‹ Le fou du Palais-RoyalChapitre 35 sur 127 · X. C'est déplorable · texte numérisé non relu

X. C'est déplorable

Moi. Déplorable ! sans doute v mais que veux-tu?...

X. Tiens, vraiment ! tu es excellent ! Tu crois'donc que je les blâme, ces pauvres enfants?... je les plains au contraire de chercher dans des jeux meurtriers les émotions qu'ils ne trouvent pas ailleurs En même temps que le résultat me navre, j'admire cette force, cette énergie, ces ressources, hélas ! perdues ; je déplore cette belle nature déviée^ ces belles impulsions gaspillées^ inutilisées^ fiiussées... Pauvres enfants ! eux si bien faits pour l'Ordre, la Justice , la Vérité, pour toutes les harmonies ; eux chez qui le sentiment de l'harmonie est si puissant, parce qu'ils sont plus près que nous de la nature! Pauvres enfants! quel dommage que le milieu dans lequel ils sont placés les fausse ainsi! quel dommage que la Société étouffe peu à peu ces beaux et nobles instincts que Dieu a mis en eux!... ,Sans doute, ces chers enfants, ils ne voient pas le mal qu'ils font; ils suivent l'exemple, ils sont dans leur rôle. Quand on saura amuser les enfants à des choses utiles, quand on aura créé pour eux Véducation attrayante^ ils ne rechercheront plus des excitations d'ordre subversif. Mais aujourd'hui , leur en faire un reproche, ce serait. . . Tenez, ce serait agir comme un de mes cousins avec son fils, un enfant charmant : quand son père le moralise et l'accuse d'être paresseux, voilà le pauvre enfant qui croit avoir grand tort, et, parce qu'on lui donne du grec et du latin à digérer, lorsque lui, l'enfant, il voudrait courir dans la prairie après les moutons et les ânes ^ le voilà qui pleure et qui promet de s'amender, de se

corriger, c'est-à-dire de se fausser, d'aimer le grec et le latin, tandis quMl est né pour vivre au milieu des champs. Vaine proDiesse! la nature est en lui plus forte que la volonté ! — Aussi savez- vous ce que me dit Tepfant quand je suis seul avec lui, « C'est bien ennuyeux, va, mon cousin, d'être un petit paresseux comme moi; quand je ne travaille pas, je suis content... , et je ne suis pas content.... *» Brave et intelligent enfant ! il comprend instinctivement la lutte qui s'établit entre ses goûts et les devoirs qu'on lui impose.

Le docteur. Eh! sans doute, voilà comme nous sommes basses dès notre enfance.. Nous tournons toute la vie dans on cercle vicieux tout hérissé de faussetés. Au physique et au moral, tout est faux.

X. Ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que les hommes ne veuillent pas admettre la solidarité qui existe entre toutes ces choses. Ils ne veulent pas reconnaître, par exemple, que, par cela même que l'intelligence de l'homme serait redressée , son corps deviendrait plus beau , plus vigoureux; sa vie serait plus longue, ses désirs seraient plus nobles, et que tout, autour de lui, suivrait une marche plus régulière, à commencer par les climatures qui ne tarderaient pas à être restaurées. Eh bien! non, ils ne veulent pas comprendre qu'il faut, puisque tout s'enchaîne, mener toutes les réformes de front, d'une manière unitaire. Ils ne voient pas qu'il est impossible dé ne pas échouer dans des tentatives partielles, isolées. Ainsi, parmi les hommes généreux qui reconnaissent javec douleur que la société actuelle est mauvaise, radicalement mauvaise, pour les jeunes comme pour les vieux, pour les gouvernants comibe pour les gouvernés, pour ceux qui possèdent comme pour les prolétaires (qu'est-ce en effet qu'un état de choses où Tabondance des récoltes est pour le propriétaire une cause de ruine?), parmi ces hommes, dis-je,les uns s'attaquent exclusivement ag mpral; les autre? ne songent qu'aux amcliô-

se

rations matérielles. Or, bien évidemment, aucune de ces routes n*est bonne en particulier; il faudrait suivre les deux à la fois; mais, hélas ! là comme ailleurs, la cause du mal est la même, le Morcellement!

Moi. Eh! oui, malheureusement, les philanthropes les mieux intentionnés ne sont pas toujours les plus intelligents. Au lieu de rechercher la cause première de tous les désordres sociaux , chacun d'eux s'applique à combattre le mal particulier qui Ta le plus frappe.

X. Et puis, chacun a sa méthode à soi, chacun a son petit système , et comme tous croient fermement tenir le meilleur, ils agissent tous isolément, souvent même en sens contraires ; ils se nient, ils se fractionnent, ils se neutralisent, et s'épuisent en efforts inutiles. £h! malheureux égarés qui cherchez la pierre philosophale ou le mouvement perpétuel, interrogez d'abord la Science pour savoir si le problème, tel que vous l'avez posé , est soluble ] assurez- vous si le seul énoncé de votre problème ne renferme pas une absurdité...

Le docteur. Entre-temps que devenons-nous?

