‹ Le fort et le château Saint-LouisChapitre 4 sur 21 · LE FORT · texte numérisé non relu

LE FORT

ET

Le premier fort (1620). — L’emplacement de la ville de Québec. — Prévoyance et sagesse de Champlain. — La Côte de la Montagne. — Coup de vent. — Le deuxième fort (1626). — Mort de Champlain au fort Saint-Louis.

fl ’e fut sous le règne de Louis XIII, dit le Juste, roi de France, que Samuel de Champlain commença, à Québec, l’érection de la petite forteresse qu’il appela plus tard le Fort Saint-Louis. 1

l Nos lecteurs canadiens savent que le Canada fut découvert par Jacques Cartier, en 1534, sous le règne de François 1er, et que Québec fut fondé par Samuel de Champlain, en 1608, sous le règne de Henri

Le père de la nation canadienne attachait une telle importance à cette construction, qu’il y fit travailler avec persistance pendant plus de six ans, en dépit de la désapprobation et du mauvais vouloir de plusieurs de ceux qui l’entouraient.

On peut affirmer que la construction de la ville de Québec à l’endroit où s’élève aujourd’hui la haute-ville est due à l’érection de ce fort, d’abord assez peu important, mais admirablement et avantageusement situé. D’après un projet qui ne s’est complètement réalisé que de nos jours, la ville devait être bâtie sur les bords de la rivière Saint-Charles, où s’élève aujourd’hui le populeux faubourg Saint-Koch. Elle devait s’appeler Urbs Ludovica. Le besoin de protection et de sécurité obligea les premiers colons à se grouper à proximité du fort Saint-Louis, à l’abri des canons dont la voix tonnante effrayait les hordes sauvages, comme, plus tard, elle faisait fuir les nombreux vaisseaux de toute une Hotte ennemie.

Dans le récit de ce qui se passa à Québec en 1620, Champlain, après avoir parlé de certains travaux de réparations exécutés à V Abitation de Kébec (construite sur remplacement de la basse-ville actuelle), s’exprime ainsi:

“ ... Toutes choses furent si bien ménagées que tout fut en peu de temps en état de nous loger, pour le peu d’ouvriers qu’il avait, partie desquels commencèrent un fort pour éviter aux dangers qui peuvent advenir, vn que sans cela il n’y a nulle sûreté en un pays éloigné presque de tout secours. J’établis cette demeure en une situation très bonne, sur une montagne qui commandait le travers du fleuve Saint-Laurent et qui est un des lieux les plus étroits de la rivière, et tous nos associés n’avaient pu goûter la nécessité d’une place forte pour la conservation du

DOMINATION FRANÇAISE

pays et de leur bien. Cette maison ainsi bâtie ne leur plaisait point, et pour cela il ne faut pas que je laisse d’effectuer le commandement de Monseigneur le Viceroy (le duc de Montmorency), et ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d’affront par un ennemi qui, reconnaissant qu’il n’a que des coups à gagner, et du temps, et de la dépense perdue, se gardera bien de se mettre au risque de perdre ses vaisseaux et ses hommes. C’est pourquoi il n’est pas toujours à propos de suivre les passions des personnes qui ne veulent régner que pour un temps; il faut porter sa considération plus avant.”

Toute la largeur de vues, tout le caractère ferme et persévérant de Champlain se retrouvent dans ces dernières lignes, qui auraient pu être gravées sur le monument élevé à la mémoire du fondateur de Québec.

Ainsi, c’est en 1020 que Champlain fait commencer, à Québec, un fort auquel il ne donne pas encore de nom, mais qu’il appellera bientôt le fort Saint-Louis. Ce fort, qu’il désigne aussi sous le nom de “ demeure,” fut établi “ sur la montagne,” c’est-à-dire à environ cent soixantedix pieds au-dessus du niveau du fleuve Saint-Laurent. 1 La nouvelle “ maison,” comme dit encore Champlain, ne plaisait pas à tous, mais le père de la Nouvelle-France voulait, avant tout, assurer l’avenir de la colonie, et il faisait ériger cette construction en vue d’hostilités qui ne devaient pas manquer de surgir.

A cause de difficultés survenues entre les membres de l’ancienne compagnie (de Rouen) et de la nouvelle compagnie (de Montmorency), Champlain jugea prudent, en 1621, de placer un officier, M. Du Mai, et quelques hommes dans le fort. “ Je me délibérai, dit-il, de mettre le

i Sur remplacement occupé aujourd’hui par l’extrémité nordest de la terrasse Dufferin, au-dessus de la rue Sous-le-Fort.

dit Du Mai en un petit fort jà commencé, avec mon beaufrère Boullé et huit hommes, et quatre de ceux des Pères Récollets, qu’ils me donnèrent, et quatre autres hommes de l’ancienne société, faisant porter quelques vivres, armes, poudre, plomb et autres choses nécessaires, au mieux qu’il me fut possible pour la défense de la place; en cette façon, nous pouvions parler à cheval, faisant toujours continuer le travail du fort, pour le mieux mettre en défense.”

En 1622, Champlain fait poursuivre les travaux et insiste sur l’importance “ d’achever le fort commencé et y avoir de bonnes armes, et munitions et garnison suffisante.”

En 1623, il écrit ce qui suit: “ L’incommodité que l’on recevait à monter la montagne pour aller au Fort Saint- Louis me fit entreprendre d’y faire faire un petit chemin pour y monter avec facilité, ce qui fut fait le 29 de novembre et sur la fin du dit mois.” C’est la première mention du nom de “ Fort Saint-Louis qui soit faite dans l’histoire.

Le 10 décembre 1623, Champlain fit “ traîner le bois pour le fort sur les neiges,” avec l’aide des Sauvages.

