‹ Le forestierChapitre 7 sur 21 · DN CAS DE MARAUDAGE · texte numérisé non relu

DN CAS DE MARAUDAGE

Jean Renaud arrivait à la barrière dont les battants étaient retenus au centre par un anneau carré. 11 tâta sa poche afin de s'assurer que le mouchoir noué s'y trouvait toujours avec les trente francs, rassembla une dernière lois ses idées et d'une main timide leva le coulant. Un basset à poil rude sortit de sa niche en lançant ses notes prolongées et le suivit à distance, moitié aboyant moitié flairant.

— Vas-tu te taire, Ramonaut! cria la mère Marcel qui apparut sur le seuil. Elle attendit, soupçonneuse comme toutes les femmes de la campagne, que le survenant parlât le premier.

— Monsieur Marcel il cst-y pas à la maison?

— Pourquoi donc qu'il n'y serait pas? Entrez si ça vous fait plaisir.

La famille achevait le repas sur la lon^^ue table. En haut les trois maîtres, avec une serviette servant de nappe; plus loin le petit palour près d'une femme de journée.

— Ben le bonjour, messieurs et dames et la compagnie, je vous souhaite bon appétit, récita d'un trait le grimpeur, suivant l'usage.

— Tiens, c'est le bancroche. Et qu'est-ce que tu me veux?

Renaud, au lieu de répondre directement, émit quelques doutes sur la continuation du beau temps, car le vent soufflait degalerne. Ce disant, il traversa la chambre en boitant beaucoup, et Marcel rit intérieurement d'avoir soupçonné de braconnage un pareil lourdaud.

Henriette le regarda à peine et ferma lentement son couteau en personne ennuyée. Elle rentrait du bourg et n'avait pas encore quitté sa robe à manches pagodes.

— En voilà une qui a l'air mal com^iode, songea le forestier.

Ce coup d'œil méprisant l'avait déconcerté; le fil de son discours lui échappa tout à coup. Il se

gratta l'oreille, niais et dérouté; impossible de retrouver son commencement.

Marcel, sans plus faire attention à lui, donnait des ordres aux domestiques qui s'étaient levés de table.

L'embarras du gars se changeait en angoisse.

Alors comme tous les gens craintifs qui passent d'un extrême à l'autre, il sauta par-dessus les circonlocutions traditionnelles et fut droit au fait.

— Monsieur Marcel, je viens comme ça pour une chose soucieuse ; j'ai à vous demander une atiaire...

Le garde prit aussitôt une physionomie froide et réservée; il regarda l'autre du coin de l'œil.

— Parle toujours, garçon, nous allons voir.

— La chose ne me regarde pas, d'une manière, s'entend ; mais ça me regarde censément tout de même, vu que les amis... Enfin voilà.

— Ah ! ah ! tu viens de la part de quelqu'un !

— Vantiers.

Ce mot, qui joue un rôle dominant dans le langage des campagnards, signifie : peut-être, mais avec une nuance indéfinissable d'affirmation. Son origine, d'ailleurs, le veut ainsi : c'est

un fils naturel de « voulantiers », dont l'enfar reconnu est <i volontiers ». Le campagnard Tac centue de façons diverses et met souvent dar ces deux syllabes toute sa finesse narquoise.

Renaud n'en était pas là. Fort ennuyé d'avoi toute la famille Marcel sur les bras, il tourna son bonnet bleu dans ses mains. Si seulement avait été dans le bois!

— Parlant par respect, y a une femme d'à^ qui a été prise devers la pépinière, sur ce qi j'ai ouï couler.

— Tu veux donc parler de la Chauvin?

— La vieille n'est point malicieuse en tou hormis qu'elle a la tête un brin folle. Faut l'e: cuser, monsieur Marcel.

— Ta, ta ta! Une sorcière qui passe sa vie marauder! Elle ira s'excuser chez le juge.

— Chez le juge? s'exclama le grimpeur, jouai la surprise. Ça ne serait pas à faire, un malhei pareil !

— Oui-da ! C'est tout fait. Voilà le procès-verba Il tira magistralement de sa poche un lar^

portefeuille, en sortit le papier timbré qu'il di plia : (( L'an 1806, le 13 septembre, revêtu c nos insignes... » La phrase sacramentelle serva

de conclusion : « La délinquante, qui est veuve et même mendiante, jouit d'une mauvaise réputation. > Le forestier, pensif, avait écouté la lecture,

— Nimporte, vous ne l'avez point vue. Une mitaine trouvée! Mais ailes se ressemblent toutes, les mitaines. C'est pas des preuves, ça.

— Tu commences à m'échàuffer les oreilles. Vas-tu dire que mon procès est fait à faux?

