UN DISCOURS DE L'EMPEREUR À LA TRIBUNE DU FORUM
César fit relever, à la nouvelle tribune, les statues de Sylla et de Pompée renversées aprés la bataille de Pharsale. C'est, dit Cicéron, afin d'avoir le droit d'y rétablir les siennes. L'année même de sa mort, le sénat lui avait d'ailleurs voté deux statues aux Rostres, l'une avec la couronne civique. l'autre avec la couronne obsidionale. Aux statues des anciens Rostres transférées à la nouvelle tribune, il faut ajouter une statue équestre du jeune Octavianus, âgé de dix-neuf ans, et la statue du père de Vitellius; le sénat vota à Claude IT, aux Rostres, une statue en argent du poids de quinze cents livres sur une colonne, et, à l'empereur Honorius, une statue en bronze et en
argent. C'est à cette tribune que fut exposé, par Antoine, le cadavre de César.
Antoine siégeait à son tribunal, sur le Forum, quand Lænas lui apporta la tête et les mains de Cicéron. Il ne dissimula pas sa Joie, paya le prix convenu et, en plus, une gratification. On rapporte que, pendant son repas, Antoine fit placer devant lui la tête de Cicéron jusqu'à ce que ses yeux fussent rassasiés de ce spectacle. Longtemps, la tête du grand orateur demeura suspendue à la tribune entre ses deux mains clouées. La foule, habituée cependant à ces tristes spectacles, se pressait pour Vo Cicéron Tous pleuraient; et, tandis que chaque tête exposée n'apportait la douleur qu'à une famille et à un petit cercle d'amis, celle-ci mettait en deuil tout un peuple.
Entre les années 470 et 474 aprés Jésus-Christ, la tribune fut prolongée du côté de l'arc de Septime-Sévère par une construction en briques. On ; ajouta, pour faire suite à ceux des Antiates, quelques rostres de vaisseaux pris sans doute par les Romains aux Vandales de Genséric pendant la guerre de l'année 468. L'inscription attribue la construction de ce prolongement à Ulpius Junius Valentinus, préfet de Rome sous
Léon et Anthemius.
L'heure an Forum. — Ce même C. Mænius qui, étant consul avec Camille, vainquit les Latins et orna les Rostres des éperons des vaisseaux d'Antium, obtint, la même année, au Comitium, l'honneur d’une colonne, près du tribunal des friumoiri Capitales. Cette colonne eut une certaine célébrité. Elle servait en effet de point de repère pour indiquer l'heure, au temps où les Romains n'avaient encore ni cadrans ni horloges. La loi des Douze Tables ne prévoit que le lever et le coucher du soleil. Plus tard, on y ajouta l'heure de midi. Quand, du perron de la Curie, le crieur public apercevait le soleil entre les Rostres et la Græcostasis, il annonçait l'heure de midi. Il annonçait la dernière heure du jour, quand le soleil était descendu entre la colonne de Mænius et la prison. Si le soleil se cachait, on ne savait rien de précis. Cet état de choses dura
jusqu'a la première guerre punique.
L. Papirius Cursor, accomplissant un vœu de son père, établit, en 293 avant Jésus-Christ, un cadran solaire près du temple de Quirinus. Mais Pline lui-même semble reléguer ce fait dans la légende. Le plus ancien cadran historique fut apporté de Catane par M. Valerius Messala, après la prise de cette ville, en 263 avant Jésus- Christ. Placé près des Rostres, sur une colonne, ce cadran solaire ne rendait que des services médiocres, les lignes des heures tracées pour la Sicile ne correspondant pas avec celles de Rome. On s'en servit cependant pendant quatre-vingt-dix-neuf ans. Mais alors, en 590, le censeur Marcius Philippus en fit placer, près de celui de Catane, un autre Construit exprès pour Rome. Pline fait remarquer que, de tous les actes de sa censure, celui-ci fut un des mieux appréciés. Mais, lorsque le temps était couvert, on ne savait l'heure que par conjecture. Cinq ans plus tard, en 159 avant Jésus-Christ,
P. Scipio Nasica fit établir, toujours au Forum, à la basilique Æmilia, une clepsydre
ou horloge à eau qui donnait les heures du jour et celles de la nuit. Jusque-là, les Romains n'avaient pas su diviser la journée.
