‹ Le fort Jacques-Cartier et la Petite-Hermine [microforme]Chapitre 8 sur 17 · LA CONCLUSION DU RAPPORT DE LA COMMISSION ARCHÉOLOGIQUE DE SAINT-MALO · texte numérisé non relu

LA CONCLUSION DU RAPPORT DE LA COMMISSION ARCHÉOLOGIQUE DE SAINT-MALO

Les archéologues de Saint-Malo terminent leur rapport comme suit :

“ Les membres de la commission, avant de se séparer, émettent le vœu que M. le Maire de Saint-Malo veuille bien assigner un local spécial pour le placement de ces précieux débris échappés à l'oubli des temps après plus de trois siècles d'abandon. A défaut d'un monument semblable à celui que les Canadiens reconnaïssants viennent d'élever à la mémoire de notre célèbre compatriote, ces débris, qui réveillent un religieux souvenir, rappelleront sans cesse aux générations malouines la gloire de Jacques Cartier et celle du pays où il naquit”?

Après avoir déclaré que les pièces en fer soumises à son examen, ététent de la même forme que celles de la construction navale contemporaine ; après avoir exprimé son étonnement de leur bon état de conservation, indice d’une fabrication assez peu éloignée ; après avoir tout bonnement constaté que les bois de la coque étaient de telles nature et apparence, sans même dire s'ils provenaient des forêts de la France ; enfin, après avoir déclaré que ce vaisseau devait être plat, la commission demande de réunir tous les objets, auxquels elle est impuissante à attribuer un âge quelconque, pour en ériger

une sorte de monument à la mémoire de Jacques Cartier. Il ne valait pas la peine de soumettre chacune des pièces à un examen

aussi minutieux, puisque l’on devait fatalement arriver à une conclusion toute prévue d'avance et contenue en germe dans le discours de M. Cunat,.

En présence des matériaux soumis à l'étude des archéologues de Saint-Malo, n’est-on pas autorisé à se demander s'ils auraient pu porter .un jugement, nous ne dirons pas impartial, mais conforme aux données de la science si difficile des monuments et des arts des temps passés? car, il paraît qu'aujourd'hui même, malgré les progrès que l'archéologie navale à faits depuis cinquante ans, il serait: téméraire de vouloir établir une différence entre une courbe du XVIe

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siècle et une autre du XVIIe, Les changements de conformation de cette pièce de charpente ne furent pas assez prononcés pour permettre de fixer un âge qui dépasse l’approximation. Aussi les antiquaires français se sont bien donné de garde de compromettre leur science en abordant un terrain où il leur eût été si facile de s’égarer. Supposons qu'après avoir tout bien pesé, ils aient déclaré que ces débris appartenaient à l’époque où Cartier voyageait au Canada, est-ce que nous ne pourrions pas leur opposer cette objection : “ Vous dites que ce fond de navire était contemporain de votre compatriote Jacques Cartier ; mais vous ne pouvez pas ignorer qu’un vaisseau, surtout s’il est construit en chêne, peut facilement atteindre une durée de cinquante ans. Quel âge pouvait avoir la Petite-Hermine l'année de son abandon dans le havre de Sainte-Croix ? Elle devait n'être plus jeune, puisque le grand nawvi-

&ateur préféra ramener en France l'£Zmérillon qui jeugeait 20 ton-

neaux de moins. Or,ilest avéré que la vieillesse, pour certains vaisseaux, équivalait alors à 40, 50 ou 60 ans. Ainsi la Salamandre, qui avait fait le voyage des terres neuves en 1579, portait Pont- Gravé lorsqu'il vint à Québec, en 1621, c’est-à-dire 42 ans plus tard. Le Don-de-Dieu, qui transporta Chauvin à Tadoussac, en 1600, vint à Québec en 1621, et, quand Chauvin en devint acquéreur, ce vaisseau n'était pas neuf, et l’histoire ne dit pas que, vingt-et-un ans après, le Don-de-Dieu fût hors de service.

