‹ Le fort Jacques-Cartier et la Petite-Hermine [microforme]Chapitre 10 sur 17 · PEUX. DA · texte numérisé non relu

PEUX. DA

choix des disciples de saint Ignace. Se basant sur le témoignage de Champlain, presque tous nos historiens s'accordent à fixer le couvent des jésuites à l'embouchure de la rivière Lairet. Il résulte de là que l'opinion la plus accréditée veut que le fort Jacques-Cartier ait été érigé à cette même embouchure. Qu'il nous soit permis de signaler ces autorités qui, se corroborant les unes les autres, ne peuvent être rejetées sans de très graves raisons.

L'abbé Ferland dit que les jésuites choisirent (en 1625) pour y placer leur établissement, un endroit très agréable. ‘“ C'était, ditil, une pointe formée par la jonction de la petite rivière Lairet avec la Saint-Charles et alors connue, selon Sagard, sous le nom de Fort Jacques-Cartier (1).

Le Père Martin, jésuite, a écrit dans sa Biographie du P. Isaac Jogues, premier apôtre des Iroquois: “ Notre-Dames-des-Anges, sur le bord de la rivière Lairet, près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence des Pères jésuites. C’est là qu'en 1535, le grand explorateur du Canada, Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis marins (2).”

Le même Père jésuite écrivait quelques années plus tard dans sa Biographie du P. de Brébeuf, en parlant de la résidence de Notre- Dame-des-Anges : “ Ce lieu portait le nom de Fort Jacques-Cartier, en mémoire de ce navigateur célèbre, qui l'avait illustré quatrevingt-dix ans auparavant par son courage et sa piété.... Il était situé tout près du couvent (des récollets), mais de l’autre côté de la rivière Saint-Charles, au point où le Lairet lui verse le tribut de ses eaux (3).”

Dans la Relation du P. Bressany, traduite et annotée par le P. Martin, nous trouvons la note suivante: “En 1626, les jésuites avaient formé leur première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive droite de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière Saint-Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de Ventadour, sous le nom de seigneurie de Notre- Dame-des-Anges. Ce lieu portait encore le nom de Fort de Jacques- Cartier, parce qu'en 1535, il avait été obligé d'y hiverner. On y voit encore quelques ruines de l’ancienne maison des jé su

L'abbé Faillon dit expressément que le nom de Jacques-Cartier

: (1) Ferland, Fist, du Canada, 1 p. 217.

(2) Martin. Vie du P. Fogues, (3) Martin, Vie du P. Fde Brébeuf, p. 26, (4) Relation de la N. France, p. 15, en note.

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donné autrefois à la rivière Lairet, confirme la vérité de son hivernage dans ce lieu et prouve aussi que là avait été construit le fort de bois dont parle Champlain.

Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Cartier (1), parlant du fort Jacques-Cartier, s'exprime ainsi: “On aperçoit: encore aujourd'hui (1843) sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière Saint-Charles, des traces visibles de larges fossés ou espèces de retranchements.”

Nous pourrions ajouter l'opinion de plusieurs écrivains de nos jours, tels que MM. Myrand, Pope, qui rejettent, comme nous, les conclusions des archéologues de 1543, pour s’en tenir aux versions du P. Martin, de Ferland et de Faillon. L'ancien recteur du coilège Sainte-Marie, si bien renseigné d'ordinaire, écrivant sur un sujet où la Compagnie de Jésus se trouvait concernée, a dû prendre toutes les précautions pour ne pas froisser la vérité. Cet éminent jésuite avait peut-être par devers lui, quand il racontait la vie du P. de Brébeuf et celle du P. Jogues, des documents que nous ne possédons pas, et nous savons qu’il en existe encore de très précieux, qui sont restés à la seule disposition des religieux de son Ordre.

