de fusil à Jean Renaud. Ses soupçons s'affaiblirent à la longue; il ne savait plus à quel saint se vouer, lorsqu'un soir, au coucher du soleil, comme il suivait un sentier couvert, il aperçut de loin un homme armé qui vivement franchissait un layon.
UK) LE FORESTIER
— Voilà mon parliculier, se dit-il. Je n'ai pas la beiiuc ; l'individu boile. C'est le grimpeur.
Le chasseur se dirigeait du côté des lisières pour se poster probablement à quelque carrefour. Marcel fila sans bruit le long du fossé. Après une demi-heure d'attente il vit le feu de l'amorce. On avait tiré à deux cents pas devant lui.
L'aiïuteur se démasqua, fit quelques enjambées dans le découvert et se baissa. Marcel courait à pas muels sur l'herbe drue. 11 entendit distinctement ce cri nasal particulier au lièvre blessé qu'on enlève parles oreilles, redoubla de vitesse: sa botte tout à coup heurta une pierre roulante. C'en fut assez. Le braconnier, d'un saut énorme, plongea dans la coupe et disparut.
Le garde étouffa un juron.
— Mille noms de noms! Je parierais que c'est lui. Mais il fait trop noir, je ne suis pas sûr. Et celui-là est chaussé de souliers... J'ai encore une chance : courir à sa cambuse en ligne droite et m'embusquer. J'ai le raccourci pour moi, je le prendrai avec fusil et gibier devant sa porte.
Il arriva, perdant haleine, au pignon de la maison Dreux. Le silence y régnait, Marcel se
Trottait les mains en se collant contre le mur, près du seuil.
Tout à coup il lui sembla qu'un filet de lumière passait par-dessous la porte. Saisi d'étonnement, il frappa.
— Entrez, cria une voix de l'intérieur.
Il pénétra dans le logis. Renaud, avec de gros sabots aux pieds, soupait devant l'âtre.
— Tiens, c'est monsieur Marcel. Ben le bonsoir. Et quoi qu'il y a de neuf? Prenez donc ia chaise qui est point cassée. Vous avez l'air tout échaubouillé: je vas vous quérir un pichet de mon cidre doux.
— Parlons franchement, que diable ! C'était toi?
— Moi, quoi?
— Cent paroles n'en valent qu'une : as-tu un fusil?
Le grimpeur jeta sur son visiteur un regard prodigieusement mais.
— Un fusil? Où donc que j'en aurais acheté un?
Et il lui recommençal'histoire de celui de son pas-père, qui avait été vendu pour payer le service.
Marcel pussa plusieurs jours à l'improviste dans la vente où travaillait Renaud, tanlot le matin, tantôt le soir.
— Ne se dérange-t-il pas de son ouvrage? demanda-t-il au chef du chantier.
— Voyez, dit celui-ci.
Le grimpeur était suspendu au sommet d'un charme qu'il décapitait. Ses griffes puissamment enfoncées dans l'écorce, il se balançait avec une audacieuse ardeur au bout de sa corde enroulée, mordant le bois, de sa serpe, avec de rauques soupirs. De temps en temps, la sueur ruisselant sur son visage,, il essuyait son front d'un bras aux veines gonflées.
Marcel chercha ailleurs l'ennemi de son gibier.
Jean Renaud braconnait par passion. Devant le gibier mort il recouvrait son sang-froid ; peu lui importait cette bête inerte. Sans doute le marchand avait emmené plus d'une pièce de venaison dans sa carriole, mais toujours à titre d'échange contre la provision de poudre. Quant à l'argent, comment le forestier y eût-il pensé? L'argent n'avait pour lui aucun sens. Son entretien matériel, ce que les paysans appellent la vi
LE FOKESTIEK WS'
vature, lui coûtait si peu! Il prélevait pour lui à ])eine un quart de sa paye et donnait tout le surl'ius à son grand-père.
