‹ Le Forum romain et la Voie sacréeChapitre 33 sur 59 · CÉSAR · texte numérisé non relu

CÉSAR

Nous avons vu, depuis les Tarquins, le Forum entouré de portiques et de boutiques se modifier peu à peu. Les maisons privées ont progressivement cédé la place à des temples dont chacun rappelle quelque grand souvenir de l'histoire romaine, à des basiliques. Le Forum, au temps où nous sommes arrivés, avait un aspect monumental. Mais bien des lacunes subsistaient encore dans l'enceinte des grands édifices qui l'entouraient. Des maisons privées, des boutiques, faisaient tache dans bien des endroits. Beaucoup des monuments de la république n'avaient pas encore cette beauté et cette richesse due au choix des matériaux et à l’habileté de la main-d'œuvre que nous admirons dans les édifices du premier siècle de notre ère. César et Auguste vont achever la transformation. Fautil nous en féliciter? Ce n'est certainement pas un événement complètement heureux. N'est-il pas regrettable que le Forum ne nous ait transmis aucun des monuments de la république? Il faut nous contenter de ce que nous avons. Des époques antérieures à César, on peut reconnaitre quelques substructions, quelques restes d'habitation. Mais les débris d'architecture, les sculptures sont rares.

On ne saurait essayer une restitution du Forum à la fn du premier siècle avant notre

re. Pendant la période que nous abordons, la reconstruction sur un plan plus vaste de la basilique Æmilia, la construction deux fois recommencée de la basilique Julia, la Curie relevée avec plus de grandeur, les Rostres transportés à l'extrémité ouest du Forum, et, à l'extrémité opposée, le temple de César flanqué de l'arc d'Auguste, les temples de Saturne, de Castor et de la Concorde réédifiés avec magnificence; la Régia se relevant par ordre de César en marbre massif, donnérent au Forum cet aspect

grandiose que l'on devine encore malgré son état de ruine; plus tard, les deux arcs de

Tibére et de Septime-Sévère, plantés de chaque côté des Rostres et faisant face aux arcs d'Auguste et de Fabius, donneront à cette place unique au monde quatre entrées

triomphales.

En passant par les époques de leur fondation, nous avons esquissé l'histoire complète de chacun des monuments dont peu à peu s'embellit le Forum. Il nous suflira donc d’avoir énuméré, dans le paragraphe qui précède, ceux que réédifièrent

César et Auguste. Nous ne parlerons que des nouveaux monuments.

La basilique Fulia. César commença la basilique Julia, et, après quatre jours de triomphe, la dédia, avant qu'elle fût achevée, en même temps que son Forum et le temple de Vénus Génitrix en l’année 45 avant Jésus-Christ. La nouvelle basilique fit disparaitre la basilique Sempronia et les tabernæ veteres. C'est Auguste qui l’acheva; mais, presque aussitôt, un incendie le contraignit à la reconstruire. II la fit plus grande et plus belle, y ajouta un portique, la dédia à ses deux petits-fils Lucius et Gaius César et la consacra en l'an 12 après Jésus-Christ. Incendiée sous Carinus, elle fut reconstruite par Dioclétien. En 377 après Jésus-Christ, le préfet de Rome, Gabinius Vettius Probianus,

l'embellit et l'enrichit de statues. Caligula, étant en rapports de grande intimité avec

Jupiter Capitolin, établit, d'édifices en édifices, un pont qui, partant de son palais,

allait jusqu'au temple de cette divinité. Ce pont passait sans doute sur la basilique

Julia. De là, l'empereur se faisait un jeu de jeter au peuple, sur la voie sacrée et sur

le Forum, des pièces de monnaie d'or et d'argent. C'était pour lui une grande joie de voir la populace se les disputer avec tant d’acharnement que plusieurs y furent tués. Un chronographe raconte que dans ces bousculades trente-deux hommes, deux cent

quarante-sept femmes et un eunuque perdirent la vie.

