X. Certainement. Je dis, par exemple, que, tant que les
femmes, au lieu de disposer librement d'elles-mêmes, se verront marchandées par le plus riche, et pourront être vendues au plus offrant et dernier enchérisseur ; tant qu'elles seront ravalées , comme aujourd'hui ; enfin , tant que le lien conjugal se formera dans les conditions sociales actuelles, je dis qu'il n'y aura ni Moralité dans le mariage , ni Bonheur pour les époux.
Le peintre. Allons, mettez-vous aussi en quête de la Femme libre comme les Saint-Sîmoniens.
X. Les Saint-Simoniens...? D'abord il ne faut pas confondre les idées de Saint-Simon avec celles qui appartiennent à ses disciples. Or, l'idée de la Femme libre n'est pas de Saint-Simon. £t puis , quel rapport la Femme libre et le Saint - Simonisme ont -ils avec cet affranchissement progressif dont Fourier renvoie d'ailleurs l'accomplissement à un avenir éloigné, et que la société ne réalisera que lorsqu'elle y verra la garantie des bonnes mœurs ? Pas le moindre. Savez-vous ce que voulaient les Saint-Simoniens?
Le peintre. Mon Dieu ! je sais qu'il y avait de bonnes choses dans leur doctrine.
X. Yoilà qui est bien vague ; et quelles sont ces bonnes choses?
Le peintre. Ahl.mafoi!...
X. Allons, avouez que vous parlez un peu par ouï-dire» mais qu'au fond...
Le peintre. Au fond, c^est vrai, je n'en sais rien.
X. A la bonne heure ; j'aime cette franchise. Quelle est ' donc cette manie de donner son opinion sur des choses qu'on ne connaît pas! quel besoin de parler quand on n'a rien à dire ! Est-il si dillicile de savoir se taire? Tenez, écoutez-moi , je vais en vingt lignes vous apprendre quelle a été la pensée de Saint-Simon qu'il faut distinguer, je le ré-
pcte , des doctrines développées après lai sous le nom de Saint-Simonisme.
X ;tira de sa poche un petit Yolnme. Voici, dit-il en frappant sur le livre, un des meilleurs écrite qu'ait inspirés la Théorie sociétaire ; je ne saurais trop en conseiller la lecture à ceux qui veulent s'initier à la connaissance sérieuse de Fourier ; c'est clair, c'est court, et c'est complet. Introduction A l'Etude de la Science Sociale , far U D^ A. Paget. — X lut :
« La pensée qui a surtout occupé Saint-Simon, celle qui semble avoir constamment dominé son esprit, depuis le moment où il aborda les questions de Réforme sociale, fut la substitution complète et régulière du travail pacifique ou créateur au travail guerrier ou destructeur , Tavéneraent au Pouvoir des hommes de l'Industrie, remplaçant enfin les hommes de la Guerre. Saint-Simon avait compris que le travail productif était la Destinée naturelle des hommes, qu'un jour devait venir sur la terre où toutes les forces individuelles seraient tournées vers ce grand but, la création de la richesse sociale, où la Guerre, cessant enfin d'être une nécessité, rendrait à Tlndustrie les bras et les intelligences qu'elle lui enlève, et lui céderait le pas dans la hiérarchie sociale en reconnaissant ses droits aux raogs, aux titres, aux honneurs et aux distinctions. Aussi, toutes les fois qu'il s'adresse aux Souverains, aux hommes qui gouvernent, c'est pour les presser d'agir dans cette direction ; et quand il parle aux savants, aux capitalistes, aux grands industriels, c'est pour leur faire sentir l'opportunité de leur avènement aux affaires, aux emplois supérieurs de l'État, de l'administration.
mU leur montrait en même temps comment les choses se préparaient pour celte fin; car Saint-Simon avait parfaitement vu comment notre époque était grosse d'une aristocratie nouvelle, destinée à faire le pendant de l'aristocratie féo-
dale du Moyea-âge. On ne peat lui refuser d^avoir asse2 nettement aperçu les principaux germes de Féodalité industrielle qui poussent de toutes parts au sein de la société actuelle. Mais ce que Saint-Simon n'a pas aussi parfaitement saisi, c'est le caractère vrai de cette Féodalité» son côté Qlcheux pour les classes privées de fortune, indirectement asservies aux Barons de la finance... Saint-Simon ne voyait pas assez que c'était une autre exploitation, non moins odieuse peut - être que la première , qui se substituait à celle-ci , — exploitation qui ne pouvait avoir les caractères vrais de l'Unité sociale, laquelle ne peut reposer que sur l'accord des intérêts, sur la solidarité des classes, et non sur leur asservissement. »
Ainsi donc , c'est dans le sens pi^gressif où elle marche , d'elle-même que Saint-Simon poussait la Société ; mais il n'en savait pas assez pour apercevoir les dangers dont la route était parsemée, et pour les éviter en organisant une Société supérieure. £K bien! c'est la loi, c'est la formule naturelle de cette Organisation, que Saint-Simon ignorait, et que Fourier a apportée au monde.
Au reste , on ne pouvait pas accepter comme solution du problème social l'Organisation que les Saint-Simoniens ont présentée, et qui n'était autre chose qu'une Théocratie arbitraire et absolue. Le Saint-Simonisme des Saint- Simoniens , c'était tout simplement la vieille théorie du Despotisme éclairé.
Le peintre. Les tentatives des Saint-iSimoniens ont fait beaucoup de mal à vos idées, n'est-ce pas ?
X. £Ues ont fait du bien et du mal : du bien en éveillant l'attention publique sur les maiix de la Société et sur Tinsuffisance de la politique pour y remédier ; du bien encore en proclamant des principes généraux d'une certaine valeur; du mal en proclamant ces principes sans les connaître à fond y sans en bien voiries conséquences; du mal enfin eo
mêlant aux doetrines du Mdtre des idées tout-à-fait subvcr-' sives et anti-sociales, telles que Tabolition de Thérédité, la destruction de la Propriété ; idées qui, en jetant dans la so*' cîété de trop justes alarmes, Font prévenue contre les novateurs. Admettant, avec nous, le Travail et Je Talent comme ayant droit à la répartition des produits, les Saint-Simoniens ont eu le tort d'oublier le Capital; ou plutôt ils ont été amenés à n*en pas tenir compte, puisqu'ils abolissaient la Propriété ; vice grave dans leur système !
L'architecte. Mais, vous aussi , vous attaquez la Propriété.
Le peintre. Sans doute !