TEMPETES AU FOURRE
LegardeMarcel et son ami Besnardeau le marchand de bois maintenaient avec peine le braconnier. Celui-ci pensait à sa vieille Chauvin, le désespoir centuplait ses forces. Trois fois il se redressa, enlevant les hommes avec lui... mais enfin une corde, enroulée autour des poignets terribles, les étreignit brutalement et le forestier retomba hors d'haleine sur la mousse.
— Voilà donc, vociférait Marcel ivre de colère, le garnement qui me fait aller depuis si long-
temps! Ah! ton compte est bon. Où est le fusil?
— Je n'en ai point.
— Gueux, mais tu viens de tirer, ici même?
— C'est un homme que je ne connais point qui a tiré. Il s'est sauvé par le bois comme je passais dans la ligne; j'ai ouï le tapage et suis venu jusqu'au gibier blessé. C'est pas de la chasse, ça,
dites?
Il marqua une pause et ajouta :
— Yous feriez mieux de courir après Vautre, qui grimpe les Buttes-Blanches.
— Besnardeau, fit le régisseur, aller chercher le gros falot; faut trouver son arme.
Ce fut un vrai remue-ménage au Plantis : Le grimpeur a tué un cerf, il a voulu tirer sur nous ; vite la lanterne; le brigadier déjeunera ici demain. Et la mère Marcel bousculait tout dans Farmoire, jetant du hnge sur les grosses chandelles pour les chercher mieux.
Lorsque enfin tout fut prêt, le marchand de bois s'achemina d'un pas vainqueur, les doigts luisants de suif.
— Allons-nous voir, maman? Ce n'est pas loin d'ici.
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— Oui, mais prends tes sabots, à cause de la rosée. Tiens, voilà ta capeline.
Elles suivirent. Le pâtour effaré formait Tarrière-garde.
Un feu promené sous bois produit des effets bigarres. La moindre lueur s'étend, se brise aux angles, s'élargit avec la distance, se disperse en glissades fugitives. L'ombre est plus opaque, en raison du contraste; les visions intermittentes revêtent un caractère fantastique.
Le dix-cors venait d'expirer. Sa longue ramure aux rugosités brunâtres se profilait sous la lumière mobile. Le corps semblait énorme, avec ses reflets fauves entrevus. Aux pointes du houx brillaient des touffes de poil argenté.
Par derrière, un autre corps inerte : le braconnier, livide, la chevelure hérissée, les vêlements lacérés et boueux, les mains tuméfiées ol violettes sous la pression du chanvre. La demoiselle eut peur.
Alors commença une minutieuse exploration du terrain. Tous ces gens cherchant un fusil dans les ténèbres, derrière la lanterne qui se traînait sur les herbes, composaient un de ces spectacles étonnants qui, de loin aperçus, don-
neiU naissance aux légendes. Renaud suivait, toujours privé de l'usage de ses bras; il tomba plusieurs fois lourdement.
Lorsqu'il eut constaté que ses chutes n'éveillaient plus l'attention, il se laissa glisser au point précis où gisait son arme, l'enfonça doucement avec ses pieds dans la terre légère du talus, rabattit par-dessus des feuilles mortes; ses dents lui fournirent des tiges de fougère qu'il amoncela sur le centre de la cachette improvisée. Puis il se tint immobile, exhalant des plaintes :
— Oh! mes bons messieurs, desserrez la corde, mes poignets enflent... Je vous jure ben que c'esiVautre qui a tiré. Moi j'ai point de fusil.
Marcel revint furieux. Il n'avait rien pu trouver.
— Ce n'est pas fini, répétait-il en essayant de rire. On reviendra demain, au soleil. Besnardeau, nous allons enfermer ce vaurien-là dans la petite écurie; vous le garderez. Moi, j'attelle la grise et je file à la caserne.
Jean Renaud se releva tout tremblant et s'approcha de la demoiselle.
— Me voilà pris, dit-il; la mère Chauvin n'a plus d'ami. Si on la mène devant le juge, elle
mourra. Ayez-en pitié, sauvez-la, puisque je n*ai pas pu, moi!
— Vous voulez sans doute que je vous sauve en même temps, vous qui venez de lever la main sur mon père?
— Non, non. Est-ce que je songe à moi? N'y aura personne à consoler si je m'en vas. Mais la pauvre vieille, elle a une tête faible, voyez-vous, et sa peine me fend l'âme. Prenez-la en compassion.
Henriette trouvait extraordinaire que ce sauvage fût si stoïque pour lui-même et si tendre pour la mendiante. Il avait le regard doux et suppliant; mais ce visage souillé, ces vêtements en loques, ces mains croisées sous la corde inspiraientl'épouvante. Le sentiment a besoin d'une autre toilette pour être admis.