— Non, mais je dis, moi, — le gars prit une attitude suppliante, — que la bonne mère va mourir si vous l'envoyez en prison.

Sa voix trembla, ses yeux devinrent humides. Henriette s'en aperçut -:t le considéra attentivement. Mais le pauvre diable portait une blouse bleue raccommodée à Taide de pièces grises; le pantalon, limé par les écorces, tombait en ruines; les gros sabots sonnaient le fêlé : elle détourna la tète pour mettre en ordre les images de son paroissien.

Le régisseur s'était contenté de nausser les épaules.

Renaud se sentit glacé. On n'avait pas pitié des humbles, là dedans. Il reprit, d'une voix presque dure :

— Eh ben, voulez-vous croire à sa repentance si elle paye le dégât?

— Payer, elle? repartit Marcel en riant. Tu veux donc mettre sa bique en vente?

— N'importe. Combien qu'il vous appartiendrait?

— Je t'ai lu le procès. Vingt pommiers à cinquante sous.

— Ça fait-il bien des sous? Je ne sais pas compter.

La jeune fille regarda cet homme des bois avec la surprise qu'on éprouve à la foire devant une bête curieuse.

— C'est cinquante francs.

— Cinq pistoles î s'exclama le boiteux devenant tout pâle. Il ne possédait que trente francs ! Sa vieille amie était donc perdue? Ses mains tremblaient en dénouant le mouchoir; l'argent de la Chau^'^n s'éparpilla sur la table.

—-Monsieur Marcel, ayez égard à nous, je n'ai pas davantage. Faites grâce à l'ancienne, qui remplace ma mère. Elle a tant de peine et je l'aime si fort! C'est ben assez, allez, que mes trois pistoles. Faut pas que les riches soient trop durs pour les gens de misère !

Celle que dans les Chemins Verts on appelai! la demoiselle fut émue et s'approcha.

— Fais-lui i^ràce, elle ne recommencera pas, fil cette jeune fille devenue câline en passant son bras autour du cou de Marcel.

Mais celui-ci se dégagea brusquement.

— Bas les pattes, l'enjôleuse. On ne marchande pas avec nous.

Son amour-propre irritable avait été heurté par un moi. Il n'en fallait pas davantage.

— Ah! les riches sont durs? Je suis dur? Et les va-nu-pieds viennent me donner des leçons chez moi? Paye, ou va- t'en.

— La fille est à demi bonne, pensa Renaud en jetant sur celle-ci un regard de gratitude; mais le père ne vaut ren, ren.

11 se dressa devant Marcelavec une sourde colère.

— Prenez ce qui est là et donnez-moi du temps pour le reste. Vous toucherez mes semaines pour m'acquitter.

— Allons donc! pas de crédit.

— Vous pouvez vous vanter d'être rude au monde! Mes bras sont pourtant bons pour répondre et ses cheveux sont assez blancs poui faire pitié.

Le fils de la Dreuse s'emportait, malgré lui. Ah! maudite demoiselle, qui lui avait fait perdre,, dès l'abord, le fil de ses idées! Il aurait pris la chose de biais, tout doucement; tandis que, la tète à l'envers, il irritait le garde à chaque mot... Comment donc faire à présent?

Henriette, muette et curieuse, un coude sur la table et le menton dans sa main, étudiait cette physionomie singuHère.

— Fiche-moi le camp, ordonna Marcel.

— Voyons, dit Renaud tout à coup, vous voulez qu'on aille en prison pour vos bouts d'arbres? C'est votre agrément? Eh ben, dites que c'est moi qui les ai écorcés. J'avouerai et j'irai. Du moins ma pauvre vieille ne mourra pas de chagrin.

— Les innocents ne payent pas pour les coupables, ici. Ton tour viendra, sois tranquille. Mais pour le quart d'heure je vais te donner de l'air.

Et Marcel, que le ton du grimpeur avait exaspéré, posa une lourde main sur l'épaule de ce lui-ci en criant à sa fille :

— Ouvre la porte toute grande.

Les oreilles du gars bourdonnèrent ; il devint pourpre. Le poing fermé, sans rien dire, il re-

garda Marcel en face et fit un pas vers lui. Le srarde retira sa main.

Henriette lisait sur cette figure que bouleversait une émotion terrible; elle eut peur pour son père et se jeta entre les deux hommes.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, répéta-t-elle d'une voix haletante.

Le forestier comprit qu'elle le menaçait aussi.

— Je la croyais à demi bonne; mais aile non plus ne vaut ren.

Il reprit machinalement son argent et se retira, la mort dans l'âme.