Comme tous les progres cette réforme ne plut pas à tout le monde. Écoutez les doléances d'un parasite de Plaute :
« Que les dieux l'exterminent, le premier qui inventa les heures, le premier qui établit ici un cadran solaire et qui, pour mon malheur, m'a découpé le Jour par morceaux! Dans mon enfance, le cadran solaire, c'était le ventre, bien meilleur que tous ceux qu'on fabrique, et plus exact, et avertissant si bien à propos, sauf quand il ny avait rien à manger. Mais aujourd'hui, qu'il y ait, qu'il ny aït pas, c'est suivant le caprice du soleil. Aussi, maintenant que la ville est garnie de cadrans solaires, presque
tout le monde se traîne mourant de soif et de faim. »
En l'année 343 avant Jésus-Christ, les Romains entrèrent dans une période de guerres qui dura soixante ans. Guerre contre les Sammites, et aussi contre les Marses, les Ombriens, les Étrusques, les Campaniens, les Latins révoltés, qui se termina par la conquête de l'Italie péninsulaire.
Pendant cette période, le Forum fut témoim de scènes de caractères divers.
Les premiers citoyens de Rome mouraient tous de maladies offrant les mêmes symptômes. Une esclave dénonça, comme empoisonneuses, des femmes de la haute société; qu'on la suive, elle en donnera la preuve. On surprit ainsi quelques femmes occupées à préparer des drogues et l'on saisit des poisons. Vingt matrones, chez qui cette saisie avait été faite, furent amenées au Forum. Mises en demeure de boire leurs drogues qu'elles déclaraient inoffensives, elles périrent, victimes de leur propre crime. De ce fait, cent soixante-dix femmes furent jugées et condamnées au Forum.
En l'an 326, un jeune homme, tenu prisonnier par le créancier de son pére pour qui il avait répondu, accourt au Forum. Il se plaint vivement des traitements dont il est victime, des infämes propositions de celui qui le tient prisonnier. Une foule immense s'assemble au Forum, se précipite vers le sénat, contraint les consuls à convoquer les sénateurs; à mesure qu'un sénateur arrive, la foule l'entoure, le supplie. Les consuls reçoivent du sénat l'ordre de présenter à l'approbation du peuple une oi supprimant la contrainte par corps, sauf pour crime et en attendant le supplice. ‘Tous les détenus pour dettes furent aussitôt relàchés.
Quand, en l'année 321, le bruit se répandit à Rome que l'armée était cernée dans les Fourches Caudines, on se mit à faire des levées de troupes. Mais bientôt on apprit la
honteuse capitulation et que l’armée allait passer sous le joug. Subitement, au Forum,
toutes les boutiques furent fermées; bien avant qu'on eût eu le temps d'en prononcer
a suspension légale, les affaires cessèrent; on quitta les anneaux d'or et les laticlaves.
‘Jous les soldats vaincus rentrérent à Rome pendant la nuit et gagnèrent furtivement lahite)
leurs maisons sans oser paraître au Forum. Le peuple leur sut gré d'être plus sensibles à la honte qu'à la joie d’avoir eu la vie sauve. Seuls, les consuls Sp. Postumius et Q, Veturius qui, à la tête de leurs troupes, étaient passés sous le joug, vinrent au sénat. « Le peuple, dit Postumius, n'est pas engagé par un traité qu'il n'a pas ratihié. Livrez à l'ennemi les deux consuls nus et chargés de chaînes, puis recommencez la guerre. » Il termina son discours par cette prière : « Et vous, dieux immortels, s'il ne vous a pas plu que les deux consuls fissent aux Samnites une guerre heureuse, je vous supplie, je vous conjure qu'il vous sufise de nous avoir vus sous le joug, liés par un traité infime, et de nous voir demain, nus et enchaïînés, livrés à l'ennemi, appelant sur nos têtes toute sa colère. Mais trouvez juste que les nouveaux consuls et les légions romaines fassent la guerre aux Samnites comme on l'a toujours faite avant notre consulat. » Les dieux n'ont pas dit ce qu'ils pensaient de cette prière; mais les Samnites n'acceptérent pas cette maniere d'interpréter un traité, et contestèrent la loyauté de leurs ennemis.
La ville de Sora s'était révoltée et avait massacré les colons romains. Les troupes de Rome y entrèrent par surprise, pendant la nuit, et massacrèrent avec les défenseurs la population éperdue. Au jour, les consuls mirent fin au carnage et arrétèrent deux cent vingt-cinq habitants que la voix publique désignait comme les instigateurs de la révolte et du massacre. Amenés à Rome, ils furent, sur le Forum, battus de verges et frappés de la hache, au grand contentement du peuple.
