CIL. VI, 31987 (= Dessau 799); Lanciani
XVI. Les anaglyphes de Trajan. Les deux clôtures en marbre {p/utei), ornées de bas-reliefs {anag^lyphd) sur les deux faces, ont été trouvées à l' endroit même où elles sont aujourd'hui. Mais elles étaient disposées grossièrement sur des blocs de travertin qui avaient déjà servi (le socle en marbre blanc est une addition moderne), et il est clair que là n'est point leur emplacement primitif. Sans aucun doute, elles n'y furent transportées qu'à une époque très tardive, pour décorer les faces d'un soubassement semblable à ces piédestaux de briques qui surgissent en avant de la basilique Julia. Lors de ce second agencement on tourna les bas-reliefs à sujets historiques vers le dehors ; les animaux des suovetatirilia vers le dedans. Puis on ferma par des murailles grossièrement construites les deux autres côtés de la base; et on remplit l'intérieur de débris et de terre. Ceci nous explique que les animaux se soient admirablement conservés, tandis que les représentations historiques, exposées pendant des siècles aux injures des temps et des hommes, ont beaucoup plus souffert.
Sur les côtés, qui - aujourd'hui - sont tournés vers le dedans, on voit les animaux destinés aux sacrifices solennels des suovetaurilia, le porc, le bélier, le taureau, le corps et les cornes entourés de bandelettes (viitae). Ces sacrifices faisaient partie des fêtes expiatoires {Jiist7-îifn) que l'on célébrait pour le peuple à la fin du cens, pour l'armée au début d'une campagne, et aussi lors de la fondation de nouveaux temples, ou de solennités analogues. Dans chacune de ces cérémonies, les trois animaux étaient promenés autour de l'assemblée ou de l'emplacement qu'il s'agissait de purifier par la lustratio. Après quoi, on les immolait.
Sur les deux bas-reliefs - aujourd'hui - tournés vers le dehors, sont figurés deux actes du règne de Trajan. Sur le premier, celui qui regarde l'arc de Sévère, l'Em-
pereur est debout sur les Rostres, reconnaissables aux trois éperons de navire; il a derrière lui sa suite et ses licteurs (avec les faisceaux sans les haches). Il est vêtu de la toge et adresse un discours à la foule qui se presse devant la tribune. Les auditeurs portent les vêtement caractéristique de la plèbe romaine, la paenula, manteau court s'arrêtant aux genoux. Tous lèvent les mains pour applaudir les paroles de l'Empereur. Quant
Fig. 4;. Les aiinglvi^hL-s Je 'l'r.ijaii.
au sujet du discours, l'artiste l'a indiqué d'une manière sans doute intelligible pour les contemporains. Au milieu de la foule il a placé un groupe sculptural, comme le prouve le socle sur lequel il est posé. Ce groupe représente un Empereur assis sur la chaise curule: une femme s'approche de lui, tenant un enfant dans ses bras et un autre par la main. C'est l'Italie qui vient remercier l'Empereur de la fondation bienfaisante par laquelle il a assuré le bonheur de ses enfants. En ici ap. J.-C. Trajan plaça dans toutes les villes d'Italie des capitaux considérables en prêts hypothécaires, que gageaient des propriétés paysannes (fiindi), et dont la rente, au lieu de lui revenir, devait être affectée, sur^ territoire de chaque cité, à l'entretien d^igî^nt5rp9.i|^^çîsrSi^us possédons encore des documeiftsr^ôrïginaux, graves /(SuK de grandes tables
de bronze, relatifs à cette institution charitable {institiitio albncntarid): l'un a été trouvé dans les ruines de l'antique Veleia et est exposé aujourd'hui au Musée de Parme; l'autre provient du pays des Ligures Baebiani près Bénévent, et il est aujourd'hui à Rome, au Musée des Thermes. Tous les deux témoignent à la fois des précautions prises lors du prêt des capitaux, et de l'importance considérable des sommes engagées. Si pour deux cités relativement pe-
H- Les an.iglyphts Je Tr;ijan.
tites, comme \'eleia et les Ligures Baebiani, Trajan a hypothéqué respectivement 1044000 et 401890 sesterces (environ 260 000 et 100 500 francs), le total pour l'Italie a du s'élever à plusieurs centaines de millions. On comprend très bien que cette munificence ait fait sur les contemporains une impression profonde, que les historiens en parlent avec admiration, que pour la célébrer on ait pensé à ériger sur ce Forum Romain, où la loi avait été promulguée, un bas-relief et tout un groupe sculptural qui en éternisât la mémoire.