La dernière nuit et le dernier jour de César au Forum. — Le Forum, pendant la dictature de César, fut fréquemment agité par des tumultes et par des scènes qui entretenaient le mécontentement du peuple et les espérances de ceux qui méditaient la mort du dictateur.

On célébrait les Lupercales. Les vieillards aussi bien que les jeunes gens, le corps oint d'huile et sans autre vêtement qu'une ceinture, poursuivaient de leurs plaisanteries les personnes qu'ils rencontraient, les frappant de peaux de bouc. Marc Antoine conduisait la pompe. Il s'avance dans le Forum escorté de la foule du peuple. Revêtu d'une robe de pourpre, César occupait, aux Rostres, un siège doré. Licinius, tenant à la main une couronne de lauriers sous laquelle se dissimulait à peu près un diadème, monte, soulevé par les bras de ses collègues, auprès de César et dépose la couronne à ses pieds. Bientôt, encouragé par les clameurs du peuple, il la lui met sur la tête. César repousse le diadème. Antoine, dans son costume des Lupercales, monte alors à la tribune et repose la couronne sur la tête de César qui la jette au milieu de la foule.

Le peuple applaudit; mais quand, pour la seconde fois, Antoine couronne César, il

n'en crie pas moins : « Salut, Ô roi! » César ordonna de déposer la couronne au temple de Jupiter Capitolin; mais Antoine la fit placer sur la tête de la statue de César dont la tribune était ornée.

Nous avons vu que, élu grand pontife, César habitait la Régia. C'est donc là qu'il passa sa dernière nuit, agité par des présages funestes. Déjà, la veille, on avait vu des oiseaux solitaires se poser en plein jour sur le Forum. César, pendant la nuit, rêva qu'il volait au-dessus de la maison et donnait la main à Jupiter; Calpurnia, sa femme, vit en songe le faite de la maison s'écrouler, et son mari percé de coups entre ses bras. Au même instant, la porte et les fenêtres s’ouvrirent tout à coup et César fut réveillé en sursaut par le bruit. Dans leur sanctuaire, les armes de Mars s’agitèrent d'elles-mêmes avec un grand fracas. Quand le jour parut, Calpurnia conjura César de rester chez lui ce jour-là. Peu enclin à ces craintes, César résista d'abord, puis finit par céder; des amis s'étaient interposés; des vertiges qui, plus d’une fois déjà l'avaient tourmenté, venaient de le saisir de nouveau et le médecin le dissuadait de sortir. Mais quand l'heure de la séance approcha, un des conjurés, D. Brutus, que César regardait comme un de ses

amis les plus fidèles, craignant de voir le complot échouer, vint chercher la victime, lui

reprocha ses craintes et ses hésitations, et finit par l'emmener.

César dut, sortant de la Régia, suivre la voie sacrée, à l'endroit même où, sous le temple qui lui fut élevé par Auguste, on en voit encore le pavé. Devant le temple de Castor, il tourna à droite et dépassa le vicus Tuscus. En longeant la façade inachevée de la basilique Julia où les ouvriers travaillaient encore, il lui donna sans doute un dernier regard. Au pied du temple de Saturne, là où est un Janus, il tourna à gauche dans le vicus Jugarius pour gagner, en contournant le Capitole et la roche T'arpéienne, le champ de Mars où se trouvait le portique de Pompée, lieu désigné ce jour-là pour la réunion du sénat. On lui remit, pendant le trajet, avec prière de lire de suite, un écrit qui lui dénonçait le complot; mais la foule qui le pressait et les gens qui, à tout moment, l'abordaient, ne lui permirent pas d'y jeter les yeux avant la séance.

