APRÈS L' INVASION GAULOISE
Aius Locutius. — Pendant l'incendie de Rome par les Gaulois, tous les monuments du Forum avaient sans doute été détruits. On décida que les temples encore debout qui avaient été au pouvoir de l'ennemi seraient augurés de nouveau et purifés, que les autres seraient reconstruits, et que, dans les livres sacrés, les duumvirs rechercheraient les antiques formules de purification. Ce fut un remords qui inspira la première construction élevée près du Forum après le désastre. Les Romains reconnurent que le dieu dont ils avaient méconnu les ordres transmis par M. Cæditius, les avait justement punis. On lui érigea, sur la via Nova, là où il avait été entendu, un temple ou plutôt un autel, et, comme on ignorait qui il était, on l'appela Aius Locutius, c'est-à-dire celui qui a parlé.
Délivrés de l'ennemi, les Romains retournèrent à leurs discordes, et, de nouveau, le Forum devint un champ de bataille entre citoyens.
Le projet de transporter à Véies toute la population et d'abandonner les ruines de Rome, souleva une vive émotion. Malgré les efforts de Camille, la loi aurait peut-être été votée. Mais, pendant que le sénat en délibérait dans la Curia Hostilia, des troupes vinrent à passer sur le Comitium et un centurion donna cet ordre : « Porte-enseigne, plante l'enseigne; nous serons très bien ici. » Les sénateurs l'entendent et, se précipitant hors de la Curie, s'écrient : « Nous en acceptons l’augure. » Le projet de loi est rejeté;
Rome restera la où elle a été fondée. Aussitôt on se mit à rebâtir.
Le temple de la Concorde. - Les plébéiens réclamaient pour leur ordre un des deux consulats. Vivement combattues par les patriciens, les lois liciniennes, qui proposaient de leur donner cette satisfaction, ne passèrent pas sans de graves désordres. Au milieu
d'un tumulte plus violent que tous ceux que le Forum avait vus jusqu'alors, Camille,
ERORUMNROMAIN
avant d'entrer à la Curie, élève les mains vers le temple de Jupiter et promet que si un vote favorable du sénat ramène la paix entre les citoyens, il élèvera un temple à la Concorde. Le sénat vota la loi et, dés le lendemain, décréta l'érection du temple voué par Camille. On le construisit près de la prison, au pied du Capitole, au-dessus du Vulcanal. Son vaste portique, large de vingt-quatre mètres, profond de douze, ouvrait sur une cella plus large que n'est d'habitude la cella des temples; elle avait en effet vingt-trois métres de profondeur sur quarante-deux de largeur. L'édifice est rasé au niveau du sol ou peu s'en faut, mais on a trouvé, en le déblayant, de beaux débris d'architecture, entre autres une magnifique corniche transportée au musée du ‘Tabularium. Au douzième siècle, le temple était presque intact et nous avons le récit d'un témoin oculaire, Poggio Bracciolini, qui, au commencement du quinzième siecle, assista à l'effondrement de son portique. Toute la cella était entourée d'un portique intérieur; on y voit encore les bases de deux grandes statues et un beau seuil en marbre d'Afrique qui a conservé les trous des gonds de la porte. Des inscriptions votives à la déesse Concorde ont attesté l'exactitude de l'attribution.
Voué en 367 avant Jésus-Christ, le temple fut dédié à une époque inconnue. Le faite était couronné d'une Victoire que la foudre renversa en l'année 211. Apres la défaite et la mort de C. Gracchus, le sénat décréta que le temple serait reconstruit par Opimius. Mécontent de la défaite de Gracchus, le peuple le fut plus encore de voir un monument que Camille avait voué à la suite d’une victoire des plébéiens, relevé comme témoignage du triomphe de l'aristocratie, et, pendant la nuit, une main inconnue écrivit au-dessous de l'inscription du temple ces mots : « La Discorde élève ce temple à la Concorde. » Sous le règne d’Auguste, le 1% janvier de l'an 7 avant Jésus-Christ, le sénat chargea Tibère de reconstruire une fois de plus le temple avec les dépouilles des Germains. L'édifice fut, comme le temple de Castor, dédié par Tibère au nom de son frère Drusus et au sien, le 16 janvier de l'an 10 aprés Jésus-Christ. Un manuscrit très antique nous a conservé une copie de l'inscription, qui, encore en place à cette époque, fait mention d'une restauration postérieure à celle de ‘libère, probablement celle de Dioclétien après l'incendie de Carinus.
