UNE FOLLE
Peu après il fallut songer à reprendre l'état de grimpeur, car les ressources étaient épuisées. Jean se présenta au chantier. Les chefs d'eqiloitation connaissaient son habileté, ils l'embauchèrent. Peu leur importait que l'ouvrier eût subi une condamnation. Marcel les avait même engagés à le reprendre, afin qu'on pût, l'ayant sous la main, exercer sur lui une plus étroite surveillance.
Il fut d'abord l'objet de railleries. Ses camarades l'appelaient invariablement Renaud l'Affût. On ne le traita toutefois pas en paria. Il se faisait craindre suffisamment. D'ailleurs beaucoup éprouvaient pour lui une secrète admiration :
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les ouvriers de bois ont tous, plus ou moins, du sans: de braconnier dans les veines.
Pour d'autres la chose n'avait pas été de con séquence.
— Tant qu'on n'a ni tué ni volé, disaient ceux-là, il n'y a que demi-mal.
Décidé à tout subir, il affecta de ne rien entendre et peu à peu reconquit sa place dans la vente. Arrivé le premier à l'ouvrage, partant le dernier, sombre et taciturne, il vécut à l'écart. Nul n'avait de reproches à lui adresser, on cessa bientôt de s'occuper de lui.
Jean, rentré dans l'existence régulière, reprit en partie possession de lui-même. Il parcourut son bois, retrouva les sentiers familiers, sentit de nouveau s'allonger sur sa tête les grands rameaux des arbres amis. Il demeura triste, mais reconnut enfin qu'il vivait. Quand vint le dimanche, des ramasseurs de bois mort l'aperçurent de loin et se dirent l'un à l'autre :
— C'est Renaud l'Atfùt; il a fini son mois. Sorti de sa torpeur, le forestier avait les nerfs
plus sensibles. Une colère énorme bouillonna en lui.
— Ah ! ils sont tretous contre moi? On m'ap-
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pelle TAffût? Eh ben, je gagnerai mon nom et rien ne m'empêchera d'y aller, à l'affût.
Cette pensée en éveilla une autre. 11 demeura cloué sur place, frissonnant.
Son fusil ? Avait-on trouvé son fusil?
Entre la malédiction de l'aïeul et la folie de la vieille compagne il ne s'était pas encore demandé cela. La crainte, une fois née, l'absorba tout entier. 11 y avait de la curiosité dans cette terreur, impression aiguë, lancinante, despotique. Il attendait la nuit pour savoir, comptait tout haut les arbres afin de s'empêcher de penser. Et une voix assourdissante grondait en lui à chaque pied compté :
— Ont-ils emporté ton fusil?
Au crépuscule, il se déroba par un immense arc de cercle, s'approcha un peu, plaça une oreille contre le sol pour écouter. La terre, durcie par le froid, était sonore; personne. Alors il traversa l'enceinte des bouleaux en rampant.
Arrivé au pli de terrain formé par la jetée du fossé, le braconnier fouilla sous la feuille avec ses ongles. Pas de fusil. Il suait à grosses gouttes. Alors de rentrer dans le bois pour chercher l'ancienne place du cerf. Voilà bien le houx derrière
lequel j'étais posté. Et de lâter les baliveaux l'un après l'autre jusqu'au bord. Malheur, la nuit est si noire ! 11 s'était trompé de trois enjambées.
Cette fois il gratte au bon endroit. Les feuilles gelées craquent- la terre s'émiette; quelque chose, plus dur, grince immobile sous les doigts. C'est lui.
— Mon vieux flingot, te voilà pas moins ! Ontils dû te chercher ! Mais tu étais trop mal caché pour qu'ils te trouvent.
Ce mot peignait tout entier le paysan, qui est profond dans les ruses simples.
Le fusil, rempli de terre et plus rouillé que jadis au temps ou il servait de couloire, n'aurait pu attirer même l'attention d'un garde ombrageux. Il fallait être Renaud pour ramasser à terre un tel objet. Lui l'emporta dans ses bras, ivre de joie orgueilleuse.
Il passa trois nuits à le démonter, à le fourbir, à l'huiler. Un trou nouveau dans le canon gauche nécessita une seconde pièce. Lorsque l'arme fut remise en état, le grimpeur devint soucieux. Maintenant il avait peur de tout. Si on allait faire la fouille chez lui? Marcel était trop rusé, le fusil devait rester invisible dans une cachette.