Plus tard, lorsqu'il devint l'ami de la Chauvin, < e fut autre chose. La misère de sa chère veuve le chagrina, elle n'avait pas de quoi s'acheter une jupe chaude! Comment faire? car lui n'avait rien non plus : la part de l'aïeul était sacrée. Il se mit alors à vendre du gibier à l'ambulant « pour la mère ».
Il savait bien que le père Dreux, l'homme pieux et austère, ne lui pardonnerait pas d'être braconnier. A celui-là on ne pouvait parler du flingot ; c'est l'argent gagné au grand soleil avec les griffes qu'il lui fallait. Mais avec la Chauvin pas de mystère et pas de crainte.
— Tenez, voilà les sous de mon mois d'affût. C'est le fusil de votre défunt qui a travaillé. Achetez avec ça un pot-au-feu, c'est lui qui paye.
— Et, concluait la vieille en ricanant, ce mauvais gars de Marcel a mouillé sa chemise pour ren... Oh ! les grimpeurs, c'est des hommes I
Le gars soupirait souvent, en ces occasions,
— Hélas ! si la Dreuse était encore là, avec les petits...
t04 LE FORESTIER
— Tais-toi. Ne te tourne pas les sangs, mon mignon. Avec ta bonne femme et les bois, y a moyen de vivre.
Malgré la rapacité cynique avec laquelle le petit mercier Texploitait, Renaud reçut, à la fin d'un mois d'automne, une somme énorme pour lui, trenle francs, dus àla livraison d'un sanglier et d'un chevreuil. 11 fit sauter les pièces d'argent dans sa main, tout joyeux.
— Voilà un flingot qui sait parler, dit-il ; mère Chauvin pourra se donner ses aises.
Ayant d'un pas rapide traversé le fourré, il arriva devant la cabane de sa vieille amie.
Sur tout ce versant de la forêt, une zone stérile et désolée, nommée les friches, sépare le bois du pays cultivé. Beaucoup de pauvres habitent là. Dans cette région où le sol tourmenté ne présente jamais de lignes régulières, l'aspect de la vaste lande est essentiellement varié.
Ainsi la chaumière de Renaud s'accroupissait à mi-côte, sur un des paliers du contrefort en pente dont le pied se perd sous futaie et dont les champs de blé couronnent la crête. Du côté de la Chauvin, au contraire, le terrain s'affaissait au sortir des coupes pour se retrousser brusquement et for-
mer une suite de mamelons inégaux dont le dernier expirait au chemin des prés. Là-bas l'œil no rencontrait que des angles; ici tout procédait par courbes.
La maison de la vieille femme s'élevait sur le premier plateau, à cent pas du bois. Rien de plus triste que ce toit solitaire exposé au vent de bise, avec la steppe sévère à dos. Quelques arbres rachitiques, ormeaux galeux ou trembles bossus, dépérissaient çà et là sous l'enlacement des épines noires. La bruyère mâle, celle qui ne fleurit jamais, disputait à l'ajonc le peu de terre végétale que le caprice des rafales avait balayé sur la lande chauve. La fourgonnière, plante naine donc les piquants rappellent ceux du houx, allongeait ses touffes revêches jusqu'à la porte, comme pour empêcher de passer, et les ronces traînantes obstruaient le sentier.
Dans le carré de chiendent qui avait été une tentalivede jardin au temps jadis, un pommier mort dressait vers le toit ses deux dernières branches où les pinsons et les mésanges piaillaient autour d'une chouette endormie.
Des six carreaux de la fenêtre cinq étaient cassés. On les avait remplacés par des guenilles
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mal appliquées, qui interceptaient la lumière d'une façon lugubre et dansaient sous la poussée de l'air extérieur, avec des sautillements muets de chauves-souris.
La veme du grimpeur était accroupie sur le seuil, les genoux hauts, la tête enfoncée dans ses bras. Près d'elle une grande femme armée de sa faucille et un petit garçon étonné. Tous gardaient le silence.