Le 18 avril 1624, il fit “ employer tout le bois qui avait été fait pour le fort, afin de le pouvoir mettre en défense ” autant que possible.

Le 20 avril 1624, un grand coup de vent “ enleva la couverture du bastiment du Fort Saint-Louis plus de trente pas par dessus le rempart, parce qu’elle (la coirverture) était trop haulte élevée.”

Le 6 mai 1624, on commença les fondations de vastes bâtiments pour remplacer la première Habitation de Québec, qui était fort détériorée. Cette nouvelle cons-

DOMINATION FRANÇAISE

traction, que quelques auteurs ont confondue avec le fort Saint-Louis, occupait, avec ses dépendances, toute la pointe de la basse-ville traversée aujourd’hui par la rue Sous-le- Fort 1.

Au moment de partir pour la France, au mois d’août 1624, Champlain recommanda aux employés qui restaient à Québec de continuer les travaux du fort. “ Je les priai, dit-il, d’amasser des fascines et autres choses pour achever le fort, jugeant bien en moi-même que l’on n’en ferait rien, d’autant qu’ils n’avaient rien de plus désagréable, bien que c’était la conservation et la sûreté du pays, ce qu’ils ne pouvaient ou voulaient comprendre. Cette œuvre ne s’avançait que par intervalles, selon la commodité qui se présentait, lorsque les ouvriers n’étaient pas employés à autres œuvres.”

Au retour de Champlain, en 1626, il trouva le Fort Saint-Louis dans le même état qu’il l’avait laissé, “ sans qu’on y eût fait aucune chose. . . .ni au bastiment de dedans, qui n’était que commencé, n’y ayant qu’une chambre où étaient quelques ménages, attendant qu’on l’eût parachevé . . . . ”

“ Je considérai d’autre part, écrit-il, que le fort que j’avais fait faire était bien petit pour retirer, à une nécessité, les habitants du pays, avec les soldats qui un jour y pourraient être pour la défense d’icelui, quand il plairait au Roy les envoyer, et il fallait qu’il eût de l’étendue pour y bâtir, celui qui y était avait ete assez bon pour peu de personnes, selon l’oiseau il fallait la cage, et que 1 agrandissant, il se rendrait plus commode, qui me fit résoudre de l’abattre et de l’agrandir, ce que je fis jusqu’au pied,

l Voyez Ferland, Cours d’Histoire du Canada, vol. I, page 213.

pour suivre mieux le dessein que j’avais, auquel j’employai quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin pour y travailler, afin qu’au printemps il pût être en défense. Cela s’exécuta. Sa figure est selon l’assiette du lieu que je ménageai avec deux petits demi-bastions bien flanqués, et le reste est la montagne, n’y ayant que cette- avenue du côté de la terre qui est difficile à approcher, avec le canon qu’il faut monter 18 à 20 toises, et hors de mine, à cause de la dureté du rocher, ne pouvant y faire de fesse qu’avec une extrême peine. La ruine du petit fort servit en partie à refaire le plus grand qui était édifié de fascines, terres, gazons et bois, ainsi qu’autrefois j’avais vu pratiquer, qui étaient de très bonnes forteresses, attendant un jour qu’on la fît revêtir de pierres à chaux et à sable qui n’y manquent point, commandant sur l’Habitation et sur le travers de la rivière.”

Le petit fort commencé en 1620 fut donc rasé jusqu’au pied et ce ne fut qu’en 1626 que Champlain commença l’érection du fort plus spacieux qu’il devait habiter à son retour de France, en 1633, après l’interrègne des Kertk 1, et jusqu’à sa mort.

C’est de sa résidence du fort Saint-Louis que le fondateur de Québec contemplait, dans les derniers jours de

l II est probable que Champlain habita le fort Saint- Louis quelque temps — peu de temps — avant l’arrivée des Kertk, en 1629. Louis Kertk habita le fort de 1629 à 1632. Emery de Caën le reprit en 1632, et Champlain vint de nouveau Poecuper en 1633.

Pendant son séjour en Canada (1620-1624), la jeune femme de Champlain, Marie-Hélène Boullé, se retira dans V Habitation de Québec, dont 1’emplacement est en partie occupé aujourd’hui par l’église Xotre-Dame-des- Victoires, à la basse-ville. On sait qu’après la mort de son mari, la femme du fondateur de Québec embrassa la vie religieuse et devint la fondatrice des Ursulines de Meaux. Elle était née dans le calvinisme.

DOMINATION FRANÇAIS K

son existence, l'admirable campagne (pie sa pensée couvrait de villages et de moissons et d’où son génie voulait faire surgir une France nouvelle. Il fit les plus grands sacrifices pour conquérir le Canada à son Dieu et à sa patrie, et fut le véritable fondateur de la nation qui, dans nos vastes contrées de l’Amérique du Nord, continue l’œuvre accomplie jadis par les Francs sur la terre de l’ancien monde.

