II. Le Forum au Moyen Age
Sept ans après la chute de l'empire d'Occident, Théodoric, roi des Ostrogoths vainquit Odoacre et de-
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Fig. 6. Marque de brique au nom de Théodoric, trouvée dans le temple de Vesta.
vint, à sa place, maître de l'Italie (483-526). Les marques de briques à son nom, dont on a trouvé un grand nombre dans les ruines du Forum, portent en outre
l'épithète élogieuse de « né pour le bien de Rome ». Et en effet, au sortir des effroyables catastrophes du cinquième siècle, le règne de Théodoric inaugurait comme une ère de calme et de bien-être relatif pour la cité. L'ancien gouvernement Romain n'était plus qu'un fantôme: il le respecta. Il conserva le Sénat qui, à la fin de l'empire d'Occident, n'était déjà plus que l'ombre de lui-même; il est même à remarquer que Théodoric désignait volontiers la Curie sous le nom de « cour de la Liberté » {Atrium Libertatis); toutefois la plupart des sénateurs qui s'y réunissaient n'étaient pas de sang romain, mais des compagnons de Théodoric. Le Comitium avait alors perdu son nom antique et glorieux. On l'appelait la place aux trois Destins, ad tria Fata, à cause d'un groupe des trois Parques qu'on y voyait. Dans le voisinage des t?-ia Fata subsistait .encore l'antique petit temple dejanus; il était fermé, non parce que la paix régnait, mais parce que les cultes païens étaient abolis. Quand en 537, Bélisaire, avec son armée, s'approcha de Rome, le temple fut ouvert pour la dernière fois par quelques survivants du paganisme désireux de ressusciter la vieille coutume des ancêtres. Beaucoup d'autres monuments du Forum étaient encore debout à ce qu'il semble; et ni Théodoric ni ses successeurs ne manquèrent de bonne volonté pour restaurer ceux qui menaçaient ruine. Sur les méthodes de restauration alors employées, et qui, à nous, peuvent paraître quelque peu étranges, nous avons un témoignage du règne de Théodat (535-536). Le préfet de la ville Honorius avait rendu compte au roi que sur la Voie Sacrée « où les païens avaient laissé nombre de monuments de leur superstition», certains éléphants de bronze, appartenant probablement au quadrige d'un arc de triomphe, étaient endommagés et menaçaient de s'écrouler. Le rescrit royal où le secrétaire Cassiodore fait montre d'une érudition
x'ii singulière sur l'histoire naturelle des éléphants ( ï 'ar. X, 30), ordonne de rattacher leurs membres cassés avec (.les crochets en fer et de construire sous leurs ventres des pilastres de bri(iues « afin que soit conservé le véritable aspect de ces animaux merveilleux».
Après la chute du royaume Ostrogoth, alors que Rome était en quelque sorte tombée au rang d'une cité 'le province sous les exarques byzantins de Ra\enne, ■eaucoup de monuments furent transformés en églises hrétiennes. Mais cette transformation mit longtemps à se faire ; car les temples du Forum étaient fermés depuis la promulgation des édits de Constance (346) et de Gratien (383), et la première église chrétienne sur le Forum dont la date soit certaine, celle de Ss. Cosnie et Damien, n'a été consacrée que par le pape Félix IV (526-529) dans une salle (peut-être une bibliothèque) contiguë au Forum Pacis. Datent probablement de la même époque, ou du milieu du V'r siècle, l'oratoire de S. Maria Antiqua établi dans la bibliothèque du temple d'Auguste et, auprès du temple de \'espasien, l'oratoire de Ss. Sergio et Bacco.
La fin du sixième et le commencement du septième siècles marquent pour Rome une période de profonde décadence, dont nous entrevoyons la tristesse à travers la correspondance du pape S. Grégoire le Grand. A quelles misérables conditions, en effet, l'antique capitale du monde romain ne devait-elle pas se trouver réduite pour que ce grand pape en vînt à saluer, avec des expressions de flatterie démesurée, l'avènement au trône d'un usurpateur comme F'ocas? La colonne de Focas (n° XI\'), construite sur la base d'un monument plus ancien avec des matériaux pris un peu partout, est le dernier souvenir d'un empereur byzantin sur le Forum (608). Plus tard on fit de la Curie l'église S. Adriano, du sccretarium Senatiis l'église de S. Martina; et on transforma
le petit oratoire situé dans la bibliothèque du temple d'Auguste en une grande église, qui sous le règne du pape Martin P' (649-654) fut décorée, pour la seconde fois, de peintures à fresque (voir n° XXIX). L'atrium de la maison des Vestales et les palais impériaux du Palatin tombés dans l'abandon servirent de logement aux employés de la cour byzantine et aux serviteurs des papes. Il est probable qu'avant même le huitième siècle la Regia et la basilique Aemilia eurent le même sort. Dans la nef occidentale de la basilique Julia, on construisit la petite église de S. Maria in Cannapara, et l'oratoire des Ss. Sergio et Bacco, sur le Clivus Capitolinus, fut transformé sous Grégoire III (731-741) en une basiHcjue magnifique.