— Y a du nouveau, donc, par ici? demanda le forestier avec inquiétude? Bonjour Mélanie ; bonjour le Petit Parisien. La mère, qu'avez-vous comme ça ?
La Chauvin, d'un mouvement automatique, releva la tête et Renaud fut épouvanté. Ce visage parcheminé avait pris une teinte terreuse plus effrayante que la pâleur. Les yeux caves, que l'âge avait desséchés, se mouillaient de petites larmes qui glissaient dans le pli sinueux des rides. Le menton racorni trépidait; quelques sons confus, moitié paroles moitié sanglots, s'échappaient par saccades delà bouche contractée. De faibles soubresauts agitaient les épaules.
Elle le regarda vaguement et se cacha de nouveau la face.
— Pour le sûr il est arrivé un malheur... Et personne ne veut ren me dire, à ce que je vois?
— Ne la tourmente point, mon gars, lui dïl Mélanie; elle a grand deuil.
— Et qui donc lui a fait de la peine de cette manière-là ?
— Le garde Marcel.
Renaud serra les poings avec colère.
— J'allais à l'herbe au Bois-Brûlé avec mon ûeux, quand j'ai entendu crier par ici. Noi^s sommes accourus dare dare ; elle avait son accès. A cette heure c'est passé quasiment ; patiente un peu.
Le grimipeur, hébété, considérait curieusement cette femme, pour tâcher de comprendre.
Mélanie était l'unique voisine d^ la Chauvin. Elle demeurait sur l'autre versant de la lande. Renaud l'avait rencontrée plus d'une fois chez la veuve. Elle plumait les oies dans les fermes, à l'époque de la tonte; le reste du temps ramassait de la mousse et faisait du filet. C'était une grande fille de trente ans, bâtie comme un homme, plutôt équarrie que formée. Elle avait eu un enfant, dans les courses hasardeuses de sa vie rustique, et pour subvenir aux dépenses nouvelles
avait utilisé son lait en s'adressant au meneur de nonirices. On lui procura — c'est toujours facile à trouver — un enfant sans père ni mère dans un bureau de placement à Paris.
C'était un garçon, il s'appelait Jacques. Un gros inconnu, tout habillé de noir, l'avait apporté. Il demandait une nourrice robuste et consignait une somme de 500 francs pour le payement des salaires. La chose fut vite conclue. Mélanie reçut cinq francs pour le berceau et quinze francs pour le premier mois.
— Tiens, dit-on aux Chemins Verts, la Mélanie a un biau poupon de Paris.
— Ça peut lui rapporter gros, s'exclamaient les femmes, envieuses de la fille mère. C'est-il un enfant de bourgeois?
— Comme je tousse! A Paris, vous savez ben, c'est tout du môme tonneau.
Suivant l'usage du pays, le nouveau venu fut appelé le Petit Parisien.
L'enfant de la Mélanie mourut au bout de quelques mois. Elle resta avec son nourrisson et s'y attacha. Deux ans et demi se passèrent de la sorte; puis on lui fit savoir du buieau que la somme disponible était épuisée, que le mon-
sieur n'avait jamais reparu et qu'il ne restai I plus qu'à renvoyer le petit garçon.
— Où ira-t-il comme ça?
— A l'asile.
— Ma finte non. Les parents sont des voleux, mais je garderai le petit pour rien. J'aime mieux travailler plus dur et l'avoir.
Pendant qu'elle embrassait l'abandonné, avec cette simplicité sublime des pauvres qui font deux parts de leur pain, quelques femmes de la forêt haussaient les épaules.
— C'est ça. Après le tien, celui des autres... T'es donc enragée?
— Es-tu bête de t'exterminer pareillemeni pour nourri du populo, toi qui n'es si guère riche !
Elle laissa dire et éleva le Petit Parisien.
