LE CHRISTIANISME
Aspect nouveau du Forum. — Le triomphe définitif de la religion chrétienne ne modifia pas aussi profondément qu'on le croit généralement l'aspect du Forum. Les temples ne furent ni pillés ni détruits, mais des conservateurs reçurent, avec la mission d'en prendre soin, des fonds pour les entretenir. On ne vit pas une foule iconoclaste briser où mutiler les images des dieux; un magistrat, nommé curateur des statues, veilla à leur conservauon. Signées souvent par les plus grands artistes de la Grèce, elles sortirent des temples où ne fumait plus l'encens, et, immortelles encore par leur beauté comme elles l'avaient été autrefois par leur divinité, elles ornèrent, du consentement de tous, les places, les
jardins, les portiques, les édifices civils. Par des inscriptions bien connues, nous savons
que, dans cette répartition, les préfets chrétiens de Rome, n'oublièrent pas le Forum.
Le quatrième siècle fut d'ailleurs pour Rome une période glorieuse de luttes opiniatres, une renaissance architecturale, un énergique effort pour secouer la dangereuse torpeur des peuples trop vieux. Au Forum, la basilique de Constantin, le Secretarium Senatus sont reconstruits; le temple de Vénus et de Rome est réédifié; les statues de Dioclétien, de Constantin, de Constance vainqueur de Magnence, d'Arcadius et d'Honorius, de Stilicon, occupent les places abandonnées. Des monuments rappellent le souvenir des victoires remportées par les empereurs sur l'usurpateur Magnus Maximus, et par leur général Stilicon sur Alaric à Pollentia et à Vérone, sur Radagaise à Florence. À cette occasion, pour la dernière fois, Rome vit se dérouler sur la voie sacrée une pompe triomphale.
Nous sommes au commencement du cinquième siècle. Les barbares vont entrer dans Rome. Il est impossible de déterminer dans quelle mesure chacune des invasions qui saccagerent la ville fut fatale au Forum en particulier, mais il est bien certain qu'il eut sa part des désastres. En 410, la ville subit le sac des Goths commandés par Alaric; en 455, celui des Vandales de Genséric; en 472, elle fut livrée aux barbares
amenés par Ricimer révolté contre son beau-père Anthemius. C'est pendant la panique de ce dernier sac que fut enfoui le trésor de monnaies d’or récemment retrouvé dans la maison des Vestales.
Au commencement du sixième siècle, avec l'avènement de Théodoric, fleurit une renaissance passagère. Les travaux sont repris, les édifices réparés. Les briques de cette époque portent l'inscription : « Sous le règne de Fhéodoric, Rome heureuse. » Pendant cette période, l'aspect du Forum est peu modifié dans ses monuments; la foule qui le peuple a changé davantage, mais, pour tous, le Forum est, comme autrefois, le centre de la vie romaine. Les temples, quoique fermés, sont respectés et entretenus ; les basiliques restent ouvertes aux oisifs, aux plaideurs et aux hommes d'affaires. Toujours curieux de beaux discours, les Romains continuent à venir les entendre aux Rostres: les sénateurs siègent encore à la Curie et d'illustres orateurs ÿ prennent la parole; c'est au vieux Comitium, dans la maison d'Anicius Acilius Glabrio Faustus, située au lieudit Ad palmam., qu'est promulgué, en 438, le Code théodosien. Des Rostres, qui purent se croire revenus aux beaux jours d'autrefois, l'empereur Théodoric, en l'an 500, harangue le peuple romain. Les choses paraissaient si peu changées qu'on voulut ressusciter les Lupercales et que, pendant la guerre gothique, des fauteurs de la religion déchue cherchérent à ouvrir, la nuit, les portes du temple de Janus, afin que le dieu put, comme jadis, partir pour prendre la défense de son
peuple. On ne célebre plus, il est vrai, devant les temples, au jour anniversaire de leur
dédicace, les sacrifices solennels inscrits par les pontifes au calendrier; on ne voit plus, sur la voie sacrée jonchée de fleurs et de verdure, protégée contre les ardeurs du soleil par de longs voiles de lin, les statues des dieux précédées de la blanche théorie des vierges Vestales s'avancer entre les édifices ornés de guirlandes, au son des instruments alternant avec les chœurs des jeunes garcons et des jeunes filles : « Phébus, et toi, qui règnes sur les forêts, Diane, radieux honneur du ciel, divinités adorables toujours, toujours adorées, exaucez nos prières en ce temps sacré où les vers de la Sibylle veulent que des jeunes filles choisies et de chastes adolescents, aux dieux qui aiment les sept collines, chantent un hymne. »
Mais chaque année, dans les églises du Forum jonchées de feuillage, le jour de la fête, la station reviendra périodiquement avec ses longs offices; les consuls chrétiens inaugureront encore, par de magnifiques cortèges, leur entrée en fonctions. Bientôt, accompagnées de chœurs chantant des antiphones et des litanies, les processions rendront au Forum une nouvelle vie religieuse.
Si, aux rayons de la foi chrétienne, les vieilles légendes mythologiques se dissipent, d'autres les remplacent. Celle de saint Silvestre et du dragon par exemple. Le diable
tend ses filets autour du sombre arcus Latronis, sous la basilique de Constantin; plus
loin, Léon IV, présidant une procession, triomphe d'un basilic qui terrorisait le
quartier; des croyances populaires étranges naissent du bas-relief de l'arc de Titus et