Le Frère Sagard dit bien que le couvent des récollets était à sept ou huit cents pas du fort Jacques-Cartier, mais sans entrer dans plus de détails. Cela se conçoit facilement, vu que ce religieux ne pouvait parler du couvent des jésuites qui n'existait pas encore lors de son voyage en Canada. Sagard arriva à Québec, la veille de la Saint-Pierre de l’année 1623. Dix-huit jours plus tard, il disait adieu à ses confrères du couvent de Saint-Charles pour aller s’enfoncer dans la forêt, dirigeant sa course vers le pays des Hurons où il devait passer l'hiver. Le 16 juillet de l’année suivante, il revenait à Québec pour n’y séjourner que pendant un mois. De fait, il en repartait le 15 août avec Champlain, le P. Irénée Piat, et quelques autres Français, et, rentré en France, il courut s’enfermer dans son couvent de Paris. Durant son séjour dans la Nouvelle- France, le Frère Sagard avait recueilli des notes sur tout ce qu'il avait vu au milieu des tribus huronnes. C'était un observateur avide de renseignements, et, s’il n'eut été rappelé par ses supérieurs, il avait l'intention de pousser ses courses aventureuses de l’autre côté de la mer Douce. Mais l’obéissance le fit retourner dans sa.

(1) Appendice, nofe 2, p. 109,

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patrie, et, une fois confiné dans sa cellule, il mit ses notes en ordre, et les publia dans deux ouvrages différents de titre, mais presque identiques quant au fond. L'un est l’histoire du pays jusqu’à la prise de Québec par les Kertk, en 1629. L'auteur y raconte une foule d'événements dont il n’a pas été témoin, et l'écrivain qui veut écrire d’après ce qu'il dit, a besoin d'exercer un vigilant contrôle, L'autre s'intitule Le Grand Voyage au pays des Hurons. Le privilège royal, en date du 21 juillet 1632, indique qu'il parut le premier, tandis que l'Histoire du Canada ne semble avoir été terminée qu'en 1634 C'est dans ce dernier ouvrage que l’on trouve cette allusion au fort Jacques-Cartier.

Le Frère Sagard n’a donc écrit avec connaissance de cause que des événements qui se sont passés chez les Hurons, de l'été de 1623 à l'été de 1624, et durant les quelques semaines qu'il avait vécu au couvent de Saint-Charles. Quant au reste, il a dû puiser dans Champlain, dans Lescarbot, et même beaucoup dans les Relations de 1626, 1632 et 1633. Harrisse dit que son “ Histoire est d’une lecture aussi difficile qu'ingrate, et qu'on s'explique le peu d'usage qu’en ont fait les historiens du Canada (1).” Aussi ne faut-il pas trop s’en rapporter à ce qu'il dit, même au sujet des Hurons, dont il ne put apprendre le langage que d’une manière très imparfaite.

Cette petite esquisse biographique et bibliographique terminée,

‘revenons aux sept ow huit cents pas que le Frère Sagard fixe comme

limite de l’espace qui séparait le couvent des récollets du fort Jacques-Cartier. Les avait-il comptés lui-même (2) ? Evidemment non, puisque, durant les cinq ou six semaines qu’il passa dans son couvent de Saint-Charles, il n'avait que faire de mesurer un parcours qu’il lui eût été parfaitement oiseux de faire, sans compter les diffcultés d’un trajet par eau età travers une forêt vierge. Quant aux Jésuites, ils n'étaient pas encore arrivés au pays, et, conséquemment, ce ne pouvait être dans le but d'aller les visiter. D'où il suit que le

(1) Pibliographie, p. 75.

(2) M. De Caze ayant d’abord annoncé que le Frère Sagard vint à Québec en 1626, au lieu de 1623, rien de surprenant qu’il ait essayé ensuite de tirer un argument en sa faveur, en faisant voyager Sagard de son couvent de Saint-Charles au monastère des jésuites qui n'existait pas, Voici ce qu’il dit: ‘ Quel moyen plus pratique le Frère Sagard aurait-il employé pour mesurer les distances à travers un pays évidemment boisé à cette époque, et comment pourra-t-on croire que, se servant de ce moyen généralement usité alors, il ait pu commettre une erreur aussi considérable dans l’apprécia. dion d'un parcours qu'il devait souvent avoir l'occasion de faire.”

témoignage du Frère Sagard avec ses sept ou huit cents pas ne vaut guère la peine qu'on s’y arrête.

Mais sur quelle autorité se basait-il pour écrire de l4 sorte ? Parlait-il seulement par ouï-dire ? C’est assez probable, puisque aucun historien de son temps ne mentionne cette distance, Champlain dit: bien que le fort Jacques-Cartier était à une lieue de l'habitation de la basse-ville. Mais cette supputation n’a aucune portée relativement à la thèse que nous soutenons, car Champlain ne faisait que des calculs approximatifs ; que l’on place le fort à l'endroit que l'on voudra, au ruisseau Saint-Michel ou à la rivière Lairet, on reste encore en deçà de la lieue, au moins telle qu'on la comprend aujourd’hui. En ce temps-là, la lieue terrestre était plus courte que la nôtre, et le fait est qu’en faisant le trajet de l'habitation à l’un des deux ruisseaux au moyen d'une chaloupe, il y a bien près d’une petite lieue.