— Éloignez-vous de moi, conclut la demoiselle ; j'ai trop peur de vous.
Besnardeau accourut, doucereux et paterne. D'un geste équivoque il prit Henriette par la taille.
— Rentrez, ma petite amie; ce galopin-là est à craindre.
Jean Renaud ferma les yeux, comme pour es-
sayer d'oublier, dans le noir. Plus d'espérance, plus rien. Il se laissa emmener docilement.
La veuve Chauvin fut condamnée à quinze jours d'emprisonnement, lui à un mois. Il eut une conduite irréprochable à la maison d'arrêt, où il réclama pour toute faveur de casser le bois des gardiens.
Le boiteux rentre en forêt par une froide journée de novembre triste co-mme lui. Plus de feuilles aux arbres. Le morne brouillard enveloppe les cimes et descend glacé vers la terre, semant au passage ses cristallisations rigides. Partout, enbas,les blancheurs mates se détachant sur un fond de buée grise. La toile d'araignée, tendue entre les brindilles, secoue ses anneaux cotonneux. A la pointe inclinée de ce daphné une goutte d'eau s'est congelée avant de tomber et forme diamant. Les buissons se hérissent sous la pointe ciselée du givre. Dans la ligne d'éloignement tout se confond peu à peu en un mystérieux crépuscule. Le sol infécond disparaît sous les ruines de la saison riante. Le verdier ébouriffe ses plumes et demeure en boule sans chanter.
Hélas ! mon Jean, rien ne te sourit, lien ne te
LE FORESTIER 15t
parle; le bois ne te reconnaît plus, dans son engourdissement sombre; et voilà que tu grelottes sous tes vieux arbres, ainsi que l'oiseau frileux.
Le pauvre hère va devant lui, de fourré en fourré; craignant l'approche des hommes, car il a honte ; craignant la solitude, car il a envie de pleurer. Il sort de la prison, tout le fait tressaillir; on dirait que les branches inflexibles lui donnent des soufflets quand il passe. Et jusqu'au soir son pied incertain le porte du ravin à la colline, sans que le chagrin l'ait quitté. Il se met à courir pour égarer le fantôme... mais le fantôme l'enlace et soupire toujours à ses côtés.
Il va se coucher, anéanti, dans cette sapinière... Mais non, un bon instinct l'a guidé : voici là, tout près, le sentier qui mène chez Taïeul.
— Ah oui, j'irai voir le père-grand ; par lui je serai consolé.
Son cœur se dilate lorsqu'il pousse la porte. 11 est tout pâle ; tend ses deux mains, ayant faim d'une bonne parole. Le vieillard est assis devant son feu, les pieds sur la marche de l'àtre, les coudes plantés sur ses genoux.
— C'est donc toi? Et d'où vions-lu?
— Un malheur m'est arrivé. Ne le saviez-vous pas?
— Moi, ne pas le savoir? Mais lu es en renommée, à présent, dans les Chemins-Yerts ! On n'y connaît plus Jean Renaud, c'est par ton sobriquet qu'on t'appelle. Je suis devenu le grandpère de Renaud l'Affût.
— Les méchantes gens !
— Ne dis pas de mal des autres. On a eu raison de te marquer, car le braconnage, mon gars, est le commencement du bagne, il n'y a point d'escabeau chez le vieux bûcheron pour un Renaud qui sort des geôles. Adieu, je ne te connais plus.
— 0 mon père, s'écria l'infortuné fondant en larmes, je n'ai que vous. Ne me repoussez pas comme un chien enragé ! Oui, j'aime trop la chasse, mais c'est plus fort que moi. J'ai apporté ce goût-là dans la moelle de mes os en venant au monde. Ça me réjouit tant de marcher devant moi par les bois ! Celui qui ne sent pas les feuilles croisées au-dessus de sa tête ne sait point ce que c'est que de vivre. Et mon cœur tressaute dès que je vois les bêtes sauvages. Si je suis sûr d'un bon atfût pour le dimanche, j'ai beau être las de
L^rimper, le samedi soir, je ne peux dormir. Estce ma faute, voyons? Mais ça ne m'empêche pas d'être un gars de bonne vie, allez, mon grandpère; je n'ai jamais fauté ni fait de peine au monde.
— Ah ! tu ne penses pas que voler des chevreuils ce soit fauter?
— Nenni; je ne peux entendre une telle chose Ces bêles-là, elles sortent du bois comme elles y entrent, il n'y a pas d'homme qui puisse mettre la main dessus ni les reconnaître. Le bon Dieu les fait courir pour tout le monde. Lui seul en est le maître. Je n'ai volé personne, père Renaud.