Le P. Paul Lejeune s’exprime ainsi dans la “ relation ” de 1636 :

“ Le vingt-cinquième décembre (1635), jour de la naissance de notre Sauveur en terre, Monsieur de Champlain, notre Gouverneur, prit une nouvelle naissance au ciel ; du moins nous pouvons dire que sa mort a été remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette faveur en considération des biens qu’il a procurés à la Nouvelle-France, où nous espérons qu’un jour Dieu sera aimé et servi de nos Français, et connu et adoré de nos Sauvages. Tl est vrai qu’il avait vécu dans une grande justice et équité, dans une fidélité parfaite envers son Eoi et envers Messieurs de la Compagnie ; mais à la mort il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété si grands qu’il nous étonna tous. Que ses yeux jetèrent de larmes ! Que ses affections pour le service de Dieu s’échauffèrent ! Quel amour n’avait-il pour les familles d’ici! disant qu’il les fallait secourir puissamment pour le bien du pays, et les soulager en tout ce qu’on pourrait en ces nouveaux commencements, et qu’il le ferait si Dieu lui donnait la santé. Tl ne fut pas surpris dans les comptes qu’il devait rendre i\ Dieu : il avait préparé de longue main une confession générale de toute sa vie, qu’il fit avec une grande douleur au Père Lallemant, qu’il honorait de son amitié; le Père le

secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi, ne l'abandonnant point jusqu’à la mort. On lui fit un convoi fort honorable, tant de la part du peuple que des soldats, des capitaines et des gens d’église ; le Père Lallemant y officia et on me chargea de l’oraison funèbre, où je ne manquai point de sujet. Ceux qu’il a laissés après lui ont occasion de se louer ; que s’il est mort hors de France, son nom n’en sera pas moins glorieux à la Postérité.”

La mort venait de pénétrer dans la petite citadelle. Elle devait y apparaître plus d’une fois encore, et, dans la suite des années, on vit les restes de maints personnages illustres exposés dans la grande salle du Château dont nous aurons bientôt à parler. Comme la garde qui veillait jadis aux barrières du Louvre, la sentinelle du fort Saint-Louis était impuissante contre les assauts de l’implacable moissonneuse.

Charles Huault de Montmagny (Ononthio) . — Les commencements de la nation canadienne. — Le troisième fort Saint-Louis (1636). — Ursulines et Hospitalières. — Le premier château Saint-Louis (1647). — Louis d’Ailleboust. — Barbe de Boullongne. — Les Iroquois au fort. — Accident. — Arrivée du vicomte d’Argenson. — Prisonniers en fuite.

/ >i tables Huault de Montmagny, chevalier de Malte ^ et successeur de Champlain, est une des figures sympathiques de notre histoire. C’est sous son gouvernement que se fonda définitivement la nation canadienne par l’arrivée de fécondes et morales familles venues de la Saintonge, de l’Aunis, du Poitou, de la Bretagne, mais surtout du Perche et de la Normandie h

Montmagny, que les Sauvages appelaient Ononthio ( Mons Magnus, Grande Montagne), fit tracer les rues de

1 Voyez les opinions du P. Leclercq, récollet, du P. Charlevoix, jésuite, et de Pierre Boucher de Boucherville, sur la pureté de mœurs des premières familles canadiennes, — opinions consignées au deuxième volume du Cours d’fl istoire du Canada de 1 abbé Ferland, livre IV, chapitre I.

Québec et reconstruire en pierre le fort Saint-Louis, édifié primitivement de “ fascines, terres, gazons et bois.” Dès 1636, il s’occupa de cette reconstruction et mit les ouvriers à l’œuvre. Dix ans plus tard, les tailleurs de pierres et les corroyeurs avaient tant à faire à Québec, que, dans un contrat “ faict et passé au fort Saint-Louis de Québec 1 an 1646, le 17e jour d’octobre après midy,” entre Jean Bourdon, ingénieur et arpenteur, représentant “ Messieurs les habitans de la Nouvelle-France,” et Louis Bobineau dit Breton, Toussaint Tireau dit Lagrange, tailleurs de pierre, et Denis Chenillart dit Argencourt, corroyeur, pour faire “ revestir de murailles un bastion qui est au bas de l’allée Monte al va ire x, dépendant du fort Saint-Louis de Québecq ”...., il est dit que les ouvriers ne pourront u entreprendre aucun (autre) ouvrage sans la volonté et consentement du dict sieur Bourdon sy ce n’est toutesfois après le bastion faict ” 1 2.

Le 1er août 1639, à sept heures du matin, le canon du fort Saint-Louis annonça au petit poste de Québec, dont la population ne dépassait pas deux cent cinquante âmes, l’arrivée des premières femmes consacrées à Dieu qui soient venues en Canada: c’étaient la Mère Marie Guyart de l’Incarnation, la Mère Marie de Savonnières de Saint- Joseph, Marie Cécile de Sainte-Croix, Ursulines, avec leur dévouée fondatrice, Madeleine de Chauvignv de la Peltrie; puis la Mère Marie Guenet de Saint-Ignace, la LM ère Anne Le Cointre de Saint-Bernard et la Mère Marie Forestier de Saint-Bonaventure, Hospitalières, envoyées par la duchesse d’ Aiguillon, nièce du cardinal de Biche-

1 La rue Mont-Carmel.

2 Greffe de Tronquet.

DOMINATION FRANÇAISE

lien, pour fonder dans la Nouvelle-France un Hôtel-Dieu dédié an Précieux Sang du Rédempteur.

Elles étaient accompagnées de trois missionnaires .Tésuites: les Pères Yimont, Poncet et Chaumonot.

Ce fut un événement considérable que l’arrivée de ces “ filles de la prière ” dans le pays alors presque entièrement sauvage du Canada. Il causa une grande joie parmi les colons français groupés autour du fort Saint-Louis ou dispersés le long des rives du Saint- Laurent, et fit naître des espérances que deux siècles et demi d’un dévouement admirable ont amplement justifiées.

AL de Alontmagny se rendit à la rencontre des nobles femmes, — qui se prosternèrent en mettant le pied sur le rivage, et baisèrent avec respect le sol de leur nouvelle patrie, — puis, suivi de toute la population de Québec, il les conduisit à N otre- Dame-de-Recouvr ance 3, où un Te Deum fut chanté, “ entonné par le R. P. Le Jeune,. . . . poursuivi par toutes les voix de la foule, tandis que le canon du fort annonçait au loin le joyeux événement.”