Le temple de la Concorde était orné d'œuvres d'art qui en faisaient un magnifique musée; on y voyait une statue de Vesta que Tibère avait contraint les habitants de Paros à lui vendre. L'autel était un don de Livie, et aussi une sardoine renfermée dans une
corne d'or; c était, disait-on, la pierre de cette bague que Polycrate, tyran de Samos, avait
jetée dans la mer pour désarmer la Fortune et retrouvée sur sa table, dans le ventre d’un
poisson. On conservait aussi dans ce temple quatre éléphants en obsidienne; des peintures de Zeuxis, Théodoros, Nicias: des statues de Baton, Euphranor, Niceratus, Piston, Sthennis.
Grâce à l'emplacement d'où il dominait le Forum, au voisinage de la Curie, le
temple de la Concorde eut, dans les luttes politiques de Rome, une importance égale
à celle du temple de Castor. Le sénat y tint souvent des séances orageuses pendant que la foule surexcitée venait manifester sur les degrés. C'est à l'une de ces séances que Cicéron prononça sa quatrième Catilinaire. Dans la première, au temple de Jupiter Stator, où se tint la séance du 7 novembre 63 avant Jésus-Christ, Cicéron avait dévoilé les projets de Catilina, et, sans cependant obtenir l'aveu auquel il espérait le contraindre, l'avait amené à quitter Rome. Dans la seconde Catilinaire, le lendemain, aux Rostres, le grand orateur raconte au peuple la séance de la veille, et dément le bruit que Catilina est réellement parti pour l'exil. Le matin du 2 décembre, dés l'aube, Cicéron, ayant convoqué le sénat à la Curie, lui avait apporté les preuves écrites de la conjuration; le soir, il monte à la tribune, et, dans sa troisième Catilinaire, expose au peuple ce qui vient de se passer. Le 3 décembre, il réunit le sénat au temple de la Concorde. Revêtu de pouvoirs extraordinaires et du droit d'agir pour le salut de l'État, Cicéron redoute cependant la responsabilité et, pour ne pas condamner lui-même, veut obtenir une sentence du sénat. Tout faillit échouer après le discours de César qui affecta de traiter Catilina et ses complices non comme des criminels, mais comme des hommes politiques, laissant entrevoir, avec un retour possible de la fortune, la crainte des représailles. Ce ne fut pas la quatrième Catilinaire qui entraina la sentence, mais la vigoureuse réponse de Caton au discours de César. Les complices de Catilina furent condamnés à mort. « Pendant ce temps — c'est Cicéron qui parle — autour du temple de la Concorde étaient réunis des Romains de tous les ordres et de tous les âges; le Forum en était rempli, et tous les temples qui l'entouraient, toutes les avenues qui
conduisaient au temple de la Concorde ne pouvaient pas contenir la foule. » Lentulus,
Jun des conjurés, était détenu dans une maison du Palatin. Cicéron, entouré de quelques citoyens énergiques, alla l'y chercher, et, traversant la voie sacrée, puis l'aréa du Forum encombrées d'une foule souvent hostile, le conduisit à la prison et le remit entre les mains du bourreau avec ordre de l'exécuter immédiatement. Il agit de même à l'égard de Cethegus et, l'un après l'autre, de tous les conjurés; puis, étant revenu sur le Forum, il vit, mêlés à la foule, des parents et des amis des conjurés qui, ignorant la sentence rendue, attendaient anxieux et, malgré les apparences, espéraient encore. D'une voix forte, Cicéron s'écria : « Ils ont vécu. »
Quand, la nuit venue, Cicéron quitta le Forum pour retourner chez lui, presque tout le sénat lui fit escorte; la foule l’entourait, l'acclamait, l'appelant le sauveur, le second fondateur de la patrie; tout ce que Rome avait de citoyens grands et illustres marchait derrière lui; les femmes montaient jusque sur les toits pour voir ce magnifique
cortège; à mesure qu'il avançait, les maisons s'illuminaient jusqu'au faite.