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Il creusa donc une poutre du cellier, y glissa le fusil comme dans une gaine, plaça auprès ce qui lui restait de poudre et de plomb, ferma l'orifice avec une bonde qu'il recouvrit de poussière, lança un regard hostile du côté du Plantis et revint au logis pour serrer son huile.
Un combat se livrait en lui. Irait-il à la chasse le matin même? La tentation était forte. Mais il réfléchit encore.
— Non, vaut mieux que je visite ma Chauvin avant l'ouvrage.
Depuis quelques jours, la veuve du grimpeur ne parlait plus à Renaud l'Affût. Souvent, à son approche, elle accusait par de vagues tressaillements la perception confuse d'un souvenir. Mais sa pensée lui échappait, à peine éclose. Elle fixait le gars avec une naïve curiosité, touchait sa blouse, le suivait en riant par la chambre, parce qu'il apportait de quoi rnanger; c'était tout. Elle le nommait sans doute, mais en mêjne temps que Marcel et les juges, croyant parler d'un absent. Ses phrases incohérentes, débitées avec une étrange volubilité, avaient toutes trait aux pommiers écorcés, à la prison, à la tête fendue de son Chauvin. Puis, par instants, la
fureur s'emparait d'elle, Jean n'avait pas toujours la force de la coucher. Chaque matin et chaque soir il venait la soigner, apportait du pain; Mélanie arrivait à midi et trempait la soupe.
Quand le boiteux entra, dans la matinée du mercredi, l'état la folle s'était aggravé. Elle traversait le logis sur la pointe du pied, en grommelant d'une voix menaçante. Sa main portait une bûche enflammée qu'elle jeta sur le lit. Une acre odeur de guenilles brûlées se répandit, un flot de fumée noire s'éleva.
— Malheureuse ! s'écria Renaud en se jetant à corps perdu sur la couchette, vous avez dans l'idée de mettre le feu !
— Laissez donc, dit-elle en battant des mains. Mon père Ginet, faut ben que la maison du maudit flambe.
Saisi d'horreur, le jeune garçon avait rejeté la bûche dans le foyer et sortait les couvertures où des lignes roses couraient en rond. Elle se jeta sur lui et le mordit au bras. ^
Jean vida le foyer, fit disparaître les allumettes, poussa comme il put la vieille sur une chaise, mit une écuelle de lait sur ses genoux et l'enferma.
Une fois dehors, il s'arrêta pour écouter.
— La faim va lui venir, pensa-t-il ; ça apaisera ses imadnations.
L'écuelle au même instant fut brisée violemment sur l'aire et le bruit sourd de la béquille annonça que la veuve rôdait de nouveau parla chambre.
Le forestier ne savait plus où donner de la tête. Impossible de laisser cette infortunée livrée à elle-même. D'autre part le soleil était déjà haut et Besnardeau l'attendait à dix heures pour ébrancher un frêne. Or, avec Besnardeau, l'espion de Marcel, on ne devait pas se mettre en retard.
— Ma foi, allons chercher la Mélanie. Je reviendrai à la relevée.
Il court, appelle la voisine.
— Mère Chauvin est toute tournée, à ce matin. C'est vantiers la nouvelle lune, mais pourrait so faire aussi qu'elle soit folle pour de bon. Ça vous gêne-t-y point de la garder jusqu'au repas de midi?
— Pourquoi pas? Le temps de donner le grain à mes poules et je monte la lande.
La grande fille se hâte, place son tricot dan> une poche et se met en marche. Le petit Parisien
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la suit. L'espace est tôt franchi, tous deux arrivent. Le bambim, pour s'amuser, monte sur une pierre, tire lui-même la clanche de la porte et passe le premier. La vieille les a entendus, car ils causaient en s'approchant. Elle est debout, en face du seuil, appuyée sur sa grande béquille. Les poils blancs de son menton sont hérissés, ses yeux démesurément ouverts. Son buste oscille par mouvements réguliers; on dirait d'une mère agitant un berceau.
Au premier pas que fait le Petit Parisien, elle lui saisit le bras et l'attire. L'enfant, pâle d'épouvante et de douleur, jette un cri perçant.
— Te voilà donc, mon petit Marcel, dit-elle d'une voix câline. N'est-ce pas que tes fruitiers sont en fleurs?
