BALTHASAR, JOSÉPHINE
JOSÉPHINE. Ah! c'est toi, Balthasar; je te croyais sorti. BALTHASAR. Sorti!., moi!., qu'ai-je c\ faire dehors, et pourquoi sortirais-je?
JOSÉPHINE. Mai.s, mon ami, n'as-tu pas promis à Robert?...
BALTHASAR. A Rohcrt. [A part.) Encore !
JOSEPHINE. Ne devais-tu pas ce malin aller voir ton ancien coloiu'l, qui maintenant est député , et dont \c crédit peut faire obfcnir à Robert ce congé de réforme qu'il sollicite.
BALTHASAR. Je ne dis pas le contraire... en effet, j'ai promis... mais...
JOSÉPHINE. Mais...
BALTHASAR. Au fait, qu*est-ce que je lui dois?... qu'est-ce qui me force à lui rendre service, à me déranger pour lui?
JOSÉPHINE. Mais il me semble qu'entre amis...
BALTHASAPi. Entre amis... entre amis, sans doute... je n'ai pas oublié que, pendant six ans, nous avons été au même régiment , camarades de chambrée, qu'on nous appelait les inséparables... mais ce n'est pas une raison...
Air du Carnaval de Béranger.
Pour se prouver une égale tendresse ,
On l'voit souvent , je V sais bien , deux amis
De bonne foi jurer d'mettre sans cesse
Tout en commun , et plaisirs et soucis.
Mais ce serment qui mérite le blâme
Pour l'avenir ne saurait engager;
Car, supposons qu'l'un des deux prenne femme...
C'est un objet qu'on n' veut pas partager.
JOSÉPHINE. Que veux-lu dire?
BALTHASAR. Je m'entends... D'ailleurs à présent est-ce que je le vois Robert?., une fois par hasard.
JOSÉPHINE. Comment!., il est encore venu hier soir.
BALTHASAR. Ah ! et il a sans doute paru bien contrarié de ne pas me rencontrer?
JOSEPHINE. Mais certainement ; car il semble plus que jamais tourmenté du désir de quitter le service.
BALTHASAR. Pour se fixer à Paris?... auprès de nous, peutêtre?
JOSEPHINE. C'est là son secret et quelques instances que j'aie faites pour le savoir...
BALTHASAR, avec amertume. Je le crois... Il est discret, lui, {Avec force.) et il a raison.
JOSÉPHINE. Oh! mon Dieu, mon ami, qu'as-tu donc aujourd'hui?., d'où te vient cette humeur?
BALTHASAR. De l'humeur... moi? allons donc, je suis d'une gaîté...
JOSEPHINE. Non, tu as beau faire, Baltha?ar, tu me caches
quelque chose, car il j a en toi bien du changement depuis deux mois... oui, depuis ton voyage à Tours...
BALTHASAR. Won voyagc... Joséphine , je t'assure...
J0SÉPIIL\E. Il s'agissait, m'as tu dit, d'une affaire de commerce, je le crois... mais je dois croire aussi qu'elle ne s'est pas terminée à notre avantage.
BALTHA.SAR, arec douceur. Joséphine, je ne t'ai rien dit de semblable.
JOSEPiîiXE. Non, mon ami, mois cet air d'embarras, de contrainte, chaque fois que je viens à te parler de ce voyage...
BALTUASAr; Voyons, t'ai-je donné jusqu'ici le droit de douter de ton mari?
JOSÉPHINE. Jamais, et c'est une justice que j'aime à te rendre; aujourd'hui surtout que j'ai rappelé à ma mémoire tout ce qui s'est passé entre nous depuis un an... tu entends, Balthasar. .. depuis un an.
BALTHASAR Comment... ce serait aujourd'hui?..
JOSÉPHINE. L'anniversaire de notre mariage !
BALTHASAR. Déjà?
JOSEPHINE, lui tendant la main. Allons, voilà un mot qui me raccommode avec toi.
BALTHASAR, lui baisant la main. Bonne Joséphine!
JOSÉPHlîVE. Oui, mon ami, il y a un an à pareil jour que moi, la fille d'un forgeron comme toi, je t'attendais, vêtue de blanc, le bouquet de fleurs d'orange au côté, elle cœur palpitant d'émotion; car je t'aimais déjà depuis long-temps... je te l'avais dit à voix basse dans nos petites réunions du soir, devant mon père, et il nie tardait de te le répéter tout haut, devant Dieu, au pied de l'autel.
BALTHASAR. Oh! oui, il me semble le voir encore... Que je fus heureux, quand répondant au prêtre qui nous interrogeait, et tournant tes yeux vers moi, lu laissas tomber la main dans la mienne... comme ça... et... {Joséphine lui donne la main.) Et... mais quelle est donc celte bague?... d'où te vient-elle?
JOSÉPHINE, rotant de son doigt. ÎSe le devines-tu pas?
LJALTHASAIV. (Comment?., ces cheveux.. .
JOSÉPHINE. Eh quoi! ton cœur ne t'a pas dêjA fait rcconnaitre la jolie chevelure blonde de notre petit Ballhasar.
BALTHASAR, .surpris et confus. Noire cnfinit [Pressant sa
femme entre ses bras.) (>h ! nia Joséphine, aussi bonne qu< l)elle !
JOSÉPHINE. Vous êtes donc content de mon présent, monsieur?.. TOUS l'avez eu un peu plus tôt que je ne l'aurais voulu, mais c'est égal, cela n'empêche pas...
BALTHASAR. Comment?
JOSÉPHIXE. Oh! ça me regarde... pour le moment, je veux qu'on se contente de ce que l'on a.
BALTHASAR. Et Ton obéira... je me trouve déjà si heureux.
JOSÉPHINE. On ne l'aurait pas dit il n'y a qu'un instant.
BALTHASAR. C'est Vrai, j'ai eu tort, mais que veux-tu, ma Joséphine, je ne suis qu'un ouvrier, moi, un ancien militaire, et je n'ai pas reçu ion éducation... je suis brusque, exigeant, bourru... bah! j'ai encore bien d'autres défauts, sans compter ceux dont tu m'as déjà corrigé... Il y en a un surtout... mais chassons ces idées et ne songeons qu'à notre bonheur.
Air du Forgeron (L, Puget).
Ma forge chérie ,
£t toi mes amours »
Par V0U8 je vois s'embellir mes jours ;
Ici point d'envie ,
Jamais d'autre train Que mon enclume et mon gai reTrain.
Tralala, etc.
Chez nous tant qu' dure l'ouvrage, On entend Pan pan...
G' bruit-là me grise et Tménage S'en ressent...
Pan pan.
Mais soudain ton aspect m' corrige, >
Et j'me dis : Pour un tel prodige S'il ne faut qu'un regard de toi, Reste sans cesse auprès de moi»
Ma forge chérie , etc.
Mais si jamais '^ m'oublie , Doucement...
Pan pau, Sur moi que ta main jolie S'abai:isant , Pan pan,..
Et pour mieux implorer ma grâce, Baisant la main qui me menace , Tu me verras à tes genoux Chercher à fléchir ton courroux.
Ma forge chérie, etc.
C'est que, voi.s-tu, je t'aime tant... ma Joséphine... ohl si jamais quelqu'un osait...
JOSÉPHINE. Eh bien ! eh bien ! monsieur, n'ayei-vous plus confiance en moi ?
BALTHAS.\R. Si... si... ma bonne petite femme... j'ai tort... ft désormais...
ROBERT, dans la coulisse. C'est bon, c'est bon, je le trouverai bien.
BALTHASAR, brusquement et s' éloignant de Joséphine. Robert!