X. Hélas! la Civilisation accomplit sa troisième Phase; et c'est au moment même où le mécanisme constitutionnel, ce dernier essai de l'empirisme politique, se détraque en montrant à nu ses complications, ses contradictions et ses faussetés, c'est à cette heure suprême que la Féodalité industrielle s'organise absolument comme Fourier l'a prédit, et que Torage le plus terrible s'amasse devant nous. Et nous marchons à grands pas vers cet orage comme des aveugles qui ne voient pas le danger* Ah! messieurs, quand je pense à ce besoin universel d'activité et d'émotions que la Civilisation n'a pas puissance de satisfaire, quand je réfléchis au manque absolu d'Organisation, de garanties et d'équilibres, qui fait do travail répugnant une nécessité sociale, et deux

maladies synchroDiques de Textrérae travail et de i^extréme désœuvrement, je sais véritablement étonné que la révolte n'ensanglante pas plus souvent nos malheureuses cités.

L'architecte. Il est certain que cela m*étonne aussi ; il 7 a tant d'ambitions que rien ne justifie !

X. £h bien ! oui, vous avez raison ; au milieu d'une foule de gens qui n'agissent que par conviction ( gens dont à coup sûr la société pourrait tirer un immense parti ), il se rencontre des ambitions extravagantes, dés prétentions exagérées, ridicules* même; il s'en rencontre dans la rue comme il s'en rencontre au ministère, dans les deux Chambres, partout. — Mais à qui la faute? Est-ce aux hommes, ou à cette Société assez inconséquente pour leur faire un crime de se tromper sur la hauteur de leur taille, elle qui ne leur fournit aucun moyen de se mesurer? Croyez-vous que , dans une Société mieux faite, ces ambitions folles pourraient exister? Pensez-vous que Fieschi ne soit pas un produit de cette société fondée sur l'isolement? Ne voyezvous pas que c'est à la divergence des intérêts que vous devez la lutte des passions, et par suite la révolte, l'émeute, le suicide et toutes les monstruosités civilisiei? De quoi donc alors vous plaignez-vous? Evidemment Témecite est* comme la guerre et la peste, un fait de la Civilisation, un résultat de cette incohérence sociale dont la politique ne fait qu'augmenter les désordres, bien loin d'y apporter du remède. Et pourquoi nous étonner de recueillir de semblables fruits? Si, après avoir planté des ronces, nous récoltions des épines au lieu de roses, aurions-nous le droit de nous étonner et de nous plaindre?... Heureusement les passions politiques s'affaiblissent, et c'est un progrès à constater dans l'opinion; maisjevousie dis, il est grand temps de renoncer aux discussions haineuses, aux théories vagues et décevantes, pour nous enquérir des véritables questions ; il est grand temps de sortir des illusions de toutes sortes

OÙ nous flommeB plongés, et de nous occuper enfin d'ORGA.-

NISATION.

L'architecte. Ccst justement cette Organisation que je n^ai pas encore bien comprise en lisant Fourier.

Le docteur. C'est pourtant la partie la plus facile à saisir.

L'architecte. Oui ; j'ai bien vu que Fourier parvenait à réaliser d'immenses économies ; mais enfin on ne peut pas dire que la société présente manque absolument d'Organisation.

X. Qu'y a-t-il donc A'organifé en France , en Europe, sur la terre?

L'architecte. Les armées.

X. Oui, mais elles sont un pouvoir destructeur, subversif, anti-social; et il faut bien espérer qu'un jour il n'y aura plus d'armées destructives.

L'architecte. Et Fadministration?

X. Oui, au matériel seulement, et en mode simple et incomplet. Mais le travail, monsieur, le travail! cette base de la prospérité des nations, le travail manque absolument d'Organisation. . . ; on n'a oublié que l'essentiel !. . . Je ne veux pas ici vous faire de la théorie, je ne veux pas vous poser des chiffres ; je me borne à des aperçus par voie de critique. Imaginez donc que, par une Organisation quelconque du travail, l'on utilise non-seulement tous les bras qui ne produisent rien , mais encore ceux qui détruisent ; supposez que l'on parvienne à supprimer les rouages superflus, à mettre à profit toutes les forces ; supposez qu'une répartition rationnelle et •équitable- soit établie entre tous les producteurs ; et calculez alors à quel degré de richesse, de prospérité, de bonheur, la France parviendrait en peu d'années ! . . . E^t-ce que vous n'apercevez pas que, si les natioas

les plus riches sont aussi celles qui ont le plus ae malheureux, c'est que, pour qu'un peuple soit heureux, il ne suffit pas qu'il ait des mines au Pérou ou de vastes territoires dans rinde. Le travail, l'industrie, mais V Industrie organisée ^ qui sait attirer Thomme à la création des richesses véritables , V Industrie sociétaire, en un mot, qui sait produire, répartir, équilibrer, voilk les sources de tout bonheur, de toute puissance; mais une société dont un seul membre peut rester inoccupé, — que dis-je? une société où l'oisiveté est de bon ton, où les hommeê de loisir sont honorés et enviés, est une société qui se condamne elle-même au mal-être et à toutes les calamités.

— Allons , dit en entendant ces derniers mots on nouvel arrivant dont la manie est de se connaître à tout et de trancher sur tout, — allons, dit notre connaisseur, te voilà encore au milieu de tes rêves.

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