La dernière assemblée populaire sur le Forum, dont nous ayons mention, se tint dans les jours troublés qui suivirent la mort du pape Paul l" . Le primicier Cristophore convoqua in tribics Fatis, c'est-à-dire devant S. Adriano (cf. p. 26), le clergé, la milice, leurs chefs, les notables et tout le peuple et fit acclamer pape le prêtre Etienne (i*"" août 76S).
A la même époque un pèlerin, dont on ignore le nom, venant du monastère de Reichenau sur le lac de Constance, passa par la Ville Eternelle. Ses notes conservées par un heureux hasard (elles se trouvent aujourd'hui dans la bibliothèque du monastère d' Einsiedeln, ce qui a fait appeler notre auteur V anonymus Einsidlensis) représentent pour nous le plus ancien guide de Rome au Moyen Age. Il vit encore debout les façades des temples de Vespasien et de la Concorde, et, dans le voisinage de la Curie, un grand monument (peut-être un arc de triomphe?) érigé à Marc-Aurèle pour commémorer ses victoires sur les Marcomans. Il vit également, au milieu de la place, le piédestal de la statue équestre de Constantin avec l'inscription qui y était gravée, tandis
que la statue elle-même, comme tant d'autres monuments de bronze, avait été détruite. De son Itinéraire il résulte qu'en ce temps-là l'arc de Septimc Sévère était encore le centre oîi les voies (|ui unissaient Saint Pierre au Latran et à Sainte Marie Majeure se croisaient avec celles '[ui, du Quirinal et du Pincio, se dirigeaient vers les quartiers du sud.
Après Charlemagne et presque immédiatement, la disparition des monuments anciens fit de rapides progrès en partie par négligence, en partie par un dessein arête de détruire. \Jn passage important de la biographie du pape Adrien b'^ (772-795) nous indique les méthodes qu'on suivait alors pour y arriver. Adrien I"' voulait réédifier l'église de S. Maria in Cosmedin. Mais «un grand monument de tut' et de travertin », probablement les Carceres du grand Cirque, surplombait l'église et menaçait de la ruiner. Alors le pape « appela le peuple en aide, fit porter une grande quantité de bois au pied du mur et y mit le feu; l'opération se répéta un an de suite, et le vieux mur croula», et les matériau.x servirent pour la construction de la nouvelle église. Des démolitions semblables doivent avoir eu lieu aussi au Forum, mais les très courtes chroniques de ces temps ne nous donnent pas de détails. Les fours à chaux que l'on a trouvés dans la basilique Aemilia, près du temple de Vesta et dans le temple de \'énus et de Rome (v. fig. 7) ont sans doute anéanti un grand nombre de trésors artistiques et de souvenirs historiques. Toujours est-il que dans la basilique de S. Maria Antiqua, les murs parlent assez clairement d'eux-mêmes; vers le milieu du IX'' siècle, les parties du palais impérial qui dominaient l'église tombèrent dans un tel délabrement qu'elles constituèrent pour l'église un danger permanent. Le pape Léon IV (847-855) résolut alors de l'abandonner complètement, et à installer dans les ruines du
temple de Vénus et de Rome une nouvelle église qu'on appela pour cette raison S. Maria Nova. Une fois de plus le Forum fut ravagé par les Normands de Robert Guiscard (mai 1084): du moins nous savons d'une
Four A chaux clans le temple Je Vénus et de Rome.
manière certaine qu'ils mirent à sac toute la partie méridionale de la ville.
Au milieu du xW siècle appartient un document précieux : le règlement des processions inséré dans le Lidc'f polipiicus du chanoine Benoît, du chapitre de Sainte Pierre (1143). Les itinéraires qui y sont indiqués démontrent qu'à cette époque le centre du Forum était complètement impraticable: les décombres des basiliques écroulées devaient y avoir Ibrmé d'insurmontables ob-
stades. Près ilu temple de P'austine, (lui était devenu lUX environs île l'an mil l'église vS. Lorenzo in Miranda, les Frangipani et autres familles de barons a- \ aient dressé leurs forteresses. Pour aller de l'arc de Sévère à celui de Titus, les processions devaient faire im grand détour à travers les forums de Nerva, d'Auguste et de Vespasien. Sur les ruines des monuments antiques s'élevaient des maisons et des cabanes bâties en briques, couvertes en bardeaux, entourées de jardins et de vignes. Beaucoup de ces maisons appartenaient à l'église S. Maria Nova dont les archives contiennent toute une série de documents relatifs aux ventes et aux locations de ces maisons et de ces terrains.