Quelle est donc la véritable distance entre l'hôpital-général actuel (site du premier couvent des récollets) et l'embouchure du ruisseau Saint-Michel ? Est-ce sept ou huit cents pas? Sagard ne sait pas au juste, puisqu'il n'ose s'arrêter ni à l’une ni à l’autre des supputations. Pourtant l'écart en vaut la peine, puisque cent pas représentent au moins 250 pieds, c’est-à-dire près d’un arpent et demi. C’est déjà beaucoup, quand il s’agit de pré-

.ciser un mesurage qui ne porte que sur une dizaine d'arpents. Mais. admettons 800 pas, avec ceux qui, forts du texte du Frère Sagard, veulent à tout prix placer le fort Jacques-Cartier à l’embcuchure du ruisseau Saint-Michel ; car, disent-ils, il y a beaucoup "lus de 800 pas entre la rivière Lairet et l'hôpital-général. C’est vrai, mais jamais on ne nous persuadera que cette différence soit tellement appréciable à l'œil, que le religieux ait pu la calculer mathématiquement en pas, surtout quand il lui fallait tenir compte d’une rivière et d’un bois de haute futaie.

Un exemple va nous faire comprendre combien il est difficile de mesurer à l’œil les distances même médiocres. L'autre jour nous étions quatre qui nous dirigions vers Stadacona, par la rue de la Couronne. Vers la rue du Roi, l’un de nous, s adressant aux autres, leur dit: “ Voyez-vous là-bas ces arbres au détour de la rue de la Couronne, en face des usines du chemin de fer du Nord. Quelle est, pensez-vous, la distance en pas d'ici à ces arbres? cent-dix, dit l’un ; cent soixante-quinze, deux cents, et puis trois cents, continuèrent les deux autres. Le trajet se fit au pas militaire, et quand

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nous eûmes franchi l’espace désigné, nous avions compté deux-centquarante pas. C'est-à-dire que tous les quatre nous nous étions trompés. Supposez que le parcours eût été de huit cents à mille pas, vous voyez d'ici l'écart.

Voilà un exemple frappant de l'erreur à laquelle on s'expose à vouloir calculer les distances d’une façon approximative, même à l'aide de points de repère, avantage dont le Frère Sagard était privé.

Le bon religieux n’a donc pas eu la prétention de donner un mesurage précis, quand il a écrit ainsi. Son témoignage n’a pas d’autre valeur que celui d’un homme qui, passant près d’une chute, d’une tour ou d'une montagne en évalue la hauteur à peu près. Quelque bien exercé que son œil puisse être, il se trompera neuf fois sur dix, soit en plus, soit en moins, comme le prouve l'exemple suivant tiré de l'Histoire du Canada du Frère Sagard. En arrivant à Québec, il aperçoit la chute Montmorency : “ Elle tombe, dit-il, avec grand bruit et impétuosité de 20 ou 25 brasses de haut dans le fleuve” Evidemment Sagard n'avait pas le compas dans l'œil, puisque ladite chute tombe d’une hauteur de 240 pieds ou 40 brasses, c’est-à-dire le double de son caleul.

Nous avons amplement prouvé que le texte de Sagard n’est pas une preuve à l'appui de ceux qui soutiennent que le fort Jacques- Cartier devait être à l'entrée du ruisseau Saint-Michel, à cause de sa plus grande proximité du couvent des récollets.

Nous avons surabondamment établi que le petit vaisseau tiré du lit du ruisseau Saint-Michel en 1843, n'était pas la Petite-Heymine.

De plus il ressort du texte même du Brief Ré ‘+ que le havre dit havre de Sainte-Croix dut être choisi par Jacques Cartier pour y placer ses navires à sauveté.

Donc, la théorie de M. Hamel, ressuscitée en 1890 devant la Société royale, devra rester dans le domaine des hypothèses, et ceux qui n’y ajoutent pas foi, —et c'est le plus grand nombre—ont pour eux toutes les chances d’être dans le vrai.

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