— Si tu avais de la religion, tu parlerais d'une autre manière. Mais je n'ai pu faire de toi ni un bon chrétien ni un bon ouvrier. Aussi vrai que je suis innocent de ta perdition; Jean, la mort passera céans avant que je te pardonne.
— Hélas ! hélas ! j'avais donc bien raison de pleurer en rentrant sous la futaie !
— En rentrant? Et d'où venais-tu donc? s'écria le vieillard d*une voix terrible. Quand je suis revenu dans nos bois, moi, j'arrivais de Lutzen ! Depuis que le clocher de Saint-Agut est dressé, il existe des Renaud à Saint-Agut; et jamais aucun
d'eux, avant toi, n'a passé sur la place avec les poucettes !
Ses dents claquaient; il suffoquait à chaque lambeau de phrase.
Le braconnier s'avança le front haut vers lui, prêt à lui dire :
— J'ai été pris parce que je voulais sauver une pauvre femme.
Mais la pensée lui vint qu'il n'avait lait que son devoir. 11 garda donc le silence.
L'aïeul avait pris ce geste réprimé pour un mouvement d'orgueil. Sa colère implacable s'en accrut.
— Ecoute. Je suis bien vieux et tout perclus. Je n'ai plus de pain, car je ne prendrai jamais de ton argent, entends-tu ça; je me demanderais à chaque bouchée comment tu l'as gagné ! Tous mes gens sont en terre, et par toi je finis sans honneur. Je n'ai plus d'enfant; la prison a été le tombeau du dernier. Renaud l'Affût, sois maudit! Passe cette porte et ne reviens jamais y frapper.
L'aïeul retomba épuisé sur son escabelle, se cacha la tète et ne bougea plus.
Le forestier s'éloigne d'un pas chancelant. Les ténèbres l'environnent. Un cercle froid comprime son front, ses pensées lui échappent; le miaulement des chouettes l'épouvante. Une brandie accroche-t-elle sa blouse au passage, il s'arrête et machinalement murmure : Emmenez-moi. Toute la nuit il rôde, inconscient. A l'aube, il marche toujours. L'air glacial du matin le ranime ; il se souvient enfin qu'il a encore une amitié sur terre.
— Ma Chauvin! Elle est revenue, aussi elle... Pourvu que celle-là me pardonne !
Il la verra au lever du soleil. Elle Fattend peut-être.
Jean se plonge la tête dans un ruisseau, près de l'endroit où ses bras l'étreignirent un soir, toute blessée. Elle a bon cœur, celle-là.
— Nous nous consolerons ensemble.
Le voici sur la petite lande. Des corbeaux s'envolent du fossé qu'il va franchir. La curiosité l'attire, il s'avance.
Sa poitfine se serre, ses yeux se détournent avec tristesse : La chèvre de mère Chauvin est étendue dans la combe, morte, à demi déchi- '(jucuic.
Tout en s'approchant de la masure, le boiteux écoute, puis s'arrête stupéfait. Un bruit de voix. Oui peut être là? Mélanie, sans doute? Enfin il entre.
La veuve est seule; elle se parle à elle-même dans le vide, avec de grands gestes. Tête nue, elle décrit des cercles en l'air, du bout de sa {{uenouille. Ses yeux sont plus larges qu'avant et plus fixes. Jean, saisi d'un superstitieux effroi, recule...
— Salut, monsieur l'huissier. Je vous reconnais, entrez céans. Le garde du Plantis m'a fendu ia tête avec sa pelle et mes idées s'échappent par la fêlure; mais je ne suis tout de même pas folle. Ce qui me tourne, c*est que les enfants me pourchassent en me jetant des mottes de terre. Par bonheur dès que j'ai couru, je mange des pommes de la pépinière et ça me réconforte. C'est bon, des pommes !
Elle riait doucement, en allongeant ses mains crochues.
— Oh ! s'exclama le braconnier saisi d'horreur, voilà qui est de ma faute.
11 se précipita sur elle et la serrant contre lui a^ec violence :
— Mère, mère Chauvin, c'est moi, Renaud; Xe me reconnaîtrez -vous pas?
— Prends garde, dit-elle à voix basse, ne montre pas ma mitaine; je reverrais les hommes à bonnet carré.
— Pauvre vieille amie, regardez-moi donc, je vas vous faire pitié. J'ai travaillé de mon mieux, mère, pour vous sauver de l'affront. Le guignon a été le plus fort, mais je ne vous ai pas trahie. Pourtant je vous demande pardon et je vous aimerai tant, que vous oublierez toutes vos peines.
La veuve l'avait écouté. Elle lui posa une main sur la tête pendant qu'il baisait pieusement ses joue? ridées.
— Tu es Jean Renaud. J'ai parlé de toi à mon lîomme, grimpeur; il m'a dit que le meilleur des Chemins-Verts, c'est l'enfant de la Dreuse. Hélas!...