Vers le même temps un ecclésiastique romain, peutêtre ce même chanoine Benoît, entreprit de décrire et d'expliquer à ses contemporains les merveilles de la Rome antique. C'était le temps où les Romains revendiquaient plus hautement que jamais leur indépendance à l'égard de la pai)auté, et où leurs conflits avec elle remplissaient les pontificats de Gélase II (1118-1119) et d'Innocent II 1 1130-1143). La République Romaine, depuis tant de siècles disparue, semblait renaître de ses cendres, et fixait la résidence de son chef, le Palais du Sénateur, sur les ruines du tabularhim capitolin. Le moment se prêtait admirablement à ressusciter dans les âmes quelque intérêt pour ces témoins antiques et silencieux de la grandeur romaine, pour ces monuments d'un passé plus lointain que les donations de Constantin et de Pépin sur lesquelles la papauté fondait ses prétentions. Mais de quels moyens disposait alors l'archéologue? Quelques abrégés d'histoire, les Régionnaires du w" siècle, le Martyroloe;iiun de Fastis d'Ovide, telles étaient ses sources principales. Pour le reste il s'abandonnait à sa fantaisie. Ainsi naquit ce livre curieux, intitulé Mirabilia Urbis Romae, qui pendant plus de trois siècles a dominé la
topographie de l'ancienne Rome. Au chapitre 24 le Forum est décrit de la manière suivante:
« Devant la privata Mamertini [le Carcer\ était le temple de Mars où gît aujourd'hui sa statue [le « Marforio » maintenant dans la cour du Musée du Capitole]; à côté était le temple du Destin {templum fatalé\ aujourd'hui S. Martina, et le temple du Refuge, aujourd'hui S. Adriano. Près de là était un autre temple du Destin [obscur souvenir des Tria Fata]. Dans le voisinage de la prison d' Etat était le temple des Fabii. Derrière S. Sergio le temple de la Concorde; devant, l'arc de triomphe de Septime Sévère que l'on traversait pour monter au Capitole. A proximité se trouvait le trésor public, c'est-à-dire le temple de Saturne. De l'autre côté était un arc, tout recouvert de marbres merveilleux, sur lequel était sculpté l'histoire des soldats allant recevoir leur solde du trésorier nommé par le Sénat; avant de la leur remettre il la pesait dans une balance [^stateray, l'endroit s'appelle pour cette raison S. Salvator de Statera. Dans la Cannapara [corderie; c'est la basilique Julia] était le temple de Cérès et Tellus, avec deux atriums ou salles dont le pourtour était orné de portiques à colonnes de telle sorte que quiconque venait s'y asseoir pour juger était vu de tous les côtés. Près de là était le palais de Catilina, où fut l'église S. Antonio; à côté se trouve le lieu appelé infernus parce qu'au temps jadis il jetait des flammes qui causaient de grands dégâts à Rome. Un noble chevalier, pour délivrer la ville, et d'après la réponse de ses dieux, s'y jeta tout armé; et la terre se referma et la ville fut délivrée. Là est le temple de Vesta, sous lequel on raconte qu'un dragon est couché, comme il est écrit d.ins la vie de S. Silvestre. Là se trouvent aussi le temple de Pallas, le forum de César, le temple de Janus qui prévoit l'année au commencement et à la fin, comme dit Ovide dans les Fastes; mais le temple s'appelle aujourd'hui la tour de Cencio Frangipani. Le temple de Minerve avec un arc lui est contigu: il s'appelle aujourd'hui S. Lorenzo in Miranda. A côté est l'église de S. Cosma qui était le temple de l'Asile. Derrière était le temple de la Paix et de Latone, et au-dessus était le temple de Romulus. Derrière S. Maria Nova étaient deux temples, celui de la Concorde et celui de la Piété. Près de l'arc du chandelier à sept branches était le
temple d'Esculape, lequel s'appelle Carhilariuut, parce qu'en ce lieu se trouvait une bibliothèque publique, une des vin^t-Iuiit qui existaient à Rome».