Elle ajoute, en frappant son bâton contre la huche :
— Eh ben, alors, tu ne montreras point ma mitaine aux hommes de loi. Tu vas mêla rendre.
Le Petit Parisien se débat, éperdu, sous l'horrible étreinte. La folle hurle avec emportement :
— Yeux-tu ben me la rendre?...
Mélanie cependant s'est emparée du petit, par
lu
derrière, et veut le ramener à elle. Mais les doigts crochus de la Chauvin sont solidement cramponnés, tels que des serres d'oiseau de proie.
L'enfant jette des appels désespérés.
— Ma Lanie, ma Lanie...
La robuste fille se précipite et, masquant son fils adoptif par un élan brusque, enveloppe de ses bras la vieille femme.
— Lâchez-le, ou malheur à vous !
L'insensée oublie l'enfant à la vue de ce visage collé contre le sien. Elle éprouve une sensation de surprise qui n'éveille aucun souvenir, aucune pensée...
— Je ne te connais point, toi. Pourquoi ne veux-tu pas que Marcel me rende mon bien?
— Mère Chauvin, entendez-moi. Je suis Mêlanie, faut vous coucher.
Mais la vieille femme tremble de fureur.
— Oh! je devine; c'est toi qui m'as fait enfermer. Tu dois être une fée et tu as jeté un sort sur moi. Chauvin, arrive mon homme; voilà le rossignol qui chante pour notre messe de mariage. Nous allons danser avec le garde!
Elle se promène à grands pas, les bras dressés
au-dessus de sa tète. Mélanie est prise de peur, à son tour, et gagne la porte à reculons, poussant le Petit Parisien derrière ses jupes.
Dès qu'ils ont touché le seuil, ils commencent à fuir. La Chauvin les revoit en ce moment l'un et l'autre et court après eux.
— La Sorcière emmène Marcel... Gare la cédule!
— Viens, viens, Jacques, répète Mélanie en tirant son petit compagnon par la main.
Mais celui-ci est anéanti par Fépouvante. Ses jambes se dérobent sous lui. Il fait d'incroyables efforts et n'avance pas, ainsi qu'il arrive dans les cauchemars.
Au bout de la cour, la Chauvin les rejoint, avec un cri de triomphe. Mélanie se place encore une fois devant elle.
— Ne touchez pas à mon petit, mère Chauvin !
— Fille de maie chance, c'est toi qui as éloigné la corde, au temps jadis, pour que mon défunt tombe! Je te reconnais à cette heure... Je veux, que tu me rendes cette raitaine-là.
— Mon Dieu, mon Dieu, qu'allons-nous devenir?
La vieille n'a plus rien d'humain. Elle couche sa béquille dans ses deux paumes, sa béquille pointue, faite d'une épine durcie au feu, et la balance lentement.
— Me rendras-tu?...
Elle pousse un grand éclat de rire, et comme Mélanie, reculant toujours, jette avec angoisse ses regards de tous côtés sans répondre, la Chauvin lui décharge un épouvantable coup dans la poitrine.
La fille exhale un rauque soupir et tombe comme une masse.
Puis la folle, ne pensant plus au Petit Parisien , s'accroupit sur la bruyère et se met à chanter ;
Mon doux ami m'a demandé
Le ruban blanc de mon corsage..
Jean Renaud ne put descendre de son arbre qu'après trois heures, Besnardeau l'exigea ainsi. Le gars était fort soucieux, ayant laissé son amie en mauvais point. 11 détacha ses griffes à la hâte et fut prendre sa limousine dans une loge, parce que la neige commençait à tomber. Quelques ou-
vriers d'un autre chantier se chauffaient là, en passant.
— G'est-y-ça, un malheur, s'exclamait Tun d'eux. Elle l'a quasiment défoncée du coup.
Un autre ajoutait :
— Elle a beau être vieille, elle a le bras solide. Et puis, les fous, c'est plus fort que du monde comme nous.
Le grimpeur, sans comprendre ces paroles, éprouva un petit frisson. Lui qui ne causait jamais, questionna malgré lui.
— De qui parlez-vous donc?
— Tu ne sais pas? La mère Chauvin a affolé.
Elle a comme qui dirait tué la Mélanie. Les gendarmes sont arrivés, le brigadier avec le nouveau qui est grêlé; on va l'enfermer à l'asile, sur ce que dit notr'maire.