Lorsque Fair frais du bois caressa ses tempes, Jean Renaud reprit possession de lui-même et s'assit sur le revers du fossé afin de rassembler ses idées.

Retourner chez la Chauvin était impossible. Pauvre vieille, elle l'attendait sur le pas de la porte, confiante en lui, espérant...

Plutôt se jeter dans l'étang que de lui dire : Je n'ai rien pu; allez en prison.

11 éprouvait une rage extrême contre lui-même

— Pioprc à rien que je suis ! J'ai vingt-trois ans et je ne sais pas trouver vingt francs pour sauver ma vieille I

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Cette pensée eu fit jaillir une aiUre do sa cervelle. Le dimanche précédent il avait remis sa quinzaine au grand-père.

— Oh! s'il consentait à me prêter vingt francs! La Mélanie porterait les cinquante au maudit garde et tout serait dit. C'est dur de reprendre au bonhoïnme ce qui lui appartient, mais je lui rendrai plus tard; oui, quand je devrais faire une Beauce.

Il se mit à courir du côté de la maison de Faïeul, répétant pour se donner du courage :

— Il faut sauver ma Chauvin.

Près du carrefour, comme il allait s'enfoncer sous bois, la carriole du petit marchand déboucha devant lui. Il ne s'arrêta pas.

— Bonjour, gars; tu es bien affairé, à-nuit?

— Oui dame, je vas loin et ne suis guère en avance.

Le brocanteur sourit malicieusement.

— Tu tournes le dos au bon côté. C'est par en bas, d'où je viens, qu'il y aurait gras pour toi.

Notre homme s'arrêta.'

— Qu'y a-t-il, par là?

Cinet mit un doigt sur sa bouche et s'approcha. D^:s qu'ils furent côte à côte :

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— Dis-mo:, ton flingot est-il loin d'ici?

Le braconnier tressaillit. L'ambulant baissa la voix.

— Il y a un cerf de passage en forêt. Renaud garda un instant le silence; la joie

rétouffait. Un cerf, quelle aubaine! Le pèregrand conserverait sa monnaie; M. Marcel, avec son gibier, payerait lui-même la rançon de la veuve... C'était un coup du sort.

— C'est rare par ici, les cerfs; je n'en ai jamais tué ni même vu. Comben en donneriez-vous, mercier?

— Ma foi, celui-là est beau. Il vient de sauter la ligne devant moi, à mi-côte; j'en donnerais bien... il a de fameuses cornes... douze ou quinze francs.

— Allez-y franchement pour une fois; j'ai besoin de deux pistoles.

— Eh bien, pasque c'est toi, je me laisse faire. Mais les cornes avec, par exemple?

— Demain, au soleil levant, à la sortie des bouleaux. Apportez les vingt francs, l'animal sera sous les bourrées à main gauche.

Le marchand poursuivit sa route et Jean remonta la ligne. Il allait lentement, le corps

penché, le^ mains appuyées contre ses f^enoux, cherchant l'empreinte du fauve sur la terre sèche. Tout à coup il s'arrêta devant quelques hrins d'herbe léiièrement foulés, s'agenouilla, examina avec recueillement... Son vendeur de poudre ne s'était pas gaussé de lui : un cerf avait marché là.

Les contours du pied se dessinaient à fleur de sol, presque ronds, usés des côtés; le pied de derrière, moins large,, s'appuyait à quelques lignes en retrait du premier. Le braconnier courut au fossé : l'animal avait sauté paisiblement; la surface du talus, plus humide, en conservait la marque toute fraîche. Notre homme explora la ligne et l'entrée du bois : nulle part l'os du talon n'avait porté; pas un piqué de chien.

Renaud respira largement.

— Mère Chauvin, vous êtes sauvée. Ce bestiallà se promène en quête des biches; ren ne le chasse; il est à nous.

Jean Renaud, toujours attentif aux récils des Tieux forestiers, connaissait à fond les mœurs du cerf, bien que cet animal ne fréquente plus les Chemins Verts qu'accidentellement. Le cerf a jeté ses bois au mois de mars, a refait sa tête en

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juillet; alors, ayant recouvré ses forces et mangé le vert, il songe à rechercher la société des biches. Souvent il rencontre des rivaux sur sa route, c'est la loi de l'humanité, mais n'hésite pas à affronter la lutte, se fiant à sa bonne ramure. Après ce duel décisif le vaincu s'éloigne; les coups d'andouiller n'ont pas mis fin à sa rêverie ; affamé de consolations, il gagne pays à la découverte d'une beauté nouvelle.

