‹ Le Forum romain et la Voie sacréeChapitre 50 sur 59 · UNE PROCESSION AU FORUM ROMAIN AU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

UNE PROCESSION AU FORUM ROMAIN AU XVI* SIÈCLE

spécialement de son chandelier à sept branches. C'est sur le pavé de la voie sacrée, devant le temple rond de Romulus, que se localise la légende de la chute du magicien Simon. Celui-ci, indigné de se voir abandonné par les Romains que convertissait l'apôtre saint Pierre, annonça qu à un jour et à une heure déterminés, il monterait au ciel pour aller se plaindre à Dieu son père de l'infdélité de ses disciples. Il y eut, comme on peut le croire, au jour indiqué, grand concours de peuple. Quelques-uns même ont raconté que l'empereur Néron en personne vint, assis entre les apôtres Pierre et Paul, assister au spectacle. Le moment venu, à la grande admiration de la foule, Simon s'élève dans les airs. Pendant ce temps, agenouillé sur le pavé de la voie sacrée, Pierre suppliait Dieu de ne pas permettre que son église fût confondue par les prestiges d'un imposteur. Et, se souvenant peut-être que le divin Maitre lui avait reproché de ne pas avoir assez ménagé Malchus, l'apôtre, en même temps que la chute de Simon, demandait qu'elle ne füt pas mortelle. Et soudain, par la volonté divine, les puissances magiques qui soutenaient Simon l'abandonnent; il tombe sur la voie sacrée et se casse la jambe en trois endroits. Sur le pavé où s'était agenouillé saint Pierre, l'empreinte de ses deux genoux resta gravée. Cette tradition, qui remonte à la fin du troisième siècle, persista longtemps. Grégoire de Tours, au sixième siècle, y fait allusion; au milieu du huitième siècle, le pape Paul I“ éleva, sans doute dans les dépendances du temple de Romulus, aux apôtres Pierre et Paul, une église qui ne fut pas de longue durée, car, au

quatorzième siècle, le pavé légendaire, qui y aurait eu une place toute marquée, fut

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transporté à Sancta Maria Nova, aujourd'hui Sainte-Françoise-Romaine, où on le voit

encore.

Les églises. — A une époque tardive, les monuments du Forum commencèrent à être transformés en églises. La plus ancienne fut installée par Félix (526-530), dans le dépôt des archives du cadastre de la ville de Rome, auquel on a donné le nom de Zemplum sacræ Urlis; le temple rond de Romulus servit de vestibule à la nouvelle église. Le pape n'était pas encore souverain de Rome; c'est Théodoric qui lui donna les deux édifices afin qu'il en fit l'église des Saints Côme et Damien. Nous en parlerons à propos du forum de la Paix.

Ce fut, pour le moment, un fait isolé. Les monuments publics n'étaient pas encore

tombés dans l'abandon. La guerre gothique (536-552), puis l'invasion des Lombards, la

grande inondation de l'an 590 qui dévasta beaucoup de monuments antiques que l'on n'aurait pu restaurer qu'à grands frais et la famine qui en fut la suite, précipiterent la transformation du Forum. La pénurie du trésor contraignit l'administration à l'abandon des monuments inutiles. Ceux que ne rajeunit pas une affectation nouvelle furent donc

délaissés et, peu à peu, s’inclinérent vers la ruine.

Le pape Honorius 1* (625-638) érigea la salle des séances de la Curie de Dioclétien en église dédiée à saint Adrien. Le corps de l'édifice subsista, divisé seulement en trois nefs et augmenté d'une abside. Plus tard, quand il fut permis d'enterrer dans la ville, on l'entoura d'un petit cimetière, et des morts dorment encore, aprés tant de changements, dans les /oculi de sa façade. Plusieurs papes la doterent, l'enrichirent et la restaurèrent d'une manière assez complète pour nécessiter des consécrations nouvelles. Le sol s'étant exhaussé, il fallut, pour descendre dans l'église, construire un escalier qui subsista jusqu'au jour où, au dix-septième siècle, Innocent X éleva, au niveau du sol moderne le dallage de l'église. Ouelques années plus tard, sous Alexandre VII, la belle porte en bronze de la Curie, plus ancienne certainement que l'édifice de Dioclétien, fut enlevée par Borromini qui, dans sa restauration de Saint-Jean de Latran, l'utilisa pour fermer Ja nef principale.

Dans les fouilles récentes, M. Boni à dégagé, jusqu'au sol, la façade de l'église. Une ouverture pratiquée dans le mur qui ferme la porte antique lui a permis de

reconnaitre, à travers les débris amoncelés sous le sol exhaussé, le dallage de la Curie

de Dioclétien, le marbre qu'ont foulé les pieds de sainte Ambroise et de Symmaque. Peu de temps après la transformation de la Curie en église, en même temps peut-

être, le Secretarium Senatus reçut un autel à sainte Martine. En 1255, Alexandre IV

l'érigea en paroisse; mais, en 1588, Sixte V donna la nouvelle église à une société

d'artistes qui la consacrerent à leur patron, saint Luc, et la possèdent encore aujour-

d'hui. Vers la même époque, le percement de la rue Bonella la sépara de Saint-Adrien.