Ce passade suffit il donner une idée de l' étrangle mélange de choses vraiment vues et d'inventions fantastiques qui forme le livre des Mirabilia. Mais l'auteur donne ses explications avec une telle précision, et interprète tous les monuments de la grandeur romaine avec tant de détails que son livre acquit une très grande autorité à l'époque ultérieure. En attendant, la ruine des monuments et le comblement de la surface du Forum faisaient tous les jours de nouveaux progrès. Vers le douzième siècle le niveau de l'église S. Adriano dut être relevé d'en\-iron quatre mètres pour le faire correspondre avec celui des rues environnantes. D'autres églises du moyen iige disparurent, spécialement durant l'exil des papes à Avignon, alors que Rome était de nouveau tombée très bas. Sur la place même du Forum parquaient les troupeaux de la campagne romaine : le « Forum Romanum » prit le nom de « Campo Vaccino ». C'est au milieu de ces ruines qu'au commencement du quatorzième siècle se promenait Cola di Rienzo. « Il passait tout le jour », dit son biographe, « à examiner les sculptures de marbre qui jonchaient le sol de Rome. Nul ne savait lire comme lui les anciennes épitaphes; toutes les inscriptions antiques, il les expliquait; toutes les figures de marbre il les interprétait justement ». Mais dans la collection épigraphique de Cola di Rienzo, qui nous a été transmise par le livre De excelleyitiis xirbis Romae, composé par le secrétaire du Sénat Romain, Nicolas Signorili (vers 1425), nous ne trouvons plus mentionné aucun des monuments qu'avait vus le pèlerin d'Kinsiedeln, exception faite pour l'arc de Septime Sévère et les temples de Saturne et de Faustine,
Après le retour du pape Urbain V à Rome (1367) la Ville Eternelle connut des jours meilleurs. On se remit à bâtir avec une croissante activité, mais cela même porta préjudice, et grandement, aux monuments antiques. Le pape Urbain fut le premier à enlever des matériaux du temple de Faustine et de la basilique Aemilia pour restaurer le Palais de Latran. Soixante ans plus tard, le Pogge, dans son livre De varietate fortutiae, se plaint qu'une grande partie de la cella du temple de Saturne, qui subsistait encore à son arrivée à Rome (1402), ait été, peu après, détruite pour faire de la chaux, par des spéculateurs avides de gain. Mais l'époque où l'humanisme remettait en honneur la littérature classique et historique des Romains, et en partie aussi celle des Grecs, devait inaugurer en même temps une étude sérieuse et méthodique des restes monumentaux de l'ancienne Rome. Vingt ans seulement après l'apparition du livre de Signorili, conçu encore dans la tradition des Mirabilia^ Flavio Biondo écrivait sa Roma insiaicrata, première tentative d'une topographie systématique fondée sur les témoignages anciens. Aux légendes du moyen âge Flavio Biondo substituait de nouveaux points de vue, souvent encore erronés, mais originaux et propres à guider les chercheurs dans la bonne voie.
III. L'exploration scientifique du Forum depuis la Renaissance.
L'aspect du Forum vers la fin du xv' siècle nous est donné par une esquisse d'un artiste de ce temps-là, qui se trouve maintenant à la bibliothèque de l' Escurial. On aperçoit le Forum du pied du Capitole, au-dessous du Tabulariîcm. L'artiste a représenté de préférence
1<-'S monuments anciens, en laissant de côté la plupart les constructions médiévales, par exemple l'église des Ss. Serc^io et Bacco, qui devrait apparaître au premier plan , entre l' arc de Septime Sévère et le temple de Saturne. A travers l'arcade centrale de l'arc de triomphe on voit un édifice avec un entablement dorique indiqué en quel-
Fig. 8. Le Forum vers 1490.
[ues traits: c'est l'angle occidental de la basilique Aemilia démolie au commencement du xvi" siècle (voir n* XXI). Plus au fond apparaît une tour médiévale, qui, avec les fortifications voisines, cache presque complètement le temple de Faustine.
Au temps de Jules II et de Léon X le Forum servait de carrière, et parmi les destructeurs des monuments antiques sont mentionnés des artistes de premier ordre, un Bramante par exemple. Dans la fameuse lettre au pape
Léon X, que l'on attribue à Raphaël et que Balthasar Castiglione nous a transmise, se manifeste la tendance à conserver les monuments de l'ancienne Rome, surtout ceux du Forum, et même à les restaurer ou du moins à les reconstruire sur le papier. Mais ce louable projet d'un artiste de génie ne put ni supprimer des abus gé-
Fig. 9. Le Forum en 155e, vu du Palatin.
néralement tolérés jusqu'alors, ni vaincre les exigences pratiques de l'activité de ce siècle bâtisseur. C'est alors en effet que furent saccagés les restes de la basilique Aemilia et de la basilique Julia; que le temple de Vesta, l'atrium des Vestales, les temples de Saturne et de Vespasien fournirent des matériaux pour des constructions modernes.