— C'est mal tombé. La grande fille était vaillante et point vicieuse. Massiquet le veuf avait envie d'elle.
Renaud courait déjà, espérant qu'on s'était trompé. Un seul mot lui montait aux lèvres :
— Non, non, il n'est pas possible qu'une pareille chose soit arrivée.
Il illait, la tête en feu; par instants il entendait son cœur battre.
La neige l'aveuglait en tombant des branches par paquets; contre son habitude il suivit la ligne.
Un spectacle lamentable l'attexidait dans le chemin du bas. La veuve Chauvin était assise dans une carriole découverte entre deux gendarmes. Chacun tenait un de ses poignets. Enveloppée du manteau noir à capuchoii nommé capot que portent toutes les vieilles paysannes, elle oscillait sur son banc mouvant ; et sa bouche, contractée par un rictus effrayant, demeurait grande ouverte.
Un villageois à grosses bottes ferrées conduisait le bidet par la bride.
Le fils de la Dreuse poussa un cri déchirant en voyant dans cet état cruel la vieille compagne qui l'avait aimé orphelin. Oh! à sa façon de regarder les arbres, il semblait bien qu'elle ne fût pas folle, car elle disait adieu à la forêt! Et la maisonnette, là-haut, qui disparaîtrait bientôt sous les ronces, vide à jamais de la pauvre bonne femme!
— Arrêtez, je veux l'appeler. Elle reconnaîtra
ma voix, pour le sûr, et je lui demanderai pardon, car il y a de ma faute dans son malheur... Ma Chauvin, ma mère Chauvin!
Elle le regarda d'un œil vitreux, pas un de ses muscles ne tressaillit. Elle dit d'une voix grave :
— Y paraît qu'on jette des sorts, par ici. Puis sa têle s'affaissa inerte sur sa poitrine ; la
prostration commença.
— Marche, fit le brigadier.
Le conducteur écarta Renaud du manche de son fouet et la carriole s'éloigna sans bruit sur la neige qui se collait aux roues.
Le grimpeur s'est laissé tomber sur le revers du fossé. 11 voit hoir au dedans de lui-même; tout est fini. Plus personne au logis natal; plus de père grand, plus de mère Chauvin. Le voici tout seul au monde. Nul ne lui sourira, ne dira son nom. Quand il aura travaillé, personne à qui donner son argent. Durant les longues veillées, il n'entendra jamais la respiration de quelqu'un à l'autre coin de l'âtre. Les chats-huants seront plus heureux que lui, car ils ont des nids, 01 quand un d'eux crie dans les ténèbres, il s'en trouve un autre pour lui répondre. Sans doute il lui restera son cher bois aux brises cares-
santés, son chèvrefeuille qui sent bon et ses épicéas toujours verts; mais un forestier qui rentre dans les maisons sans voir figure humaine devant lui se trouve bien à plaindre en son délaissement...
En proie à la désespérance, Renaud songea longuement à ses amitiés perdues et voulut mourir. Le jour baissait.
— Demain je lâcherai la corde, comme a fait le vieux Chauvin, pensa-t-il.
A ce moment une petite sonnette se fit entendre, jetant sous les voûtes ses notes grêles et espacées. Un jeune garçon, revêtu du surplis, l'agitait dans la sente, marchant à pas pressés devant un vieux prêtre. Celui-ci, recouvert de ses ornements, tenait dans ses deux mains, contre sa poitrine, le calice surmonté d'un carré d'étoffe à frange. L'enfant et le vieillard cheminaient silencieux dans la futaie déserte; leurs pieds muets labouraient la couche molle. Leur silhouette se perdait, incertaine, dans le tourbillon des flocons dansants. Tous les dix pas, un tintement. Ils se heurtaient çà et là contre des pierres ensevelies; mais le prêtre avançait toujours, les coudes écartés.
L'enfant de chœur s'engagea surla planche qui relie le bois au chemin. Renaud ôta son bon- 11 er.
— Où donc que vous portez le Bon Dieu?
Le garçon agita la sonnette et répondit à voix basse :
— Chez la grande Mélanie.
— Ah ! soupira le braconnier, c'est moi qui l'ai envoyée à la mort, pauvre fille! Faut au moins que j'aille lui dire adieu.
Il s'enfonça dans la brume à la suite de celui qui portait à la mourante son j^ain de voyage.