L'église actuelle fut construite au dix-septième siècle, par ordre d'Urbain VIT (1623- 1644).

On ne sait pas à quelle date le temple d’Antonin et de Faustine fut transformé en une église dédiée à saint Laurent. Le plus ancien document qui fasse mention de cette église est du douzième siècle. Le pape Martin V, en 1430, la donna à l'académie des médecins qui éleverent, entre les belles colonnes de son portique, des chapelles heureusement démolies pour l'entrée de Charles-Quint. L'église actuelle date du com-

mencement du dix-septième siecle.

La prison du Forum resta longtemps en usage. Un texte la montre encore en activité dans la dernière moitié du quatrième siècle. Au huitième siècle, elle était transportée au forum olitorium, place Montanara; cette translation avait sans doute été

faite au sixième siècle. Dès lors, les pélerins, jusque-là écartés par la destination du

monument, purent venir y chercher les souvenirs de saint Pierre et l'y prier. L'église de Saint-Pierre in carcere, établie aujourd'hui dans la prison, est d'époque beaucoup plus récente. Le plus ancien document qui en fasse mention est du quinzième siècle.

Au septième ou au huitième siècle, une petite église dont il subsiste des débris intéressants fut construite à l'extrémité de la basilique Julia. On l'appelait Sancta Maria in Cannapara. Cannapara signihe corderie. Au moyen âge, des cordiers avaient établi

leur industrie dans le long espace libre que leur offrait la basilique Julia.

Les diaconies. — Le septième siecle vit se créer à Rome des institutions charitables appelées diaconies. Les diaconies comportaient l'existence d'un monastère dont les moines étaient attachés à l'œuvre charitable, de chapelles, d'hôpitaux, d'asiles de vieillards: elles étaient le centre d’une administration qui distribuait aux indigents de la ville des aumônes en nature. Peu à peu elles concentrérent tous les services, autrefois civils, de l'assistance publique. Les emplois du service ou de l'administration étaient, sous l'autorité d'un supérieur, moine ou laïque, pater dispensalor, tenus par des prêtres ou par des moines, diaconilæ.

Le Forum n'eut pas moins de quatre diaconies dont les chapelles sont connues. Sainte Marie antique, aménagée dans la bibliothèque du temple d'Auguste, fut une de ces chapelles. Construite dans un édifice de l'État, elle ne peut pas être antérieure au sixième siècle: elle est sans doute du septième; son existence au huitième siècle est certaine. À cette époque, elle était aussi la chapelle privée du pape Jean VII. L'humidité du lieu ne devait pas être favorable à un établissement de ce genre, refuge de vieillards et de malades. Aussi Léon IV (847-855) transféra la diaconie de Sainte-Marie antique dans l'église de Sainte-Marie nouvelle qu'il avait fait construire au milieu du temple de Vénus et de Rome, déjà en ruine, puisque, dès l’année 625, le pape Honorius I" en avait

enlevé la toiture de bronze. La tour de Sainte-Marie nouvelle, aujourd'hui Sainte-

Françoise-Romaine, fut construite par Alexandre III (1159-118

et la façade par Paul V (1605-1621).

Le transfert de la diaconie à Sainte-Marie nouvelle n'entraîna pas la destruction de l’église Sainte-Marie antique, et quand, en 1899, on démolit l'église Sainte-Marie- Libératrice qui la recouvrait, ses restes vénérables et ses belles peintures revinrent à la lumiere. Nous aurons l'occasion d'en parler plus longuement à propos du Palatin.

Une autre diaconie avait comme chapelle l'église des Saints-Serge-et-Bacchus. On ignore la date de sa fondation, mais elle existait certainement depuis longtemps déjà au temps d'Hadrien I* (772-795) qui la fit reconstruire après qu'elle eût été écrasée par la chute du portique du temple de la Concorde. Elle fut, au treizième siècle, restaurée par

Innocent III (1198-1216) et démolie sous Pie IV

Enfin le pape Hadrien I (772-795) érigea en diaconies les églises des Saints-Cômeet-Damien et de Saint-Hadrien, et leur donna, pour qu'elles fussent en mesure d’accomplir leur œuvre charitable, des biens considérables.

Le Forum, à la fin du huitième siècle, était donc bien modifié; ses temples, en partie déjà, étaient ruinés; celui de Vénus et de Rome, dès le septième siècle; nous avons vu, au huitième, le temple de la Concorde s'écrouler. Cependant, l'anonyme d’Einsidlen trouve encore debout les principaux monuments. Les inscriptions qu'il peut copier en place, celle de la statue de Constantin entre autres, prouvent que, depuis le

quatrième siècle, le sol du Forum ne s'était pas sensiblement exhaussé.