Un sanglot souleva sa poitrine; l'éclair d'intelligence fut complet.
— Nous sommes dorénavant deux restants de prison, pauvre gars.
Elle n'en put dire davantage. Ils pleuraient Tan et l'autre, se tenant embrassés. Entre le
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souvenir des angoisses passées et le sentiment profond de la honte présente, un coin de leur esprit obscur s'éclairait. Une vision informe surgissait devant leurs larmes; oui, le fantôme de ces amitiés sublimes qui rendent moins lourdes les douleurs portées à deux. Dans le vague de cette conception, la femme brisée comprit mieux, rhomme énergique ressentit une sensation plus intense; aussi, comme elle pleurait encore, il se redressa farouche, brûlant de laver la tache sur le front de sa vieille amie.
— Oh! Marcel, s'écria-t-il ; malheur à Marcel î Ce nom prononcé bouleversa la veuve ; ses
idées lui échappèrent tout à coup. Elle brandit sa quenouille et courut par la chambre, avec un long rire hébété.
— Le garde? Le garde? 0 mon beau petit couteau qui coupe ses greffes!
Le grimpeur effaré la saisit par le bras ; il rencontra des yeux hagards qui ne parlaient plus.
— Ah ben oui, je t'ai attendu longues heures, l'autre soir; mais, tu étais à la chasse. Renaud rAiïût, Renaud l'Affût!
Désespéré, il tenta de réveiller une lueur de raison par ses appels, ses prières, ses caresses.
Vains efforts. La folie avait repris sa proie pour ne plus la rendre. Ce fut une scène effrayante. Elle essaya de le frapper. Jean lui enleva rudement son bâton et feignit d'être en colère pour l'apaiser, ainsi qu'on fait avec les enfants. Gomme elle se rapprochait, humble et soumise, il reprit quelque espoir ; mais bientôt, l'attirant d'un bras et tendant avec gravité F autre main à un être imaginaire, la vieille se mit à marcher en cadence, essayant de tourner comme dans une ronde. Elle chantait de sa voix chevrotante :
Mon doux ami m'a demandé Le ruban blanc de mon corsage.
Entrez en danse, vous aurez Le cœur content de la plus sage.
Devers Paris s'en est allé.
Entrez en danse et revenez Me rendre, avec un beau baiser.
Le ruban blanc de mon corsage.
Cette parodie sinistre de la gaieté, due à l'excès de la douleur, produisait uneimpression horrible. Renaud se dégagea comme il put et prit la fuite.
Plus tard, au saut d'une ligne, il rencontra Cinet le marchand. Celui-ci prit un air pincé et le regarda à peine.
!eO LE FORESTIER
— Tiens, te voilà revenu de voyage? Bonjour, Renaud l'Affût.
Il fallait pourtant bien manger. Le grimpeur s'approcha d'une hutte de sabotiers afin d'acheter un morceau de pain. On l'accueillit par des huées.
— Le diable me brûle, voilà Renaud l'Affût ! Eh bien, garçon, tu as donc fait un congé?
— La mèche est éventée, dit un autre. Il paraît que depuis la Saint-Jean tu as vendu plus de deux charretées de gibier à un marchand de Chartres, sans compter le reste.
— Et monsieur, ajouta un troisième, partait le gousset garni pour faire la noce avec une bonne amie, du côté de Vibraye.
— Oh ! là là; en v'ià un fameux commerce. Renaud leur imposa silence d'un mot :
— Que ceux qui ont envie de me molester ôtent leur blouse comme j'ôte la mienne; j'allons régler le compte.
Il oublia son pain au pied d'un arbre et s'alla coucher sans souper.
Le lendemain notre gars retourna chez la mère Chauvin. Elle ne le reconnut pas. L'innocente se croyait encore en prison et ne cessait d'exami-
ner la serrure de sa porte. Jean laissa quelques menues provisions sur la table et s'éloigna, la mort dans l'âme.
Au bout de la lande il vit venir le Petit Parisien qui emportait une brassée de copeaux chez .<a Lanie. Le forestier baissa la tète et hâta le pas. L'enfant fixait sur lui ses grands yeux caressants.
— Bonjour, mon Jean, lui dit-il.
L'homme s'arrêta soudain, saisi d'une émotion inexprimable. Quoi! ce petit garçon ne l'insultait pas comme tout le monde? Cet enfant dont la >eule vue le réjouissait, au souvenir du frère perdu, le consolait au passage en lui adressant le salut d'ami? Renaud trouva tout à coup la bise moins glaciale et le ciel moins triste.
— 0 cher mignon, murmura-t-il en s'agenouillant pour mettre son regard à la hauteur (l\\ gracieux visage; j'avais perdu tout courage, c'est toi qui me réchauffes le cœur.