Le Lacus Curlius. — En l'an 361 avant Jésus-Christ, soit par suite d'un tremblement
de terre, soit pour quelque autre cause, la partie centrale du Forum s'abima dans un
goullre d'une immense profondeur. On ne parvenait pas à le combler, quoique chacun cherchät à y apporter le plus de terre qu'il pouvait; et alors, par ordre des dieux. on se mit à chercher ce qui constituait la force principale du peuple romain, car, disait l'oracle, c'est cela qu'il faut sacrifier en ce lieu pour assurer à la république romaine des destinées éternelles. Un jeune guerrier de grand renom, M. Curtius, reprocha, dit-on, aux Romains leurs hésitations. Rome a-t-elle quelque chose qui soit supérieur aux armes et au courage? Puis, au milieu du silence, jetant les yeux sur le Capitole et les temples des dieux immortels qui dominent le Forum, les mains tantôt levées vers le ciel, tantôt abaissées vers les dieux manes et l'abime béant, il se dévoua. Monté sur son cheval richement harnaché, couvert de ses armes, il partit du temple de la Concorde et S'élança dans le gouffre. La multitude, hommes et femmes, jeta à l'envi sur lui des fruits et des offrandes et le gouffre se referma. C'est de lui plutôt que de Mettius Curtius, le soldat de Fitus T'atius, que le lac Curtius a tiré son nom.
Le lac desséché fut remplacé par un putéal situé au milieu du Forum. Chaque année, au Jour anniversaire de la naissance d’Auguste, les citoyens de tout ordre y laissaient tomber des monnaies pour le salut de l'empereur. Comme ceux qui avaient prodigué des offrandes à l'héroïque Curtius, ils continuaient, inconscients, le geste antique des ancêtres lointains qui jetaient dans le lac Curtius, avant qu'il fût desséché, des pièces de monnaie. C'était un usage chez les Romains de rendre ainsi un culte aux eaux sacrées. Un figuier, une vigne et un olivier ombrageaient le putéal; le peuple les
aimait et veillait à leur conservation.
La tribune ou les rostres : les rostres du Comitium. — On ne saurait fixer d'une manière précise à quelle époque le Forum fut doué d'une tribune aux harangues. Il est probable que ce fut entre la chute des décemvirs, 446 avant Jésus-Christ, et l'année 338. En l'année 446, en eflet, le peuple est encore convoqué au Vulcanal; en 338 la tribune existait certainement. Les deux consuls, Camille et Mænius, ayant conquis le Latium, obtinrent les honneurs du triomphe auxquels, chose rare encore, on ajouta, pour chacun d'eux, l'érection au Forum d'une statue équestre. Dans cette guerre, On avait pris aux Antiates leurs vaisseaux. On en détacha les éperons ou rostres, et on les fixa à la tribune aux harangues qui, à cause de cet ornement, fut dès lors appelée les Rostres (Rostra). Cette première tribune, que plus tard César déplaça, s'élevait sur les confins du Forum et du Comitium, prés du monument découvert sous le pavé noir. Elle était devant la Curie et à une petite distance, car Cicéron raille ces tribuns qui, pendant que le bücher de Clodius consumait la Curie, continuaient, de la tribune, à exciter le peuple, Jusqu'au moment où, incendiés eux-mêmes, ils furent obligés de vider les lieux. Consacrée par les augures, la tribune était un temple. Nous ne connaissons les Rostres
du Comitium que par une représentation conventionnelle qui figure comme type
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monétaire sur un denier de la famille Lollia. La plate-forme repose sur une série d'arcades; elle porte le siège du magistrat. Au-dessous, à chacun des piliers qui soutiennent les arcs, sont fixés les éperons des vaisseaux.