À cette époque reculée la construction navale ne se transforma

que très insensiblement. Il y avait des galions du temps de Cham-

plain, de même que du vivant de Cartier. S'ils différaient pe: :-être, c'était plutôt par les dimensions que par la forme. Aïnsi peut-on dire des vaisseaux français en général, surtout de ceux qui venaient aux terres neuves et au Canada, de fabrication normande et bretonne pour la plupart, bateaux de pêche ou de traite, de faible tonnage. Les seuls vaisseaux marchands pouvaient atteindre un tonnage

de 200 à 400 tonneaux : mais ceux-là étaient la grande exception, car

la moyenne ne dépassait guère 100 tonneaux de mer, ou 2,000 livres à 16 onces la livre, poids de marc, le tonneau représentant un espace de 42 pieds cubes. Ces navires marchands avaient en même temps des allures guerrières: tout navire, à cette époque, était plus ou moins corsaire.—Jacques Cartier est quelquefois appelé le Corsaire malouin.

Nous croyons donc que l’Hermine, négligée par le découvreur du Canada, pouvait remonter au siècle précédent, c’est-à-dire au XVe;

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et que les vaisseaux du temps de Champlain, pour une raison du même ordre, à la dernière moitié du XVIe siècle, c'est-à-dire à une époque assez rapprochée de celle de l’illustre navigateur malouin, D'où il suit que les vaisseaux qui parcouraient les mers atlantiques aux débuts de la colonie, participaient à la fois dans leur construction du caractère des deux siècles. Le même raisonnement peut s'appliquer’ à toutes et à chacune des époques qui ont suivi. Voilà pourquoi les archéologues français n'auraient pu porter un jugement précis, catégorique, sans s'exposer à la critique.

Ainsi done, toute cette histoire de la découverte de la Petite-Hermine, intéressante à cause du personnage auquel elle se trouve liée, n'a abouti à d'autre résultat que de rectifier les idées qui avaient cours en 1843 au sujet du:lieu où Jacques Cartier avait passé l’hiver de 1535-36. Nous avons vu que l’on s’en rapportait encore à Charlevoix qui l'avait placé à l'embouchure de la rivière Jacques- Cartier, dix lieues plus haut que Québec. Quant au lieu précis, bien que ceux qui en ont écrit en 1843 et 1844, ne disent pas que ce fut plutôt au ruisseau Saint-Michel qu'au Lairet, il paraît que l'opinion était favorable au premier, à cause de la trouvaille qui venait d'y être faite.

M. Berthelot avait d’abord hésité dans son choix : “Si l’on m’eut consulté, dit-il, on n'aurait pas posé cette croix avec l’inscription au devant de l'hôpital de la Marine, mais à l’entrée d'une de ces petites rivières dont nous avons parlé (la Lairet et le ruisseau Saint-Michel) ou, peut-être, en désespoir de cause, auprès de ces pierres, restes d’une cheminée de la maison qu'habitaient autrefois nos savants Pères jésuites.” Comme on voit, M. Berthelot aurait d'abord accepté indifféremment l'entrée de la rivière Lairet ou du ruisseau Saint-Michel pour y placer la croix que nos ancêtres avaient érigée en face de l'hôpital de la Marine, imbus qu'ils étaient de l’idée que Jacques Cartier avait opéré son premier débarquement sur cette partie de la pointe aux Lièvres, et non pas dans le but de faire crcire que le découvreur avait hiverné à cet endroit. Cette croix fut plantée en 1835, huit années avant la découverte du débris de navire. Mais, après cet événement, M. Berthelot modifia ses idées, et dit dans un discours prononcé devant la Société de discussion : “ Mais, maintenant, convenons que cette croix devrait être placée sur l’éminence qui est au nord de l'endroit où étaient les restes de la Petite- Hermine.” C'était logique, à son point de vue: mais il falluit s’assurer d’abord si c'était bien la Petite-Hermine que l'on avait trou-

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vée, et, en supposant que ce fût le cas, si elle n'avait pas été transportée à l'endroit de sa découverte ou par les sauvages ou par les marées. L'une ou l’autre de ces suppositions n’eût pas péché contre les règles de la vraisemblance.

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