Une période importante pour le Forum, c'est le règne du pape Paul III Farnèse (1534-1550). C'est ce pape
qui pour l'entrée de l'empereur Charles-Quint à Rome en 1536 (les vues de Martin van Heemskerck datent justement de cette année-là, fig. 9 et 10), après la défaite des Barbaresques de Tunis, fit construire une voie triomphale qui passait sous les arcs antiques du Forum et de la Voie Sacrée, depuis l'arc de Titus jusqu'à celui de Septime Sévère, en ligne droite. Les fortifications médiévales près de S. Lorenzo in Miranda furent démolies; le sol fut aplani puis relevé. Le nombre de « deu.x cents maisons et deux églises détruites » donné par Rabelais ne se rapporte pas seulement, comme l'ont voulu comprendre certains historiens, à la surface du Forum, mais à toute la voie triomphale jusqu'au Pont Saint-Ange.
Dans le même temps les ruines du Forum avaient à souffrir autant des progrès rapides de l'édification de Saint-Pierre du Vatican que de la construction du somptueux palais du Cardinal Alexandre Farnèse près le Campo di Fiore. La décade 1 540-1 556 a peut-être à elle seule fait plus de tort aux monuments antiques de Rome que les deux siècles précédents réunis. Les chercheurs ' de matériaux dévastèrent alors les terrains situés près des temples de Saturne et de Vespasien, près de l'arc de Septime Sévère, devant S. Adriano, dans la basilique Aemilia, à côté du temple de Castor et Pollux, sur l'emplacement où s'élevaient la Regia et le temphun Divi lulii, sur la Voie Sacrée, depuis l'arc des Fabii jusqu'à celui de Titus; et ils le firent avec tant d'impiété que même parmi les contemporains des voix s' élevèrent contre les cose molto orrende. On conserva, il est vrai, les fragments d'architecture qui, par la beauté du travail, pouvaient servir d'ornement dans quelque cour ou quelque villa; aux fragments des Fastes consulaires et triomphaux, retrouvés en 1546 près delà Regia, on donna même une place d' honneur dans le Palais des Conservateurs, sur le Capitole. Mais c'étaient là des
cas isolés. La majeure partie des marbres, des travertins, et des autres vieilles pierres, servait à édifier des bâtisses modernes, ou, ce qui est pis, finissait au fond des fours à chaux. Jusqu'à quel point les hommes de ce temps furent éloignés de penser à des fouilles pratiquées dans un but purement scientifique, c'est ce que montrera un fait caractéristique. En 1553, dans le voisinage de la colonne de Focas, on découvrit le bas-relief de Curtius (voir n. XXIII); et on nota que sur la partie la plus haute de la base - la couche de terre arrivait jusque-là apparaissaient certaines lettres; mais aucun des archéologues, pour lesquels la colonne demeurait depuis longtemps une énigme, ne prit la peine de continuer la fouille quelques palmes plus bas pour percer le secret du monument. On persista, au contraire, à l'appeler la Cohumia Maeniana, ou à y voir un reste du pont de Caligula. Le Forum, recouvert d'une couche épaisse de décombres, se prêtait admirablement aux conjectures des topographes et des archéologues. Il est à remarquer que les érudits de xv^ siècle, Biondo et ses élèves, partant d'une notion assez juste de la position du Forum, le plaçaient « entre les deux arcs de triomphe » (celui de Septime Sévère et celui de Titus); et la description du Forum contenue dans la topographie de Bartolomeo Marliani (1544) est un travail si plein de sagacité et de critique qu'il est, pour l'époque, digne de tous les éloges. Mais au milieu du seizième siècle une théorie nouvelle est proposée par Pirro Ligorio, un architecte plein de talent (la Villa d'Esté à Tivoli est son chef-d'œuvre), mais, en archéologie, un dilettante ambitieux, qui cherchait à dissimuler les grandes lacunes de son savoir à l'aide de falsifications aussi nombreuses qu'effrontées. Il raisonne de la manière suivante: le Comitium, où Romulus et Titus Tatius avaient conclu la paix, était situé, suivant Denys d' Halicarnasse, entre le Capitole et le
Palatin; par suite on doit chercher Comitium et Forum dans le fond oili s'élevaient l'église et l'hôpital de la Consolation, tandis que les grandes ruines, temples et colonnes, encore visibles entre les deux arcs de triomphe, ont appartenu à la Voie Sacrée. Ce fut le signal d'une polémique plus que vive, soutenue avec une grande opiniâtreté par les parties en cause, comme le prouve l'extrait suivant d'un écrit de Marliani contre Ligorio {Topographiae Urbis haec luiper adiecta, R. 1553): «Ce que j'ai établi sur le Forum » dit Marliani « est la vérité vérissime; et si le père Romulus en personne se levait de sa tombe pour m^ dire qu'il avait construit autrement son Forum, je lui répondrais: ô Romulus, tu es passé sur le fleuve Léthé, et tu as à cause de cela oublié l'emplacement de ta cité, au point de déraisonner comme Strepsiade (Ligorio) » . Malgré cette confiance enviable en sa propre opinion, Marliani fut vaincu par Ligorio, qui défendait la sienne avec une égale assurance, et à grand renfort de monuments et d'inscriptions par lui falsifiés.