Le garçon approchait de ses huit ans. Rien qu'à le voir, on jugeait le dévouement de sm Lanie bien justifié. 11 était frais et gracieux au possible, ce qui devient souvent le lot des enfants de l'amour, comme si la nature voulait les dédommager par quelque avantage de leur malheur d'origine. Sa carnation, d'un blanc mat, ses traits fins, ses membres délicats indiquaient
une naissance citadine, une conception produite dans quelque milieu oisif et raffine. L'aristocratie d'autrefois, vivant pour les exercices du corps, produisait des types étoffés; les aristocraties du temps actuel, vouées à l'existence molle, engendrent des sujets féminisés.
Cet enfant était donc une production frêle. Mais amené dès le premier âge au milieu des bois, aspirant un air imprégné d'émanations résineuses, soumis des le maillot aux rudes brises, il était resté petit, mais devenu vivace. Une intelligence précoce rayonnait hors de lui; on sentait la pensée active dans cette jeune tète. 11 y avait chez l'être grcle une éclosion inyslérieuse, qui toujours se produit en raison inverse de l'intensité de la vie physique. Le phénomène est si certain, que les jardiniers arrêtent la pousse des arbres pour en obtenir plus de fruits.
Le Petit Parisien, en face de la vieille femme affaissée, regardait et comprenait.
Il avait de beaux cheveux blonds, courts et frisés. Renaud les caressa de sa lourde main devenue douce. Il ne rencontrait pas cet enfant sans l'admirer, sans être ému.
— Ça me fait 'penser à mon petit frère, murmurait-il. Celui-là est un brin plus chélif, mais ses yeux en disent plus long. Ils ont les mômes manières mignonnes. J'ai envie de pleurer, et de rire aussi, dès que j'aperçois ce petit gars-là.
— Jean, lui dit tout bas la Mélanie, vois-tu par terre? Eh bien, voilà la chose.
Le braconnier abaissa son regard et n'aperçut qu'un papier froissé. Un papier, pour lui, était une bourre de fusil ou n'était rien. Il secoua la lète dédaigneusement.
— Je ne vois qu'un bout de papier, fit-il ; je ne vous entends point.
— Ah! tu n'entends point? s'écria la Chauvin en se redressant tout à coup. Tu ignores donc, iàilli gars, que ce papier-là c'est une cédule, une cédule de l'huissier, pour me faire aller en prison?
Elle lui secoua le bras avec fureur.
— Y lairras-lu aller ta vieille, en prison? Et elle retomba, dans un spasme.
— Mais, mille diables, expliquez-vous donc! Faut au moins que je sache ce qui est advenu.
La vieille revenait à elle. Passant d'un extrême à l'autre, elle se mit à parler avec une volubilité surprenante.
— (Test loujoux ce maudit Marcel. J'allais couper des genêts verts pour mon appentis. Bon, qu'il l'ait, je vous avais défendu d'y revenir; tanl pis tant mieux. Je confisque le fagot et votre procès ira tout du long.
Tu penses si une pareille chose me courrouce. De père en fils, qu'on a toujours pris là pour son besoin, sans réprimande! N'y a donc pus de forêt, à cette heure? Ma foi, j'ai voulu me revancher, la tête me partait : j'ai écorcé des pommiers fraîchement greffés, dans sa pépinière. Le mauvais gars, pourquoi aussi qu'il m'avait cherché noise?
11 ne m'a pas vue, mais le guignon c'est qu'en me tirant de là j'ai perdu une de mes mitaines. Le vaurien ! Il est arrivé une heure après :
— Tenez, la vieille, quand on mutile mes arbres, faut mieux cacher ses mouflles. Voilà ce que j'ai trouvé.
Il m'a fouillée, quoique je l'aie griffé, a pris l'autre mouffle dans ma poche et m'a dit :
— Avec cette paire de mitaines-là, mère Chauvin, j'irons devant le juge.