La petite société de Québec offrait, sous AL de Afontmagnv, un spectacle original et charmant. On y retrouvait L'image de la vieille société française, avec quelques traits particuliers que faisaient naître les exigences du climat, la lutte pour l’existence dans des conditions inconnues en Europe, et le contact avec les aborigènes.

Le gouverneur voulut recevoir les Hospitalières et les

i Cette église fut détruite par un incendie l’année suivante (1640). Elle avait été construite par Champlain en 1634, puis agrandie en 1634. et était située à peu de distance du fort au nord de la Place d’Armes actuelle.

Ursulines au fort Saint-Louis. Le jour même de leur arrivée, il les convia à sa table, ainsi que les missionnaires Jésuites, les officiers et les principaux “habitants” de la colonie.

Puis les humbles servantes de Dieu se séparèrent, les deux petites communautés allant s’installer dans leurs pauvres demeures respectives.

Un demi siècle plus tard, des filles de la Mère Marie de l’Incarnation, que l’incendie avait chassées de leur cloître, franchirent encore une fois l’enceinte du fort Saint-Louis, ainsi que nous le verrons plus loin.

L’année 1647, une des années fécondes de nos annales historiques, vit commencer les travaux de la “ grande église ” qui, plus tard, porta le nom de cathédrale de Québec.

En même temps on travaillait à un bâtiment pour les Pères Jésuites et l’on jetait les fondements du “ corps de logis ” auquel on donna bientôt le nom de château Saint- Louis.

On sait que la pierre trouvée au mois de septembre 1784, en nivelant le terrain, non loin de la façade intérieure du château Saint- Louis, porte une croix de chevalier de Malte avec le millésime 1647. Cette pierre, qui, à l’origine, était sans doute placée au-dessus de la porte d’entrée ou dans un autre endroit bien en vue du premier château Saint-Louis, gisait vraisemblablement où on l’a trouvée depuis quatre-vingt-dix ans, c’est-à-dire depuis la

DOMINATION FRANÇAISE

démolition de 1694, dont, il sera plus d’une fois question dans ces pages 1.

Le Paem/ep Cpptepl/ S1 Lou/u, /> Québec. Ctmimcnc*- C?i / 6 4 7, cic/noh en. / 6 9 4 •

1 Voici le texte du journal de M. Thompson (conducteur des travaux du château Haldimand) relatif â cette relique :

“ 1784, September 17th.

“ The miners at the Chateau, in levelling the yard dug up a large stone which I hâve described the annexed figure.

“ I could wish it was discovered soon enough to lay conspicuously in the wall of the New Building (le château Haldimand) in order to convey to posterity the antiquity of the Château de Saint- Louis ; however, I got the masons to lay the stone in the cheek of the gâte now building. ”

Cette pauvre pierre, très malmenée par le temps et les hommes, a été posée en biais dans une niche du nouvel hôtel Château Frontenac donnant sur l’encoignure des rues Saint-Louis et des Carrières. Le millésime (1647) n’est pas assez en vue et se lit difficilement.

On lit dans le Journal des Jésuites de 1048: “ Nos gens, an nombre-de dix ou douze, travaillèrent tout l’hyver au bois jusques à Pasques pour la charpente de la grande maison (des Jésuites) ; le tout fut fait et apporté à Pas- -ques, et à Pasques on commença à travailler sur la place. Notre F. Nicolas le Fauconier avait soin de la maçonerie, nostre F. Liégeois la surintendance de tout, et nostre F. Ambroise Cauvet du bois de menuiserie, etc. En même temps on bâtissait un coups de logis au fort et une église pour la paroisse

Il est certain que l’appellation: “ Château Saint-Louis,” pour désigner la résidence même du gouverneur, est immédiatement postérieure à la date de la construction de ce “ corps de logis ” du fort Saint-Louis dont parle le Journal des Jésuites, — lequel ne fut terminé que sous M. Louis d’Ailleboust, qui succéda à M. de Montmagny en

Le nom de “ corps de logis ” est aussi donné au château Saint-Louis par Denonville et Frontenac dans leur correspondance officielle.

Le premier château Saint-Louis n’avait qu’un seul étage, d’après l’ancienne manière de s’exprimer, c’est-àdire un simple rez-de-chaussée avec mansarde.

La première châtelaine du fort Saint-Louis fut Barbe de Boullongne, femme de Louis d’Ailleboust de Coulonge, troisième gouverneur de la Nouvelle-France. Elle était naturellement vive et gracieuse. De même que sa sœur, morte religieuse à Québec, en 1667 a, elle avait au cœur

1 Gertrude-Pliilippe de Boullongne, sœur de Madame d’Ailleboust, entra en religion chez les Ursulines en 1648, et prit le nom de sœur Saint-Dominique. Dans leur testament (don mutuel) portant la date du 30 octobre 1652, Monsieur et Madame Louis d’Ailleboust

DOMINATION FRANÇAISE

la noble passion du sacrifice. Après la mort de M. d’Ailleboust, arrivée le 31 mai 1660, elle se retira à l’ILôtel- Dieu de Québec, où elle vécut comme une sainte, refusant les propositions de mariage de l’intendant Talon et du gouverneur de Courcelles, et entourée de la vénération de toute la colonie. Elle fut inhumée dans le chœur des Hospitalières, le 9 juin 1685.

Ce fut le 20 août 1648 que M. d’Ailleboust débarqua à Québec, où il venait succéder à M. de Montmagnv. Il arrivait de France, mais il appartenait à la colonie depuis 1643, date à laquelle il était venu se fixer à Montréal avec sa femme et sa belle-sœur.

Après trois années de gouvernement, M. d’Ailleboust fut remplacé par M. de Lauzon (1651-56) ; puis il revint habiter le château Saint-Louis, en 1657, et jusqu’à l’été de 1658, avec le titre d’administrateur.