Le second bas-relief est incomplet: manque le premier panneau. Là aussi cependant on reconnaît les Rostres. L'Empereur, assis, lève la main comme pour donner un ordre à un haut fonctionnaire. Il s'agit évidemment de mettre le feu à un monceau de diptycha, c'est-à-dire
à ces tablettes de bois, couvertes de cire, dont les Romains se servaient dans leurs afifaires, pour écrire leurs reconnaissances, leurs quittances, etc. Les tablettes sont portées par des hommes vêtus d'un costume à moitié militaire (on remarque la caliga, cette chaussure attachée par d'innombrables courroies, le ceinturon, cingulum militiae, avec ses extrémités de métal): ce sont des employés subalternes de l'administration impériale {apparitores ou peut-être staioresl), et il est facile de supposer que les pièces officielles dont ils sont chargés, ce sont les registres d'impôts. On comprend alors que le bas-relief représente une remise d'impôts, dont le payement s'était fait attendre, à la population des provinces, (l'Italie était encore exempte de contributions). Ainsi les scènes historiques sculptées sur les deux plutei offrent un remarquable parallélisme: l'un des bas-reliefs glorifie l'Empereur bienfaiteur de l'Italie, et l'autre glorifie l'Empereur bienfaiteur des provinces.
De même que les deux scènes historiques, les décors où elles se déroulent ont, entre eux, une étroite relation. Réunis l'un à l'autre ils nous offi-ent un panorama presque complet du Forum, tel qu'il était au commencement du second siècle. Sur la seconde clôture on aperçoit successivement le temple de Vespasien (celui de la Concorde a disparu avec le premier panneau) avec ses six colonnes corinthiennes, le temple de Saturne avec ses six colonnes ioniques; entre les deux un arc qui peut-être indique le Tabularium,puis un grand portique, la basilique Julia. Le bas-relief se termine à gauche par un satyre avec une outre sur les épaules: c'est la statue de Marsyas, qui, amenée d'une cité de la Grande Grèce comme butin de guerre, fut élevée au milieu du Forum; près d'elle, entouré d'une petite enceinte, un figuier sacré qu'il ne faut pas confondre avec le ficus ruminalis du Comitium. Le même groupe de Marsyas et du figuier reparait à
l'extrémité droite de la première clôture; puis vient un grand portique qui correspond parfaitement avec l'autre: c'est la basilique Aemilia; ensuite une large rue (V Ars^iletum entre la basilique et la Curie); puis un monument ressemblant à un temple précédé d'un long escalier et qui n'est autre que la Curie avant la reconstruction de Dioclétien; enfin un arc sur lequel nous manquons de renseignements mais qui sans doute fut détruit quand on érigea celui de Septime Sévère, et devant cet arc une seconde représentation des Rostres. La répétition des Rostres et du Marsyas sur les deux monuments nous prouve qu'il faut les réunir l'un à l'autre comme faisant partie d'un même ensemble; et pourtant à l'un et à l'autre bas-relief manquent et le temple de César et le temple de Castor, c'est-à-dire presque tout le côté oriental du Forum.
Cette apparente omission s'explique très bien si l'on tient compte de la disposition primitive des deux phdei. Ils formaient sur la plate-forme des Rostres, à droite et à gauche, une espèce de balustrade. Les bas-reliefs historiques regardaient lés Rostres, les animaux des Sïiovetaurilia le Forum. Ainsi s'explique la grande différence des dimensions. Les animaux ne pouvaient se voir que du Forum, c'est-à-dire d'une distance de quatre à cinq mètres au moins; les bas-reliefs historiques, au contraire, s'apercevaient, sur la plateforme, de tout près. Si nous supposons que la première clôture (fig. 43) était à gauche de l'orateur, le côté nord du Forum qui y est représenté correspondait exactement à la situation réelle des édifices. La seconde clôture (fig. 44), à la droite de l'orateur, figurait les monuments qui s'élevaient derrière l'orateur et à sa droite, c'est-à-dire les côtés ouest et sud du Forum. Le côté est, introuvable sur les bas-reliefs, est précisément celui que l'orateur, parlant des Rostres, avait devant les yeux. Et quant aux animaux, qui, dans
cette disposition des plutei, semblent tourner processionnellement autour du monument, peut-être symbolisaientils la histratio perpétuelle qui sanctifiait la tribune à jamais consacrée et purifiée ?
Cf. Brizio Ann. deW Isl. 1872, 309, Mon. delV Ist. IX, pi. 47. 48; Jordan I, 2, 219 sq. ; Lanciani 256 sq.; Petersen Feslschrift filr A. V. OetUngen (1898) 130-143; Huelsen R. M. 1902, 21; E. Caetani Lovatelli Varia (Rome 1905) 257 sq.; F. Hermanin Kunslchronik 1906 p. 181.