Ça, c'était lundi. Aujourd'hui l'huissier est
venu, .'pportant le papier marqué. Je suis asdnée ! Autant dire que je suis en terre !
Elle pensa de nouveau à Marcel et s'écria avec raiïe :
— Eh ben, ils n'en reviendront pas non plus, les pommiers!
— Vous avez tout de même eu tort, la mère. Des arbres francs, c'est sacré.
— Crois-tu qu'il y ait du risque? demanda Mélanie.
— Ça peut tourner tout à fait mal.
— Oh ! Uenaud, mon Renaud, ne m'abandonne pas!
— Y a peut-être un moyen d'en réchapper, •l'ai ouï dire que d'aucunes fois les gardes reliraient la cédule quand on payait le dommage.
— Il est de perdition, ton moyen : je n'ai pas vingt sous dans toute la maison.
— Faites excuse, je vous apporte trois pisto- Ics, qui sont ben à vous.
Il délit le nœud de son mouchoir et en tira les trente francs du messager. La veuve déposa les pièces sur la table et promena ses doigts dessus comme un enfant. Elle grommela :
<1i LE FORESTIER
-i— Ce serait péché de donner de si bel argent à ce garnement de Marcel.
— Vous devez pourtant y aller tout de suite ei faire soumission.
— Nenni, fit-elle, retombant dans son entêtement. Je en demanderai pas grâce au maudit; les mots s'arrêteraient dans ma gorge.
En vain Mélanie se joignit au grimpeur pour la supplier. Ce dernier, inspiré par son amitié, prit un grand parti.
— Baillez-moi l'argent. J'arrangerai moi-même votre affaire chez le garde.
Il s'éloignait tout courant; elle le rappela.
— Tache au moins de ne pas lui donner tout. C'est assez de vingt francs. N'en offre pas plus de dix pour commencer.
Renaud avait tellement peur de ne pas réussir qu'il prépara laborieusement son discours pendantla route. Oui, il dirait ceci, et puis cela; Marcel trouverait ces raisons justes et transigerait. La pauvre femme était sauvée, on trinquait. Ah ! vrai, monsieurMarcel, vous êtes un brave homme.
Arrivé devant le logis du garde la peur le prit et il fut obligé de faire halte pour arrêter le désordre de ses phrases frappées de panique.
ITT
LE PARVENU DE LA FORlif
Les bois des Chemins Verts n'appartiennent pas à l'Étal. C'est une vaste forêt, relevant autre- Ibis du domaine royal (Henri II y possédait un pavillon de chasse), mais morcelée à l'époque de la Révolution et possédée depuis lors par différents propriétaires. Ceux-ci habitant d'autres contrées, la surveillance était confiée à plusieurs riverains assermentés, placés sous la direction de Marcel, général et régisseur.
Personnage important, ce Marcel; factotum des maîtres, plus autoritaire qu'eux; faisant les marchés, vendant les bois, arbitre du sort des braconniers et des maraudeurs; fils enrichi de bûcheron pauvre, que pas un bûcheron n'eût abordé sans ôter sa casquette et sans dire : Mon-
sieur. On le crai^mait, vu sa toute-puissance, on neTain.ait pas. Les forestiers s'expliquaient d'un mot sur son compte :
— Il est trop fier.
En disant ce mot, qui pour eux contient tout un monde, nos paysans prononcent fiar, comme pour ajouter ainsi une nuance à l'amertume de leur critique.
C'était vrai. Parti d'une hutte; ayant appris au milieu de gens qui ne savaient pas lire à cuber, arpenter, calculer les marques d'un arbre et le bénéfice précis d'une exploitation; vivant dans le bien-être et devenu bourgeois, le régisseur avait laissé croître en lui un culte profond de la pièce de cent sous; de là un dédain prononcé pour ceux qui étaient restés à son point de départ, la poche vide. 11 s'épanouissait lorsqu'un vieux sabotier, soianeusement auéri du tutoiementd'autrefoiSjlui disait avecune secrète envie:
— Ah! monsieur Marcel, vous avez de quoi, vous... Vous pouvez vous la couler douce !