Une gravure d'Etienne du Pérac (fig. 11) nous montre l'aspect du Forum vers 1575: le temple de Saturne était enfoui sous terre jusqu'aux bases des colonnes; celui de Vespasien jusqu'à la moitié des fûts. Le haut des décombres arrivait à l'étage inférieur du Tabularium; la seule arcade, qui y demeurât entièrement ouverte, servait de porte d'entrée aux écuries du Sénateur.
Au xvii^ et au xviii" siècles les fouilles du Forum furent presque complètement abandonnées: on considérait le terrain comme une carrière épuisée, et le fait est qu'il aurait été nécessaire de creuser plus profondément pour trouver encore des marbres et d'autres matériaux utiles pour les constructions modernes. De l'arc de Titus à celui de Septime Sévère, le Forum, sur lequel subsistaient quelques maisons isolées, boutiques de tailleurs de pierres etc., était traversé par une double rangée d'ormes.
qui, dans les gravures de Livinus Cruyl (fig. 12 et 13) datant de 1650, mesurent déjà une belle taille. Près des trois colonnes du temple de Castor et PoUux, on avait placé en 1565 une grande vasque de granit qui servait d'abreuvoir pour les bestiaux et devint en 18 17 la fontaine monumentale de la place de Monte Cavallo. En attendant, la science topographique restait sous l'influence des théories de Ligorio, accentuées encore par Alexandre Donati (1638) et Fabiano Nardini (1660) en des raisonnements pleins d'érudition, mais dénués de toute valeur critique. Et ainsi l'emplacement exact du Forum Romain tomba dans un profond oubli.
Dans le voyage en Italie de Goethe le nom du Forum Romain n'est pas cité une seule fois. Quand le poète, du haut du palais du Sénateur « admirait à la lueur éclatante du soleil couchant le panorama grandiose qui s'étendait sur la gauche du Campo Vaccino, depuis l'arc de Septime Sévère jusqu'au Temple de la Paix» (février 1787) et quand par cette nuit d'avril 1787 qu'illuminait un merveilleux clair de lune il disait adieu a la Ville Éternelle « en parcourant (ce sont ses propres paroles) la solitude de la Via Sacra de l'arc de triomphe de Septime Sévère au Colisée», il ne soupçonnait même pas tout ce que ces débris cachaient d'histoire.
Une nouvelle période pour l'exploration du Forum Romain commence vers la fin du xviii" siècle, après que l'intuition géniale de Winckelmann eut ouvert de nouveaux horizons à l'archéologie. La première fouille ayant un objet purement scientifique fut exécutée en 1788 par l'ambassadeur de Suède à Rome C. F. v. Fredenheim. Ce diplomate découvrit une partie de la basilique Julia et crut avoir retrouvé une partie des portiques qui, suivant les théories de Nardini dont il était partisan, séparaient le Forum de la Voie Sacrée. Les événements politiques des années qui suivirent et pendant lesquelles l'antique
Forum fut choisi pour théâtre des fêtes républicaines (voir fig. 14) arrêtèrent pendant quelque temps la marche de l'exploration. Mais au commencement du xix^ siècle, Carlo Fea, nommé commissaire des antiquités en 1801, entreprit de déblayer par des fouilles étendues et méthodiques toute la surface du Forum. C'est à Fea, qui occupa cette fonction pendant plus de trente ans, que revient le mérite d'avoir détruit pour toujours les erreurs invétérées du xvii'' et du xviii'' siècles, en établissant r emplacement véritable du Forum et de ses principaux monuments.
Les travaux, commencés en 1800 par une fouille de Fea autour de l'arc de Septime Sévère, continuèrent également sous la domination française. C'est alors que les temples de Saturne et de Vespasien furent débarrassés des maisons modernes qui s'y étaient adossées, que fut découverte la façade du Tabularium et que la base et l'inscription de la colonne de Focas revinrent enfin H la lumière (181 1). Le préfet français, M. de Tournon avait l'intention de relier le Forum au Colisée et au Palatin par de belles promenades, en créant comme une espèce de Passeggiata archeologica. Le plan de ce projet (publié dans les Etudes statistiques sur Rome par de Tournon, table 23) montre, il est vrai, que le niveau choisi pour ces promenades aurait été supérieur de beaucoup au niveau antique, de sorte que les parties inférieures des monuments au lieu d'être mises au jour, fussent demeurées ensevelies sous terre. Du moins la même année est marquée par un travail de grande valeur archéologique, le relevé exact du Forum par l'architecte Caristie (exécuté en 181 1 et publié en 1821).