Lorsque l’abbé Gabriel de Queylus vint remplir les fonctions curiales à Québec, en 1657, il séjourna au château Saint-Louis, sur l'invitation de M. d’Ailleboust, en attendant le règlement de ce qu’on a appelé “ le litige du presbytère.”

Vers la fin du mois de mai 1658, des Iroquois étant descendus à Québec pour conférer avec Ononthio, — M. d’Ailleboust (car les Sauvages continuèrent à donner le nom d ’ Ononthio à tous les successeurs de M. de Montmagnv) — “ aussitôt, dit la “ Relation,” on convoqua une assemblée de Français et de Sauvages nos alliés, pour en-

déclarent n’avoir pas d’enfants. Le père de Madame d’Ailleboust se nommait Florentin de Boullongne, et sa mère Eustaciie Qurau. Ou écrirait aujourd’hui Gureau. (Voir le contrat de mariage de Louis d’Ailleboust et de Barba da Boullongne, Paris. G septembre 163S, aux archives de l’Hôtel-Dieu de Québec.)

tendre ces nouveaux messagers ou ambassadeurs. Ceux qui s’y trouvèrent s’étant glissés en bon nombre de la salle du Château ou du Fort dans une galerie qui regarde sur le grand fleuve, cette galerie étant bien caduque, ne se trouva pas assez forte pour soutenir tant de monde, si bien qu’elle rompit, et tous les Français et Sauvages, les libres et les captifs, se trouvèrent pêle-mêle hors du fort, sans avoir passé par la porte ; personne, Dieu merci, ne fut notablement endommagé. Chacun étant rentré, les harangues et les présens se firent à l’ordinaire.”

Le 11 juillet de la même année (1658) arriva à Québec M. le vicomte d’Argenson, chargé du gouvernement de la ALravel le- France en remplacement de M. d’Ailleboust (administrateur). Après un échange de compliments et de civilités, les deux personnages gravirent solennellement la côte de la Montagne, suivis des habitants de la ville et d’un certain nombre de nouveaux venus. “ Ils montèrent tous en bel ordre au Château dit la Relation. “ On lui présente (au nouveau gouverneur) les clefs à la porte, le canon jouant de tous côtés, et dans le' Fort et sur les rivières, faisant rouler son tonnerre sur les eaux et dans les grandes forêts du pays. Ayant pris possession du Fort, il rend visite à Aotre-Seigneur en l’église de la paroisse, puis en notre chapelle ; puis ensuite il se transporte à

l’Hôpital et de là anx Ursulines. Voilà une belle jour- >•

nee.

A l’intérieur du fort construit par Montmagny se trouvaient le château et quelques petits bâtiments dont l’un, au moins, devait servir de prison.

La Mère Marie de l’Incarnation écrivait, en 1659:. . . ‘‘Votre Gouverneur (M. d’Argenson) est en campagne; ce qui l’a fait sortir est que les Iroquois qu’il tenait pri-

DOMINATION FRANÇAISE

sonniers entre de bons murs, fermés de portes de fer, ayant appris que leur nation avait rompu la paix, et croyant qu’on ne manquerait pas de les brûler tout vifs, ont forcé cette nuit leur prison et sauté les murailles du Fort. La sentinelle, les voyant, a fait le signal pour avertir, et aussitôt l’on a couru après eux; je ne sais pas encore si on les a pris, car ces gens-là courent comme cerfs.”

La royauté française et le Canada. — Mort de M. de Mésy. — Arrivée de M. de Tracy, de M. de Courcelles et de l’intendant Talon. — Jeunes tilles envoyées de France. — Fin des temps héroïques. — Le régiment de Carignan. — Douze chevaux des écuries du roi. — Défilé des troupes sous les murs du fort Saint- Louis. - — Reliques à la chapelle du château. — Garakontliié au fort.

a Mère Juciiekeau de Saint-Ignace s’exprime ainsi, dans l’avant-propos de son Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec :

“ Louis XIII ne se porta à protéger le Canada que pour y étendre la Foi et y faire servir Dieu. Il fit là-dessus un projet par écrit: un Apôtre ne parlerait pas avec plus de zèle. Ce fut sans doute des intentions si pures qui attirèrent tant de bénédictions du Ciel sur cette Colonie; et on a vu pendant longtemps l’accomplissement des désirs de ce grand Roi, parce que les Sauvages s’y convertissaient tous les jours, et les Français y vivaient comme les premiers Chrétiens.”

Les commencements de Montréal, sous la direction de

DOMINATION FRANÇAISE

JVL de Maisonneuve, furent aussi édifiants et plus édifiants ■encore que ceux de Québec. Quant à la sollicitude de la cour, elle se continua pendant tout le règne fécond de Louis XIV, qui hérita des prédilections de Louis XIII •et d'Anne d’Autriche pour la France américaine, prédilections que partagèrent le cardinal de Richelieu et surtout Colbert, le grand ministre du grand roi.

Avec de tels patrons, il devint de bon ton en France de parler et de s’occuper du Canada, et malgré les rigueurs du climat de la colonie et les dangers de toutes sortes qu’on y courait, la vogue, parmi les hommes d’élite, tourna pendant quelque temps de ce côté.

Le meilleur sang de France coulait dans les veines des Canadiens du dix-septième siècle.

Le collège des Jésuites de Québec, pour ne parler que du plus ancien collège du Canada, devint un foyer de science en même temps qu’un foyer d’héroïsme b La France nous envoyait des missionnaires doués des talents que requérait l’étude des langues sauvages, possédant le tact nécessaire à leur rôle de pacificateurs et d’ambassadeurs, mais surtout animés de la foi, de la vertu et du sublime courage qui font courir au-devant du martyre.