Et sa majestueuse indulgence était acquise au scieur de long, qui ajoutait d'un ton équivoque •
— Oui, dame, il est plus malin que nous autres Avec ça qu'il en ramasse du quibus !
Son cœur s'était aurifié; la vanité avait envahi son sanp- et ses moelles. Il se classait d*un mot devant sa femme :
— On aura beau dire, je suis un homme conséquent.
Pourvu qu'on ne touchât pas à ses intérêts ou à sa gloriole, on trouvait en lui un personnage parfois jovial toujours sociable.
Gourmand et voué au culte du cassis, le garde possédait un visage couper')sé dont une paire de favoris symétriquement jardines rehaussait l'opulence. L'œil était fm, la bouche narquoise. La ruse perçait sous la bonhomie. Ses épaules carrées décelaient la race forestière.
Sa montre pendait au bout d'une grosse chaîne dansant, le dimanche, sur un gilet de velours piqué. Un doigt dans l'entournure, il semblait dire :
— Voilà qui est cossu; mes moyens me le permettent.
Sa maison du Plantis, construite à l'intersection de deux lignes, assez près de la plaine, était coquette et d'aspect riant, couxert en ardoises comme celle du notaire. Le parterre contenait une tonnelle peinte, flanqué d'ifs laillés en
icônes; au rond-point des allées reclilignes, un cadran solaire et, plus haut, une boule en verre bleu qui miroitait au soleil et reflétait les promeneurs en raccourci, sujet de gaieté admirative pour les indigènes. Dans l'angle le plus en vue une volière en forme de pagode apocryphe, qui contenait le faisan doré de la bourgeoisie, imprudemment abrité sous le perchoir des tourterelles.
En retour d'équerre les écuries et la remise. Par derrière, le potager clos du côté sud par un mur à cause des espaliers. Souvent les poules y pénétraient afin de se rouler au milieu des pois rames. Les maîtres alors accouraient, criant : A la poule! et frappaient dans leurs mains pour mettre en fuite les gaspilleuses.
Sur le fronton du logis était gravée la date de sa construction. Le sommet d'une des cheminées portait, encastrée dans sa pierre supérieure, avec des rubans au goulot, la bouteille que le maçon avait vidée en l'honneur du dernier coup de truelle. La girouette grinçante représentait un carabinier au grand galop, brandissant son sabre sur un ennemi dont l'exiguïté du fer-blanc n'avait pas permis la découpure.
On entrait par un perron de trois marches
LL FUllEbTlER il»
OÙ des vases renversés s'égoutlaient. Près de la porte un écureuil tournait, piétinant le treillage de sa cage cylindrique, et cette rotation faisait mouvoir un turc en zinc, rattaché au sommet par un ressort à boudin. A droite se trouvait le ogis, pièce qui sert à la fois de cuisine, de réfectoire et de dortoir.
De l'autre côté du corridor la chambre^ symbole de la transmutation du paysan en monsieur. Là le mobilier reluisait, en beau noyer verni. Le lit avait des rideaux blancs et une courtepointe au crochet tunisien. Nul n'y couchait : c'est le salon. Au milieu une table recouverte d'une toile cirée qui figurait la carte de France avec nos rois rangés par ordre tout autour dans des médaillons. C'est là que Marcel recevait les gens huppés et leur offrait de son vin bouché, dans des verres à bordeaux.