Le Forum au septième et au huiliéme siècle. — Quoique, dès le sixième siècle, la vie romaine ait commencé à se retirer du Forum, la période à laquelle nous sommes arrivés n'en marque pas la fin. Les églises consacrées au culte y attirent les fidèles et les pélerins. Les diaconies, avec leurs dispensaires, leurs hôpitaux et leurs asiles, voient venir en grand nombre les pauvres, les pèlerins et les voyageurs sans ressources. Au

septième siècle, sur un piédestal couvert par le texte d’un éloge emphatique et menteur,

Smaragdus a dressé une colonne enlevée à quelque édifice construit en des temps plus heureux, pour ÿ poser la statue de l'usurpateur Phocas, le meurtrier de l'empereur Maurice. Fils d'un conservateur du Palatin, le pape Jean VII établit, au commencement du huitième siècle, sa résidence dans le palais de Caligula et gouverne l'église de ces ieux où ont régné les empereurs.

Le peuple, d'ailleurs, les jours d'émotion, n'a pas complètement désappris le

chemin du Forum. En 710, sur la voie sacrée, prés du pavé sur lequel tomba Simon,

es partisans de deux ducs rivaux, Christophe et Pierre, en viennent aux mains: le sang coule; les cadavres déjà se font nombreux, quand, armés de la croix et de l'évangile, les prêtres se jettent entre les combattants et les séparent. Plus tard, en 708, au Comi-

tium, une réunion populaire à laquelle prennent part tous les citoyens de Rome, grands

et petits, civils, prêtres et soldats, procède, après l'expulsion d'un intrus, à l'élection d'un pape qui fut Étienne Il (768).

À la fin du septième siècle, le pape Serge [* (687-701) avait fait du Forum le point de départ de nombreuses processions. Aux quatre fêtes de la Vierge, le 2 février, le 25 mars, le 15 août et le 8 septembre, la procession se formait à Saint-Hadrien, pour de là gagner Sainte-Marie-Majeure. Celle du 15 août était particulièrement solennelle. Nous en emprunterons la description à Mgr Duchesne, qui a si bien étudié, en même temps que le Forum romain chrétien, les détails de cette curieuse liturgie.

« On portait dans cette procession la grande image achéropite du Sauveur qui se conservait et se conserve encore dans le palais pontifical de Latran. Benoit le chanoine nous a transmis le rituel de cette cérémonie tel qu'il était observé au commencement du douzième siècle. Dès le matin du 14 août, le pape allait à l'oratoire Saint-Laurent (le sancla sanctorum à la scala sancta) ouvrir l'armoire qui renfermait la célèbre icone; il faisait sept prostrations devant elle, lui baisait les pieds et la descendait. Au milieu de la nuit, après les matines de Sainte-Marie-Majeure, le pape revenait au Latran; les cardinaux se chargeaient de l'icone et la procession se mettait en marche dans la direction du Colisée. Douze huissiers, portant des torches, précédaient l'image miraculeuse ; près d'elle marchait le préfet de Rome, cum duodecim vwiris, c'est-à-dire avec les douze chefs de la milice régionale, tous portant des cierges allumés. Puis venait la croix stationale et le long cortège de la Curie. À Sainte-Marie neuve, sur la voie sacrée, on faisait une première station. Les clercs, à l'intérieur de l’église, exécutaient les psalmodies de matines; au dehors, l'image, arrivée devant le portique, était l'objet d'une cérémonie singulière. On lui lavait les pieds avec de l’eau parfumée. Seconde station devant Saint-Hadrien, et nouveau lavement des pieds du Christ; sans doute en souvenir de Madeleine parfumant les pieds du Seigneur. De Saint-Hadrien, le cortège se remettait en marche vers Sainte-Marie-Majeure. Mais, au lieu de prendre par l’ancien forum de Nerva, il rétrogradait jusqu'à Saint-Côme et passait, entre cette église et la basilique de Constantin, sous une arcade appelée arcus Latronis, où le diable avait jadis fait des siennes. Enfin on arrivait à Sainte-Marie-Majeure bien fatigués; une messe ponüficale, aux premières heures de l'aurore, terminait cette longue cérémonie.

« Plus solennelle encore était la procession du lundi de Pâques. Ce jour-là, le pape tenait en grand gala, comme nous dirions, célébrer la messe à Saint-Pierre. En allant, il passait derrière les édifices qui bordent le côté nord du Forum. Mais, au retour, le cortège les longeait par devant. Il débouchait par le clivus Argentarius (oia di Marforio) devant la prison Mamertine, passait sous l'arc triomphal de Septime-Sévère, plus loin

sous l'arc de Nervia (arc de Fabius), devant le temple de Faustine, montait la voie sacrée

sur ces pavés où Simon le magicien était tombé jadis, atteignait l'arc de Titus, puis la mela sudans, d'où, laissant à droite l'arc de Constantin et le Colisée, il disparaissait vers

le Latran. »

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