Après le drame, la comédie. Les joueurs de flüte, en l'an 311, se mirent en grève, parce que les censeurs leur avaient interdit de prendre part aux banquets du temple de Jupiter, droit dont, de toute antiquité, ils avaient joui. D'un commun accord, ils s'en allèrent tous à Tibur. Plus de musiciens à Rome pour jouer pendant les sacrifices. La
conscience religieuse du sénat s'en émeut. Des ambassadeurs arrivent à Tibur et demandent qu'on leur restitue les fugitifs. Les Tiburtins promettent d'y mettre toute la
bonne volonté possible, convoquent les musiciens à leur curie et les exhortent à retourner
à Rome. Ceux-ci sont intraitables. On a recours alors à une ruse bien appropriée aux
mœurs de cette sorte de gens. Un jour de fête, sous prétexte de chanter pendant les
festins, on les invite dans diverses familles. Le vin, toujours cher aux musiciens (c'est l'ite-Live qui parle), leur est versé à profusion. Bientôt ils dorment tous, plongés dans l'ivresse. On les charge sur des chariots et on les transporte à Rome. Ils ne se réveillent qu'au jour, bien surpris de se trouver, la tête lourde encore, dans leurs chariots dételés au milieu du Forum. La foule les entoure; ils promettent de ne plus s’en aller. On leur accorde de diner au temple de Jupiter chaque fois qu'ils y auront joué de la flûte; on leur permet encore, trois Jours chaque année, de parcourir en habits de fête les rues de Rome, emplissant la ville de leurs chants et de leur joie. Voilà, ajoute Tite-Live, ce que faisaient les Romains au milieu des préparatifs de deux grandes guerres.
Au plus fort de la guerre samnite, les Romains consultèrent l’oracle d'Apollon
Pythius. Le dieu leur ordonna de dresser, à Rome, dans un lieu très fréquenté, une
LE FORUM ROMAIN S
statue au plus brave des Grecs et une autre au plus sage. A deux angles du Comitium on érigea une statue à Alcibiade et une statue à Pythagore. Pline fait observer avec bon sens que les anciens Romains auraient mieux fait de donner à Socrate le prix de la sagesse et à L'hémistocle la palme du courage. Les deux statues disparurent quand Sylla
reconstruisit, dans des proportions plus vastes, la Curia Hostilia.
La colonne de Duilius. — Pendant la première guerre punique, Rome, victorieuse sur terre, n'avait pas de marine. En deux mois on construisit cent cinquante vaisseaux à trois et à cinq rangs de rames. Le premier combat naval, près de l'ile Stromboli, ne fut pas heureux. Le général Cn. Cornelius fut fait prisonnier et les Carthaginois s'emparèrent de dix-sept vaisseaux. Mais bientôt, en 260, le consul Duilius remporta à Myles, au nord de la Sicile, une insigne victoire. Il avait eu l'idée d'adapter à ses vaisseaux des grappins en fer appelés corbeaux, qui, se cramponnant au flanc des vaisseaux ennemis, empéchaient toute manœuvre. On combattait alors de vaisseau à vaisseau comme sur la terre ferme; les Romains, peu expérimentés dans l’art des manœuvres maritimes, retrouvaient ainsi leur supériorité. Duilius obtint, au Forum, l'honneur d'une colonne rostrale. On a retrouvé, en 156% une grande partie de l'inscription de cette colonne. Elle donne les détails les plus intéressants sur la victoire de Duilius et sur les
vaisseaux pris à l'ennemi.
Les guerres de la Campanie eurent un épilogue au Forum. En l’année 210, pendant une nuit, le feu prit sur différents points du Forum à la fois. Les boutiques du côté nord, que, depuis cette époque, on appela faberne novæ, parce qu'elles furent reconstruites après cet incendie, périrent, et aussi des maisons particulières qui couvraient le terrain où fut plus tard le portique de la basilique Æmilia; la prison, le marché aux poissons, la Régia furent détruits. Le zele de treize esclaves préserva le temple de Vesta; pour
les récompenser on les affranchit. La malveillance était évidente. Séduit par la promesse
d'une somme élevée et de la liberté, un esclave dénonça ses maitres, et, avec eux, cinq jeunes gens de grandes familles; tous étaient de Capoue et leurs péres avaient été victimes des luttes contre Rome. Les esclaves, mis à la torture sur le Forum, avouerent qu'ils avaient été les instruments du crime. Maitres et esclaves furent exécutés et le dénonciateur
reçut la récompense promise.
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