Le Canada offrait un champ d’études tout nouveau à l’ethnographie et aux sciences naturelles, et l’on vit Louis XIV récompenser des savants en les envoyant passer quelques années dans la Xouvelle-France.

1 Le 2 juillet 1666, les premières thèses publiques sur la philosophie furent soutenues avec succès par Louis Jolliet et Pierre de Francheville, en présence de MM. de Tracy, de Courcelles et Talon.

Le Journal des Jésuites de 1666, qui rapporte ce fait, ajoute: “ M. l’intendant, entre autres, y argumenta très bien. ” L’année suivante, Fra-ncheville et Amador Martin soutinrent avec honneur leurs thèses sur la physique et sur la philosophie intellectuelle et morale.

Le chevalier Charles-Augustin de Mésy venait d’expirer au château Saint-Louis, le 7 mai 1665, et avait ordonné que l’on fît son inhumation dans le cimetière des pauvres de l’ Hôtel-Dieu. Son successeur dans le gouvernement du Canada était déjà nommé et avait été choisi quelques mois auparavant. Louis XIV, qui avait résolu de faire grand dans la nouvelle comme dans l’ancienne I rance, avait voulu donner à la colonie les moyens de réduire les Iroquois, puis de s’organiser politiquement et de créer des industries nationales pour l’exploitation des ressources du pays. Dès 1663 il avait établi le Conseil souverain et doté ainsi la colonie d’une organisation judiciaire régulière. Il envoya à Québec trois hommes qui occupent une grande place dans notre histoire : Alexandre de Prouville, chevalier de Tracy, lieutenant-général du roi de France dans les deux Amériques, Daniel de Rémy de Courcelles, gouverneur-général, et Jean Talon, “ intendant de justice, police et finances,” que l’on a surnommé le Colbert du Canada.

M. de Tracy arriva à Québec le 30 juin 1665. Il voulut être reçu sans aucune pompe, mais son extérieur noble et sympathique et son grand air de bonté excitèrent un enthousiasme spontané qui gagna tout le peuple et se traduisit par de vives acclamations. Le vice-roi , ainsi qu’on le nommait ordinairement, se dirigea tout d’abord vers l’église paroissiale, où l’attendaient Monseigneur de Montmorency-Laval et tout le clergé de Québec. En avant marchaient vingt-quatre gardes et six pages d’honneur en costume de cour ; venaient ensuite le lieutenant-général, accompagné de son conseiller et secrétaire intime le chevalier de Chaumont, et entouré d’officiers aux brillants uniformes galonnés d’or ; en arrière étaient isix laquais

DOMINATION FRANÇAISE

portant livrée ; puis venaient des militaires, puis enfin le peuple qui faisait retentir l’air de. ses acclamations- Le canon du fort Saint-Louis et les cloches des églises des Jésuites, des Ursulines, de l’Hôtel-Dieu et de la paroisse unissaient leurs grandes voix à ce concert d’allégresse.

Monseigneur de Laval, revêtu de ses habits pontificaux, salua le représentant du roi à la porte de l’église, et, après lui avoir présenté l’eau bénite et la croix, il le conduisit au haut de la nef et lui offrit de prendre place sur un prie- Dieu qui lui avait été préparé ; “ mais, dit la Mère Juchereau, M. de Tracv, quoique malade et affaibli de la fièvre, se mit à genoux sur le pavé sans vouloir même se servir du carreau qui lui fut offert ; on chanta le Te Deum, et Monseigneur reconduisit M- de Tracy jusqu’à la porte, dans le même ordre.”

Une autre chronique du temps dit que le chant du Te Deum était accompagné de l’orgue.

Le lieutenant royal ne paraît pas avoir habité le château Saint-Louis. Il est dit dans la “ délibération ” du Conseil souverain du 25 juin 1665 : “ Le Conseil, attendu que h? palais est réservé et qu’on y travaille incessamment pour loger Monseigneur de Tracy, a ordonné qu’affiches seront mises pour fair sçavoir à fous que le Conseil se tiendra aux jours ordinaires dans la maison de Lavigne, huissier, où il se fenoit cy devant.”

En 1666 et en 1667, plusieurs délibérations du Conseil sont présidées par M. de Tracy, en son hostel h

1 Le contrat de mariage de Simon Lefebvre, sieur Angers, ancêtre de l’honorable Auguste-Réal Angers, fut aussi signé dans l’hôtel particulier de M. de Tracy. Il fut passé devant Mtre Rageot, notaire royal en la Nouvelle- France et résidant à Québec, le 10 janvier 1667.... “Furent présents, en leur personne, noble homme Simon Lefebvre, sieur Angers, attaché à la maison de Messire Alexandre de Prouville, chevalier, seigneur de Tracy, lieutenant-général peur le Roi en toute l’Amérique, tant par mer que par terre, fils de Simon

Dès avant l’arrivée de M. de Tracy à Québec, quatre compagnies du régiment de Carignan y avaient été dé-