C'est à ces Rostres que se livrèrent, entre l'aristocratie et la démocratie, les combats incessants que nous ne pouvons exposer ici en détail, mais dont nous avons donné plus haut un aperçu général et, à plusieurs reprises, raconté des épisodes. Nous avons vu Cicéron y prononcer deux de ses Catilinaires ; c'est là qu'il plaida pour Milon, tandis que le Forum était occupé militairement, et que Pompée, du haut portique du temple de Saturne, surveillait les débats et les mouvements de la foule. A cette tribune, on exposa la tête d'Antoine, orateur et soldat, qui, par son éloquence, l'avait illustrée,
et, avec les dépouilles de l'ennemi, l'avait embellie. Le consul Cn. Octavius, que ses
amis pressaient de se sauver par une fuite encore possible, répondit que jamais un consul ne doit se dérober. Revêtu des ornements consulaires, assis sur la chaise curule, il ne se leva même pas quand arrivèrent les meurtriers, et, pour la premiere fois, on vit, suspendue aux Rostres, la tête d'un consul. De nombreuses têtes, celles des victimes
de Marius et des victimes de Sylla, y furent exposées, hideux trophées des luttes
politiques. Sylla lui-même y eut de splendides funérailles. Devant le cortège, on portait plus de deux mille couronnes dorées, fabriquées à la hâte, les offrandes des cités, des légions qu'il avait commandées, de ses amis personnels. Le deuil était conduit par les collèges sacerdotaux en costume et par les Vestales; tout le sénat, tous les magistrats avec leurs insignes, les chevaliers en grand apparat, les légions qui avaient combattu sous ses auspices, avec des enseignes dorées et des boucliers plaqués d'argent, venaient à la suite. Les musiciens, en nombre infini, faisaient entendre alternativement des airs attendrissants ou lugubres. Le sénat poussait des acclamations qui se prolongeaient, répétées par les chevaliers, puis par les soldats, enfm par le peuple. Les uns regrettaient vraiment Sylla; d'autres le redoutaient mort autant que vivant. Le cadavre fut exposé sur les Rostres; un orateur éloquent monta et prononça l'éloge, Faustus, fils du défunt, n'étant pas encore en âge. Enfin des sénateurs robustes portèrent, sur leurs épaules, la litière au champ de Mars, là où, jusqu'alors, les rois seuls avaient reçu la sépulture; et, devant le bücher, défilèrent les chevaliers et le reste de l’armée.
Sylla s'était fait ériger, devant la tribune, une statue équestre; elle fut enlevée après la bataille de Pharsale, en même temps que celle de Pompée. La tribune était ornée de plusieurs statues d ambassadeurs mis à mort pendant leur mission prés des souverains étrangers. C'était un usage de décerner cet honneur à tout Romain tué contre le droit des gens. On admirait encore près des Rostres une magnifique statue en bronze d'Hercule revêtu de la tunique de Nessus et expirant sur le mont Œta, chef-d'œuvre d'un artiste inconnu rapporté par Lucullus dans le butin et, plus
tard, réclamé à son fils par les édiles, pour le domaine public.
Augurée, la tribune était nécessairement de forme rectangulaire. Sa plate-forme devait avoir une certaine longueur, puisque, en y parlant, C. Gracchus marchait. Elle était située de telle sorte que l'orateur pouvait se faire entendre à la fois des patriciens sur le Comitium, et des plébéiens sur le Forum. Ce fut longtemps un usage que l’orateur parlât tourné vers le Comitium. Mais C. Gracchus où Licinius Crassus introduisirent l'habitude de se tourner vers le peuple comme vers le véritable sou-
verain.
Les Rostres du Forum. — Peu de temps avant sa mort, César transporta les Rostres du Comitium à l'extrémité ouest du Forum, à l'endroit où l'on en voit aujourd'hui
encore des restes considérables.