Souvent les déceptions l'obligent plus d'une fois à changer de forêt ; il parcourt d'énormes dislances, soupirant partout, et s'égare. Advenu dans une contrée inconnue, il la traverse en tous sens, interroge les émanations de l'air, jette l'offre de son amour aux échos. A ce moment la passion l'enivre au point de lui faire oublier sa timidité naturelle. Il charge les chiens qui l'ont dépisté, n'a pas même peur de l'homme lorsque l'heure des ténèbres a sonné. A ce point que souvent les rôles sont intervertis : c'est le cerf qui fait peur à l'hom.me.

Son cri, en effet, qu'on appelle le raire, offre quelque analogie avec les mugissements du taureau. Dans les bois où ces bêtes sont nombreuses, c'est un concert diabolique pour le voyageur

attardé qui l'entend la première fois. Les jeunes cerfs possèdent une voix aiguë, le dix-cors a des notes de basse-taille. Enfin dans ces nuits fiévreuses l'animal est &ans cesse en mouvement, toujours sous le couvert et piquant dans le vent, la narine avidement dilatée.

— Inutile de le suivre, pensa Renaud. Je ferai mieux de me poster en haut du vent et d'attendre le lever de la lune.

Il fila en ligne droite vers sa maison. Le fusil fat décroché, des balles mariées furent coulées dans chaque canon, les capsules vérifiées. Une d3mi-heure après il s'enfonçait entre deux cépées, à un passage renommé.

Bientôt le cerf brama dans le lointain.

— Je vas tuer mon premier çar[e, se dit le braconnier, et son cœur battit délicieusement. Puis ses mains serrèrent violemment la crosse; il songeait à sa vieille Chauvin.

Un nouveau raire éclata à une faible distance; plus près, plus près encore; il y eut un froissement de branches feuillues. Un instant après le bruit s'était affaibli, l'ennemi s'éloignait.

— Le maudit m*a éventé, s'écria le grimpeur avec inquiétude. Faut le suivre, il m'échapperait.

Cfi disant, notre homme se glissa rapidement sous bois, parallèlement au fauve pour lui couper la retraite.

Une chose cependant le troublait : l'animai Tentraînait tout droit dans la direction du Planlis. Marcel pouvait fort bien entendre ces cris inaccoutumés et rester sur le pas de sa porte, aux écoutes... Renaud avait très peur, mais plutôt tout risquer que de renoncer à l'entreprise, à la rançon de sa vieille : il suivit quand même la proie convoitée.

Après mille contre-marches au cours desquelles il avait entrevu la bête sans pouvoir tirer, il arriva aux bouleaux, derrière le jardin du garde. Le braconnier retint son souffle, plus mort que vif: rien. L'espoir l'abandonnait lorsqu'un bruit sec le ranima. Le dix-cors aiguisait son bois contre un tronc d'arbre. Le frottement était rapide, irrégulier; de petites branches se brisaient. Dans les intervalles, un sourd piétinements. Les maigres arbustes aux feuilles mobiles laissaient filtrer jusqu'au sol quelques piÀxCS rayons.

Renaud, à force de fouiller l'ombre du regard, découvrit enfin la tête du cerf, confondr.e avec

les ramées. L'extrémité des andouillers lui parut blanche.

Il ne fit pas un faux mouvement. La crosse arriva à son épaule sans que les fougères qui le masquaient eussent remué. Le point de mire cherchait l'avant-main, tandis que l'animal soufflait, rejeté sur ses jarrets, et gonflait la crinière de sa gorge, prêt à bramer. Le coup partit, le dix-cors s'affaissa.

Mais il n'était pas mort. Jean le vit se relever, rouler de nouveau, rebondir, se traîner d'un arbre à l'autre, lançant des ruades dans le vide; gagner le bord de la ligne, et dans ces puissants efforts d'agonie mêler au fracas des branches cassées le bruit profond de ses étouffements.

Le braconnier, que ce tapage extraordinaire glaçait d'épouvante, s'élança pour achever lo blessé; mais son fusil n'était plus chargé que du mauvais canon : il rata.

Jetant alors son arme inutile au bord du fossé :

— Te tairas-tu, maudit bestial, murmura-t-i!, une main sur le bois du grand fauve.

Il brandissait en vain son couteau ouvert. Incapable de contenir cette masse frémissante, il

roulait avec elle pour la sentir bientôt lui échapper. Ce fut un long combat sur la bordure. Enfin le cerf, les épaules serrées entre deux bouleaux, resta un instant immobile, Renaud leva rapidement le bras...

Il n'eut pas le temps de porter le coup. Deux mains le saisirent avec violence et le renversèrent sur le dos.

— Misérable affûteur! hurlait Marcel. Enfin je te tiens. Tu ne m'échappperas pas, cette fois... A moi, Besnardeau.

RENAUD LAFFUT

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