Sur le bureau qui garnissait une embrasure, les clés étiquetées, le marteau à marquer, un almanach comique. Le mur, lavé à la colle, supportait quelques tableaux. Sur une des faces, dans son cadre oblong, un modèle d'écriture avec des élancements prodigieux de majuscules. Au sommet, les fusées concentriques de lignes
en guirlandes servaient de support à l'en-tête : € Pensionnat de la Retraite, prix d'honneur. » Visà-vis, pour pendant, une tête de guerrier romain au crayon noir, affligé d'un œil où manquait la prunelle. C'était peut-être Iloratius Coclès. Mais l'incertitude du dessin disparaissait sous Ténergie des hachures. En bas ces mots en belle ronde : « A mon père chéri, Henriette Marcel. »
Le régisseur, doté du prénom d'Alphonse, avait jadis reçu pour sa fête, à l'heure illusionnante de la lune de miel, le tableau accroché audessus du bureau : un jeune mirliflor, en habit et en chemisée jabot, avec des cheveux bouclés, souriant, enveloppé d'une peinture aimable où dominait la nuance chocolat, qui présentait une fleur à la galerie. Sur la marge inférieure, divisée par un cœur, on lisait : d'un côté « Alphonse s ; et de l'autre, pour ceux qui ont souci des langues étrangères : « Alfonso ».
Les attributs de l'hyménée constituaient, sous leur globe, l'ornement central de la cheminée, flanqués d'un vase de fleurs artificielles et d'une Jeanne d'Arc en plâtre bronzé. A la maîtresse poutre pendaient les bottes de chasse, graissées de suif.
Marcel avait alors cinquante ans. Il menait bruyamment son monde, cherchant plus encore les marques de soumission que la véritable obéissance. Mais sa confiance en lui-même était contagieuse; il était pris au sérieux et imposait dans la sphère de son action. Il avait épousé, vingt-cinq ans plus lot, une servante de ferme laide et pauvre, parce qu'il avait découvert en elle une créature plus travailleuse que les bêtes de somme, économe jusqu'à l'avarice, douée de la nature a plus passive. En peu de temps, moitié servante, moitié soulTre-douleur, celle-ci fut complètement éteinte, amassa sou à sou comme un chien rapporte, et fit de son homme un fétiche. Elle aurait nié la lumière du jour avec ce seul mot :
— Marcel dit que non.
Un seul enfant était né de cette union, la petite Henriette. Ils s'entendirent pour la gâter, l'un prodigue d'orgueilleuses caresses, l'autre attentive aux besoins matériels. La fillette avait des joues roses qui appelaient le baiser; le père lui faisait avec ses doigts des ombres chinoises sur la muraille tandis que la mère apprêtait la bouillie dans le petit poêlon.
L'aisance augmentant dans le ménage à mesure qu'Henriette grandissait, Marcel se dit :
— .l'en ferai une demoiselle.
Il la plaça dans un couvent de la ville voisine où les messieurs du gros commerce et du barreau faisaient élever leurs filles. Elle apprit par cœur la dynastie des Mérovingiens, un peu de littérature expurgée, commença l'anglais par la méthode Robertson, s'exerça aux différents genres d'écriture qui ne servent pas. On lui enseigna ses notes et elle sut fabriquer des bobèches en perles soufflées. Lorsqu'elle arrivait en vacances, chacun de fêter le petit phénomène. Le papa lisait dans les plis de l'uniforme étriqué son droit de bourgeoisie; maman s'attachait à réparer le trousseau. Tant qu'elle fut dans les petites, Marcel lui fit débiter des fables de Florian, m.ontée sur une chaise. Plus tard il la contraignit à chanter chaque soir sa grande romance, un bras arrondi sur la taille, l'autre ébauchant un geste de caractère. Elle allait au bourg sur l'âne Grimaud; la Marcel marchait à côté, le corps fléchissant sous le poids du panier à provisions. Le soir on lui faisait manger des fraises dans du vin sucré.
Henriette sortit de pension à seize ans et demi
avec un troisième prix d'honneur, n'ayant de notions exactes sur rien mais possédant une belle main.