Trois esclaves, le soir, rapporterent à travers le Forum le corps de César dans une litière. Les rideaux étaient levés, les bras de César pendaient hors de la portière et l'on voyait son cadavre couvert de blessures. Personne ne pouvait retenir ses larmes à la vue de cet homme qui naguère était honoré à l'égal d'un dieu. Des sanglots et des gémissements l'accompagnaient partout où passait le corps. Sur les toits, dans les rues, dans les vestibules, on n'entendait que des plaintes lugubres. Lorsqu'enfin on approcha de la maison de César, la désolation devint encore plus forte. Calpurnia s'était élancée hors de chez elle, suivie de ses femmes et de ses esclaves, appelant son mari par son nom et déplorant ses vains pressentiments et l'inutilité des efforts qu'elle avait tentés pour l'empêcher de sortir ce jour-là. Mais

déjà il était victime d'une fatalité plus terrible que toutes ses prévisions.

Le corps fut déposé aux Rostres, dans une chapelle dorée, faite à l'image du temple que le dictateur avait élevé à Vénus Génitrix, sa mére. Il reposait sur un lit d'ivoire couvert d’une étoffe de pourpre et d'or. A la tête du lit, la toge ensanglantée et déchirée par les coups des ascassins était disposée en trophée. Antoine, par les serments les plus sacrés et par des exécrations contre ceux qui y manqueraient, Jura, au nom du peuple et au sien, que tous, de toutes leurs forces, veilleraient sur le cadavre de César et au >esoin le défendraient. Jour et nuit donc, une multitude en armes fit garde à l’entour; de temps à autre, des chants et des lamentations éclataient auxquels les soldats répondaient en heurtant leurs boucliers. Antoine voulut mettre à profit l'émotion populaire : dans un discours ardent, prenant à témoin Jupiter Capitolin dont il montrait le temple, il exalta les sentiments de la foule. Saisissant ensuite la toge de César, il en compta les trous, les déchirures et les souillures; puis il s'approcha du lit unébre, et là, tantôt incliné vers le cadavre, tantôt se redressant et prenant des poses à la manière des acteurs, il chanta à César, comme à un dieu, un hymne auquel des

chœurs répondirent. En même temps une machine tournante présentait à la multitude

‘image en ciré de César avec les trous sanglants de ses vingt-trois blessures. Le but était atteint, le peuple surexcité s'élança hors du Forum, criant qu'il fallait massacrer les parricides et brûler la curie de Pompée, où le crime avait été commis.

Le bûcher avait été dressé au champ de Mars près du tombeau de Julie, fille de

car et femme de Pompée. Les présents destinés à y être jetés étaient si nombreux et offerts par une telle multitude que le jour entier n'eût pas sufh si l'on avait voulu, comme c'était l'usage, les faire défiler devant le cortège. On décida donc que chacun irait, isolément, déposer son offrande au champ de Mars. Quand arriva le moment de porter le corps sur le bücher préparé, la foule se divisa : les uns voulaient le consumer dans la cella même du temple de Jupiter Capitolin, d'autres dans la curie de Pompée. Mais, par crainte des incendies, les magistrats s'opposèrent aux deux projets. La foule ramena le corps au Forum, et là, devant la Régia où César avait été summus pontifex, on improvisa avec les bancs, les sièges, les clôtures des tribunaux, tous les objets en bois qui tombaient sous la main, un bücher funebre. Quand la flamme séleva, des joueurs de flûte et des acteurs se dépouillèrent de la robe triomphale dont ils s'étaient revêtus pour la cérémonie et la jetérent dans le foyer; les soldats légionnaires y jetérent aussi leurs armes de luxe, leurs couronnes et autres récompenses militaires ; les matrones, les bijoux dont elles s'étaient parées, les robes prétextes et les bulles d'or de leurs enfants. Des représentants des nations étrangères vinrent se lamenter, chacun à la manière de son pays; les Juifs sé firent remarquer par leur empressement parce que César était le vainqueur de Pompée qui avait pris d'assaut la Ville Sainte. Grâce seulement à la vigilance des soldats et à la fermeté des consuls qui firent rouler de la roche Tarpéienne quelques citoyens plus turbulents

que les autres, les édifices voisins furent préservés de l'incendie. Un des meilleurs amis

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