Lefebvre et de Marie Couturier, ses père et mère, vivants, de la paroissé de Saint-Eloy de Tracy-Ie-Val. d’une part ; et dame Marie- Charlotte de Poictiers, fille de feu Pierre-Charles de Poictiers, sieur du Buisson, capitaine d’infanterie, gentilhomme servant chez la Reyne, et de dame Hélène de Belleau ses père et mère, vivants, demeurant à Montdidier, veuve de feu Joseph Hébert, d’autre part ; lesquelles parties, de leur bon gré, en la présence et du consentement de leurs parents et amis pour ce assemblés, d’une et d’autre part, savoir: de la part du sieur Lefebvre, sieur Angers, de mon dit Seigneur de Tracy, de Monseigneur Daniel de Rémy, chevalier, seigneur de Courcelles, gouverneur, lieutenant-général pour Sa Majesté en la Nouvelle- France, Henri de Lafresnaye, écuyer, sieur de Cloys. Octave Jappellias, écuyer, sieur de Resain, François Massée, sieur du Valley, Jean Saucier, officier de la maison de mon dit seigneur de Traey, de Antoine de la Ruelle, garde du dit seigneur ; — et, de la part de la dite dame de Poictiers, de Messire Jean Talon, chevalier, conseiller du Roy en tous ses conseils, intendant de justice, police et finances de ce dit pays, Messire Germain Morin, prêtre, beau-frère, de sieur Louis Couillard de Lespinay, Charles Couillard dit Des Islets, Charles Aubert de Lachenaye, cousins germains, Jean-Baptiste Le Gardeur, écuyer, sieur de Repentigny, Messire Mtre Jean Bourdon, procureur-général de Sa dite Majesté en ce dit pays, des sieurs François Bissot et Jean Guyon, sieur du Buisson, de la dame Hélène des Portes, femme du sieur Morin, belle-mère de la dits future. Guillemette-Marie Hébert, veuve de feu sieur Couillard, tante, Marguerite Couillard, veuve de feu sieur Macard, et dame' Anne Gaigner, femme du sieur Bourdon, — reconnurent et confessèrent avoir fait les

traité et promesses de mariage qui s’ensuivent .

. sous le régime de la communauté de biens, suivant la

Coutume de Paris . . .

Lu contemplation duquel futur mariage, et pour reconnaissance des services du dit futur époux, le dit seigneur de Tracy a donné au dit futur époux la somme de huit cents livres en louis, pistoles d’or et autres monnaies .

“ Fait et passé au dit Québec, en l’hôtel du dit seigneur de Tracy, après midi, le dizième jour de janvier mil six cent soixante-sept, en la présence des personnes ci-dessus mentionnées, qui ont signé, de ce interpellées suivant l’ordonnance. ”

Le mariage fut célébré le lendemain, 11 janvier 1607, par Messire Morin, parent de l’épousée, le premier des prêtres canadiens dans l’ordre chronologique.

DOMINATION FRANÇAISE

barquées. “ C’était pour les Français élevés dans le pays, dit M. Fer! and, un spectacle nouveau et merveilleux que celui de cinq ou six cents hommes de troupes régulières, précédés de la musique guerrière, défilant sous leurs drapeaux et manœuvrant avec un ensemble dont on n’avait pas l’idée au Canada. . . . La plupart des officiers appartenaient à la noblesse, et beaucoup d’entre eux se fixèrent dans le pays, au milieu de leurs anciens compagnons d’armes, lorsqu’une partie du régiment y fut licenciée. . . .

“.Mais ce fut surtout parmi les Sauvages que se manifesta l’admiration, à la vue d’une magnificence qu’ils n’avaient jamais rêvée dans leurs songes les plus brillants. Le camp des durons était encore dans Québec, placé sous la protection et à l’ombre du fort Saint-Louis ; aussi furent-ils les premiers à porter leurs présents et leurs paroles au Grand Ononthio. . . .

“ Bientôt après, plusieurs navires arrivèrent de France; un des premiers passagers qui parut à Québec fut le procureur-général Bourdon ; il avait sous ses soins quelques biles choisies par les ordres de la reine. ... \ ers la mi-

août. deux navires entrèrent dans la rade de Québec, chargés chacun de quatre compagnies de Carignan-Salières. Avec ces troupes étaient M. de Salières, colonel du régiment, et M. DuBois, aumônier ; en septembre, trois navires apportèrent huit autres compagnies, M. de Courcelles, nommé gouverneur du pays, et M. Talon, intendant pour le roi ; enhn, le deux octobre, arriva de Normandie un navire portant cent trente hommes de travail, tous en bonne santé, quatre-vingt-deux biles, dont cinquante venaient d’une maison de charité de Paris, ou elles avaient été très bien instruites, et une excellente cargaison pour la campagne et les communautés.

“ Le nombre des personnes venues de h rance pendant

cette année, était presque aussi considérable que toute la population française déjà résidante au Canada. Soldats, marchands, colons, tous comptés, formaient plus de deux mille âmes ; et les vingt-quatre compagnies de Carignan, renfermant en moyenne un peu plus de cinquante hommes chacune, donnaient en tout douze à treize cents soldats ” h

Le lieutenant-général, le gouverneur et l’intendant étaient, au témoignage de la Mère Juchereau de Saint- Ignace, doués de toutes les qualités que l’on pût souhaiter. “ Ils avaient tous trois une taille avantageuse et un air de bonté qui leur attirait le respect et l’amitié des peuples ; ils joignaient à cet extérieur prévenant beaucoup d’esprit, de douceur et de prudence, et s’accordaient parfaitement pour donner une haute idée de la puissance et de la majesté royales ; ils cherchèrent tous les' moyens à former ce pays et y travaillèrent avec une grande application : cette colonie, sous leur sage conduite, prit des accroissements merveilleux.”

Les jeunes filles envoyées de France en 1G65 avaient été bien choisies, de même que celles qui furent envoyées les années suivantes ; un certain nombre de ces dernières, au témoignage de Talon, étaient de quelque naissance 1 2.

Les temps de privations, d’angoisses, de luttes incessantes et de souffrances inouïes, connus dans l’histoire sous le nom de “ temps héroïques du Canada,” étaient passés ; — non pas que la valeur et l’héroïsme dussent cesser de se produire, mais parce que ces vertus suréminentes ne devaient plus être les vertus de tous et les vertus de chaque jour.