Devenue habitante des Chemins Verts, elle fut hybride, aussi elle, paysanne par sa mère, tiersétat par son semblant d'éducation. Ses toilettes, partant, étaient mixtes : une robe de campagne, relevée d'aspect par un tablier mignon; un bonnet de linge sur la tête, mais, par dessous, la natte triomphante. Ses occupations présentaient le même mélange : elle prenait le côté élégant des besognes rustiques. Levée avec le soleil, l'échappée de pension donnait à manger à ses lapins, aidait à la confection du beurre, époussetait la chambre. Le dimanche, par exemple, elle arborait le chapeau à fleurs, chaussait les bottines claquées et chantait les soli à vêpres, placée au premier rang près du pupitre, sous la direction du vicaire.
Ne fréquentant qui que ce soit de son ûge, elle menait une vie toute personnelle, isolée avec des parents qui l'admiraient, en forestière perfectionnée.
Henriette avait les bois autour d'elle, avec les émanations balsamiques et les oiseaux; l'in-
fluence du milieu se faisait sentir. Son âme percevait vaguement le grand langage de la futaie. La jeune fille était non en admiration, mais attentive. Les sons n'arrivaient qu'indistinctement à son oreille, le sens lui échappait. Des enseii,^nements mesquins, des lectures niaises, les mièvreries d'un monde factice avaient fait d'elle une ébauche incomplète, entre la plante sauvage et la femme du monde. Revenue telle au bois d'où elle était partie, elle éprouvait parfois des léminiscences, parfois des aspirations.
— Père, n'est-ce pas qu'il n'y a rien de plus beau qu'une foret?
— Beau? Je n'en sais fichtre rien ; mais je me trouve à mon aise là dedans. Et puis, ajoutait-il avec un gros rire, c'est au pied de ces chênes-là que je ramasse ta dot, ma poulette.
Il était bien là tout entier : l'amour héréditaire du bois mêlé à l'amour personnel du lucre. La fille subissait par instants l'influence de cette passion complexe. Alors elle s'enfermait dans sa demi-civilisation, rêvait une maison meublée d'acajou, dans quelque ville, avec des marchands de nouveautés sur la place. Au fond, sur la côte, une foret, but des promenades en char-à-bancs.
LE FORESTIER li5
H y avait une garnison, et elle se voyait à la revue au bras d'un bel homme en redingote, agitant une badine, semblable à l'Alphonse du dessin colorié. Puis elle rougissait, se trouvait sotte, essayait d'inventer quelque chose de mieux; et, accoudée à sa petite fenêtre, contemplait machinalement les sapinières qu'un vent tiède faisait frissonner.
Ce n'était pas une jolie fille, mais elle était grande et fraîche; possédait une chevelure incomparable; son regard, un peu dur, portait l'éclat de la franchise.
Un grand défaut la déparait. Non qu'elle fût méchant 3, loin de là; mais elle ressentait une indiiïérence dédaigneuse pour les pauvres gens de la forêt et le laissait voir. Son père lui avait répété trop de fois :
— Celui qui a de l'argent est au-dessus de celui qui n'en a pas.
Elle imaginait des distinctions sociales basées sur la dittërence du vêtement. Elle ne discernait pas, dans cette population indigente de son entourage, les rudesses dont l'ignorance seule était coupable, les préjugés excusables, non plus que les dévouements obscurs et les résignations stoï-
ques. Ces gens-là portaient des habits saies ou rapiécés : dès lors, elle disait bonjour bien vite €t passait.
Marcel, en gravissant l'échelle sociale, entendait être l'égal des hommes placés au sommet, mais n'admettait pas que les êtres placés à la •base fussent ses égaux. Sa fille, dont l'horizon étaif plus restreint, ne regarda qu'à l'échelon au-dessous, où ses cousins en blouse mangeaient du pain noir, et ne vit là que des inférieurs. La vanité de l'un avait enfanté l'orgueil de l'autre. .