Après le rétablissement du gouvernement pontifical en 18 14, Fea, redevenu commissaire des antiquités, reprit les fouilles avec plus d'ardeur que jamais. En quatre ans elles rendirent à la lumière la partie antérieure du
temple de Castor et Pollux, l'angle occidental de la basilique Julia et le commencement de la Voie Sacrée avec les deux bases de briques voisines de la colonne de Focas etc. L'état des fouilles en 1824 apparait clairement sur la belle gravure de E. Pries (fig. 15). A partir de 1818 les travaux furent suspendus pendant dix ans. Ils recommencèrent en 1827 sous le pontificat de Léon XIL La direction en fut confiée à Antoine Nibby. Entre 1829 et 1834, o" déblaya tout le versant du Capitole et les substructions du Tabularium. Les fouilles faites antérieurement autour de l'arc de Septime Sévère, près de la colonne de Focas et de la Voie Sacrée furent élargies et réunies entre elles. Les travaux exécutés de 181 1 à 1836 sont représentés sur le plan, fidèle autant que beau, de G. Angelini et de Antonio Fea (1836- 1837). Les résultats historiques et topographiques des fouilles sont exposés dans les importantes études de Bunsen (1834 ^^ 1835) et de Canina (^Esposizione storica e topografica del Foro Romano, 1834- 1845) plutôt que dans les publications originales de Fea alors septuagénaire (^Indicazione del Foro Romano, 1827). Le problème, en discussion depuis des siècles, sur le double point de savoir à quel endroit était situé le Comitium. et quel rapport il avait avec le Forum, fut résolu avec grande sagacité par Théodore Mommsen dans le premier travail qu'il ait écrit en Italie (1845).
Jusqu'en 1848 les fouilles avaient été pratiquées isolément. De place en place, on voyait des trous profonds entourés de palissades. La plus grande partie du Campo Vaccino, avec sa superbe avenue d'ormes, demeurait intacte. Le gouvernement éphémère de la République Romaine (1849) résolut de remettre le Forum complètement au jour. On commença par dégager un vaste espace, la moitié antérieure de la basilique Julia. Les travaux continuèrent même après le retour du papt
— semais avec plus de lenteur et seulement jusqu'en 1853, année où ils cessèrent entièrement. Ils ne de\'aient être repris qu'en 1870.
Aussitôt constitué le gouvernement Italien entreprit avec la plus grande énergie l'exploration totale du Forum. Pietro Rosa, qui s'était déjà signalé dans les fouilles du Palatin, fut appelé à en diriger les travaux, et en accomplit, en six années, une part considérable. La basilique Julia fut découverte jusqu'à l'extrémité méridionale; d'autres fouilles furent exécutées près le temple de Castor et PoUux, le temple de César et la colonne de Focas. En 1 872-1 873, on déblaya le milieu de la place et on trouva les Ayiagl'ypha Traiani (voir n. XV). A la même date commençait la fouille du temple de Vesta. Les parties exhumées à ce moment - la plus grande entre les Rostres et le temple de César, la plus petite autour du Clivus Capitolimis - sont représentées dans l'ouvrage de A. Dutert (^Le Foriiui Romain et les Forums des Césars, Paris, 1876, in-fol.).