1 Cours cl’Histoire du Canada.

2 Archives de Paris.

DOMINATION FRANÇAISE

La. liste des familles qui quittèrent le “ royaume des lys’’ pour venir s’établir dans la Nouvelle-France durant la première moitié du dix-septième siècle, forme le livre d’or de la nation canadienne. Ce sont ces familles surtout qui ont été à la peine ; il est juste qu’on le reconnaisse et qu’elles soient à l’honneur.

Québec, qui venait de recevoir le nom de “ ville,” présentait, en 1665, un aspect des plus pittoresques : “ ses édifices religieux en assez grand nombre et de belles dimensions ; le château Saint-Louis assis comme par enchantement- au dessus du port ; les soixante-et-dix . maisons pierrotées des Français, groupées de distance en distance sur le haut du vieux rocher ; tout était de nature à prévenir favorablement l’étranger. Ajoutons à cela les arbres séculaires qui ombrageaient en tout lieu les habitations des Français, et le wigwam solitaire qui, perché ça et là, mêlait ses grâces sauvages à la variété du tableau ” h

La population franco-canadienne “ reçut une vitalité toute nouvelle par l’arrivée de ce fameux régiment de Carignan, dont l’histoire du pays, comme nos vieilles traditions, nous ont tant de fois redit les beaux faits d’armes.

“ Ces quatre-vingts officiers en brillant uniforme jetaient un grand éclat dans le pays. Cependant on leur laissa peu de loisirs. . . . car il fallut bientôt venir à la réalité de leur mission ” 1 2 3.

L’un des vaisseaux récemment arrivés de France avait amené douze chevaux pour l’usage de la colonie. Le roi en avait fait expédier vingt, mais huit étaient morts pendant la traversée, qui avait duré plus de trois mois -

1 Annales des Ursulines de Québec.

2 Idem.

3 “Nous trouvâmes ce navire extrêmement embarrassé par 18 cavales et 2 étalons des harnois du Roi et dont les foins pour les nour-

Les Hurons, campés près du fort Saint-Louis, furent étonnés de voir des caribous si bien apprivoisés ; car, à l'exception d’un cheval envoyé à Québec vingt ans auparavant et dont les “ habitants ” avaient fait présent à M. de Montmagny, aucun animal de cette race n’avait jamais été vu en Canada.

Nous ne suivrons pas M. de Tracy dans sa victorieuse expédition de 1666 contre les Iroquois, mais nous ferons ici mention du -défilé de sa petite armée sous les murs du fort Saint-Louis au moment du départ. Ce corps d’élite, formé par M. Talon, était composé de six cents soldats, tirés de • différentes compagnies, de six cents Franco-Canadiens et de cent Sauvages, algonquins et hurons, soit treize cents hommes en tout. Il se mit en mouvement le 14 septembre, le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix, d’après le désir formel de M. de Tracy.

La troupe étant prête à partir, le lieutenant-général invita l’un des chefs iroquois retenus prisonniers au fort Saint-Louis à venir la voir défiler. Lorsque le chef agnier aperçut cette petite armée, qui lui paraissait formidable, et lorsqu’il la vit manœuvrer avec une précision et un ensemble qui, pour lui, tenaient du prodige, il fut frappé d’admiration et ne put retenir ses larmes. Mais s’il ne douta pas de la défaite des hommes de sa nation, il ne douta pas non plus de leur courage : “ Ononthio, dit-il à M. de Tracy, nous sommes perdus ; mais notre perte coûtera cher ; notre nation se défendra jusqu’à l'extrémité

rir occupaient toutes les places ; clans l’entrepont étaient quatrevingts filles d’honneur pour être mariées à notre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec équipage formaient une arche de Noé. Xotre traversée fut assez heureuse quoiqu’elle durât trois mois et dix jours pour arriver au dit Québec. ” (Journal de Jean Doublet.)

DOMINATION FRANÇAISE

et il périra beaucoup cTe tes jeunes gens. Je te demande seulement de protéger ma femme et mes enfants.”

Au retour de cette expédition, nous retrouvons AI. de Tracy prenant part à une procession de reliques précieuses, entre autres les reliques de saint Flavien et de sainte Félicité, données à l’Eglise du Canada par le souverain pontife Alexandre VII, en 1662, et qui sont conservées aujourd'hui dans la basilique Notre-Dame de Québec.

“ Il ne s'est point encore vu dans ces contrées une si belle cérémonie, écrivait la vénérable Mère Marie de l’Incarnation. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chape, chasuble et dalmatique. Comme il fallait porter les reliques dans les quatre églises de Québec, nous eûmes la consolation de voir cette magnifique cérémonie. AI. de Tracy, vice-roi, AI. de Courcelles, gouverneur, AI. Talon, intendant, et l’agent de la Compagnie, AI. LeBarrois, portaient le dais ; les plus élevés en dignité d'entre les ecclésiastiques portaient les quatre grandes châsses sur des brancards magnifiquement ornés et environnés d’un grand nombre de flambeaux. La procession sortant d’une église y laissait une châsse. La musique ne cessa point, tant dans les chemins que dans les stations. Dans la Chapelle du Château, où l’on avait préparé un beau reposoir, les saintes reliques furent saluées par plusieurs décharges générales d’artillerie. Alonseigneur suivait les saintes reliques et la procession en ses habits pontificaux. Je n’aurais jamais osé espérer de voir une si grande magnificence dans l’Eglise du Canada, où, quand j’y suis venue, je n’avais rien vu que d’inculte et de barbare. ...”

Lorsque Algr de Laval, Ai. de Tracy ou AL lalou se rendaient au château, la garde du fort présentait les armes et les tambours battaient au champ. Dans les grandes

SG

Page 1