Les fouilles furent poursuivies par Giuseppe Fiorelli, successeur de Rosa. De 1878 à 1880, la Voie Sacrée, du temple de Faustine à la basilique de Constantin, revit le jour. L'accomplissement de tous ces travaux avait limité les communications sur le Forum, requises par les exigences de la vie nouvelle de Rome, à deux rues transversales (l' une située entre la Via Bonella et la Via délia Consolazione, l'autre allant de S. Lorenzo in Miranda à S. Maria Libératrice): et il devenait, pour cette raison, très malaisé de continuer les fouilles. Mais en 1882, Guido Baccelli, alors ministre de l'instruction publique, surmontant tous les obstacles, fit supprimer les deux rues; pour la première fois toutes les ruines du Forum et de la Voie Sacrée furent réunies en un ensemble merveilleux au double point de vue de l'art et de l'archéologie. La surprenante découverte de la maison des Ves-
taies fut le résultat le plus remarquable de la campagne d'exploration dirigée en 1882-83 P^i' R- Lanciani. Puis commença en 1885 une nouvelle période de repos. Elle devait durer treize ans et n'être interrompue que par quelques sondages (auprès des Rostres, de la Regia, du temple de César et de l'arc d'Auguste), et par les recherches topographiques spéciales qui les motivaient. La dernière période de fouilles au Forum commence à la fin de 1898 sous la direction de Giacomo Boni. Les résultats obtenus au cours des sept dernières années d'exploration laissent bien loin derrière eux, par leur nombre et leur importance, ceux des périodes précédentes. La surface du Forum a été doublée pendant ces sept années; et, ce qui est bien plus important, les recherches ne se sont pas arrêtées au niveau de l'époque impériale; mais poussées plus avant elles ont mis au jour des monuments archaïques d'une haute valeur historique. D'autre part on n'a pas étudié seulement les vestiges de l'époque classique, mais encore les monuments de la décadence; et on a pu, de la sorte, amasser des matériaux précieux pour la connaissance des derniers temps de la Rome antique. Les phases principales de cette dernière campagne archéologique sont les suivantes:
1S98, décembre: dégagement de la façade du temple de César et de l'autel; fouilles près le temple de Vesta, le Clh'us Capitolinics et l'arc de Septime Sévère.
1899, 10 janvier: découverte du Lapis Niger (plan supérieur).
Février-avril : fouilles prés de la Regia, du temple de Faustine et de la Voie Sacrée.
Fin de mai: découverte du petit sanctuaire et de la stèle archaïque sous le pavé noir.
Été: dégagement du Cliviis Saccr devant la basilique de Constantin; de la basilique Aemilia et d'une partie des labernae.
Octobre-novembre: fouilles dans V Airitim Vesiae.
Décembre: découverte du Comitium et de la partie occidentale de la basilique Aemilia.
1900, janvier-mars: découverte du Comitium et de la Regia. Printemps: démolition de S. Maria Libératrice, découverte du
Lacns Jttturnae et de la basilique de S. Maria Aniiqua. Automne: découverte de la partie postérieure du temple de
Castor et Pollux, et de la partie haute (orientale) de la Voie
Sacrée.
190 1: continuation des fouilles de 5. Maria Antiqua et du Tem-
plitin Diz'i Aiigusti; trouvaille des cuniculi sous le pavé du
Forum; dégagement de l'angle sud-ouest de V Atrium l'estae.
Novembre-décembre: dégagement de la Voie Sacrée près de
l'arc de Titus.
1902, printemps: découverte de maisons privées (prétendue prison) près de l'église Ss. Cosma e Damiano.
Avril: trouvaille de la première tombe archaïque près de la Voie
Sacrée.
Eté et automne: poursuite des fouilles de la nécropole archaïque; découverte d'édifices privés {horrea) au sud du Te»i[>luvi Diz'i Augusti.
1903: continuation des fouilles dans la nécropole archaïque. Juin: découverte du piédestal de Domitien au milieu de la place. Automne: fouilles dans la basilique de Constantin.
1904, janvier: fouilles près de l'arc d'Auguste.
Mars: découverte des fondations du monument de Domitien
avec les vases archaïques.
Juin: découverte du Lacus Curtius.
Automne: fouilles près le Clivus Sacer, entre l'arc de Titus et
la porte Mugonia.
1905: continuation des fouilles du Clivus Sacer. Fouilles au milieu du Forum (la prétendue Basis Tremuli et le ' Ti ibunale impériale^).
Dans les années qui suivront on achèvera l'exploration de la basilique Aemilia, on isolera la Curie (S. Adriano), et on continuera les fouilles près du Tempium
Divi Aiigiisti jusqu'à complet dégagement du versant nord du Palatin. Il serait très désirable aussi qu'on explorât les restes du Forum de César (via Marmorelle, via Marforio) et les couches qu'ils recouvrent et qui appartiennent au Comitium de la République. Mais ces recherches sont, pour ainsi dire, liées nécessairement à la régularisation du versant nord du Capitole sous le monument du Roi Victor-Emmanuel II.
Un « Musée du Forum Romain » est en voie de formation dans les locaux de l'ancien couvent de S. Francesca Romana. On y rassemble les statues, les basreliefs, les terres cuites, les inscriptions, les monnaies, la vaisselle etc., trouvés au cours des dernières fouilles du Forum ou dans les fouilles antérieures. Au musée seront jointes une bibliothèque de livres à consulter et une collection de dessins, inscriptions et photographies concernant les fouilles ou les restaurations du Forum Romain. Ces collections ne seront pas seulement un attrait de plus pour les visiteurs; elles deviendront un instrument de travail très précieux pour les recherches des savants à venir.